LA PROVIDENCE QU I S*EN VA
qui le pressait, la marquise, un peu alarmée, se rassura pourtant en voyant la pose olympique de force et de calme qu’avait Ryno de Marigny.
« Garde du corps et du cœur, lui dit-elle tendrement et gaiement tout à la fois, gardez la reine de nos deux âmes! C’est la mienne et la vôtre, veillez bien pour nous deux. »
Et la voiture partit rapide, les laissant immobiles et tournés vers le côté qu’elle avait pris. Elle mit assez de temps à disparaître dans ces landages où nul arbre ne borne l’essor du regard. Les deux amies se penchaient aux portières et agitaient leurs mouchoirs. Enfin mouchoirs, chevaux, voitures et jusqu’au bruit des roues, tout s’engloutit derrière un repli de terrain.*
« Nous voilà seuls, dit Hermangarde, essuyant avec le manche de sa cravache deux larmes retenues longtemps. Et elle regarda son mari comme pour faire équilibre à cette perte d’une mère, comme si, avec son Ryno, elle eût pu conjurer la vie et défendre à toutes les douleurs de l’approcher.
— Crois-tu, lui répondit son mari, qu’elle ne sera pas avec nous, quoique absente, et crois-tu qu’elle ne le sait pas?... » Ils retournèrent leurs chevaux du côté de Barneville. Mais l’heure était peu avancée. La lande était déserte, les airs si muets, le paysage si touchant, qu’Hermangarde dit : « Ne revenons pas encore : faisons le tour de la lande plutôt. » Et comme des enfants qu’ils étaient, — car l’amour est une sainte enfance, — ils mirent au galop leurs chevaux, en se tenant
UNE V1EIUE MAITRESSE.
par la main. Si les gens du monde, les amis railleurs de Marigny avaient pu le rencontrer alors, donnant ainsi la main à sa femme, ils auraient fait pleuvoir sur eux les dix mille flèches de la moquerie; mais le monde était loin, et ses impitoyables sagittaires qui trempent peut-être, hélas ! l’acier de leurs flèches dans le sang de leur propre cœur, et qui n’insultent souvent le bonheur que parce qu’il leur est impossible! Ils étaient seuls. Il n’y avait autour d’eux que la nature et le silence. A peine le pas de leurs chevaux retentissait-il sur cette lande, couverte de thym, d’ajoncs et de serpolet. Ils ne rencontrèrent personne, si ce n’est, au bout de la lande, en s’avançant dans les terres, à l’orée d’un chemin effondré, une petite fille, une petite pauvresse (comme on dit dans le pays), au teint d’argile, aux cheveux emmêlés, àssise près d’une eau verdâtre, presque nue, morne, à peine vivante. Elle les laissa passer et ne leur demanda rien. Mais eux • revinrent et l’interrogèrent. Elle leur montra une
de ces maisons au toit bas, qu’on appelle bijudes en dialecte normand, et elle dit d’une voix traînante qu’elle habitait là avec sa grand’mère. Le mot de grand’mère, prononcé par cette bouche d’enfant, misérable et douloureuse, remua toutes les fibres d’Hermangarde. L’ aimes-tu bien? aimela bien, ta grand’mère! se pressèrent sur ses lèvres émues. Elle lui donna tout ce qu’elle avait pour le lui porter. L’enfant s’éloigna, étonnée, fixant tour à tour la soie brillante de cette bourse pleine qu’elle tenait dans sa main chétive et salie,