‹ Une Vielle MaitresseChapitre 8 sur 37 · LA PROVIDENCE QUI S'EN VA · texte numérisé non relu

LA PROVIDENCE QUI S'EN VA

et cette belle dame, si belle, qui la lui donnait. Us la virent regagnant lentement la bijude solitaire, et se retournant à chaque butte de chemin pour leur envoyer de loin le farouche et profond regard de la détresse, de la curiosité et de l’ignorance. Us reprirent leur course quand ils ne la virent plus, s’enivrant ainsi de grand air, de bouté, de mélancolie ! Après avoir parcouru, en plusieurs sens, ce steppe de bruyères qui se courbait à son centre comme une colline, ils revinrent au point d’où ils étaient partis et où ils avaient quitté M me de Fiers. Us contemplèrent avec une volupté de regard qui venait peut-être de l’état brûlant de leurs cœurs le paysage ouvert devant eux. Au bas de la lande, le terrain se creusait comme un ravin étroit, mais pour se relever aussitôt de l’autre côté du pont en pierre, bâti sur des eaux peu profondes, aliment des fossés voisins. Ces eaux, qui roulaient claires et dispersées sur des cailloux ferrugineux, allaient abreuver une prairie sise auprès des bois de la Taille, ancien prieuré aux riches dépendances, vendu pendant la Révolution, et dont les fermiers avaient fait un établissement d’eaux thermales. Hermangarde et Marigny apercevaient à leur gauche les cimes dépouillées de ces bois éclaircis, et, au travers de leurs branches brunes, la maison et les tourelles du prieuré. En face du pont, une grande route^ incrustée dans la pente, s’élevait en se tordant vers Barneville, dont la tour couronnait l’horizon, dentelé par les noires cheminées du bourg. A droite, une haie épaisse bordait la route, et le

sol s’affaissait tout à coup, autant qu’il surplombait de l’autre côté. Il était divisé en plusieurs cultures fermées par des haies, et, comme par son brusque abaissement il formait une vaste brèche, il offrait, dans une échappée inattendue, à l’extrémité de Barneville et sur un plan plus reculé, la perspective de la mer et de ses grèves. Quand le temps était lumineux, on discernait l’anse de Carteret et Jersey lui-même, cette Cyclade vaporeuse de la Manche. Ce jour-là, on ne les voyait pas. Le ciel, tout nuage, ressemblait à de la nacre ternie. La mer n’était point bleue, comme dans l’été, ni verte du vert pâli de l’algue marine, couleur plus ordinaire à ces plages. Elle n’était pas semée non plus de ces mille lames étincelantes que le soleil attache parfois à ces ondes et qu’elle lui rejette, diamant liquide, sur les angles de tous scs flots. Eteinte, mais pure, elle s’harmoniait avec ce ciel aux nuances voilées et rêveuses, et s’étendait en large bande, molle comme une huile, glacée d’argent. Hermangarde et Marigny, du haut de leurs chevaux en sueur, jouirent longtemps de ce spectacle, si bien fait pour un jour d’adieux! Rien n’y manquait en mélancolie : ni les sons éloignés de la cloche de Barneville qui sonnait les premières vêpres du samedi, ni le mugissement, à courts intervalles, de quelque vache cachée dans la ramure au pied de la lande, ni l’heure qui, dans ces courtes journées de novembre, passe si vite, emportant le jour ! Ils étaient silencieux et comme pris de charme. Le charme était en eux et autour d’eux. Jamais ce

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pays, qu’ils aimaient de leur amour même, ne leur avait paru plus digne d’être aimé.

Ils descendirent au pas, car les pieds des chevaux glissaient sur les pentes lisses de la lande, l’espèce d’escarpement qu’elle avait dans cet endroit, et ils prirent le pont, toujours rêveurs, l'un près de l’autre, la main de Ryno sur la crinière du cheval d’Hermangarde ; ne se disant rien, mais âme dans âme, et, du sein de leur fécond silence, se parlant plus qu’avec la voix.

Tout à coup un coupé noir, élégant et simple, qu'ils entendirent et virent en même temps, déboucha d’une route couverte qui menait au prieuré, et longeait la rivière aux mille filets d’eau minérale, et s’en vint tourner brusquement la tête du pont sur lequel ils faisaient souffler leurs chevaux. Ils se rangèrent pour laisser passer l’impétueux attelage. Le cheval de Marigny, qui se cabra, faillit être atteint par une des roues. Ils reconnurent M me de Mendoze, et ils la saluèrent. Ni elle ni eux ne se croyaient si près... Cette apparition, imprévue pour tous les trois, fut un coup de foudre partagé. M me de Mendoze n’était plus que le spectre d’elle-même. On eût juré que les os manquaient comme la chair à ce corps diaphane, qu’une pelisse di satin cramoisi, trop pesante encore pour sa faiblesse, écrasait sur les coussins du coupé. Elle passa vite. Ils ne purent juger les détails horribles d’un changement qui datait de loin, mais qui se précipitait vers son terme. Quand les yeux éteints et vidés de cette tête de morte que M me de Mendoze portait sur ■ h. la

po

ses épaules voûtées tombèrent sur M. et M me de Marigny, il s’y montra une espèce de tremblement nerveux, comme on en a parfois aux lèvres. Ce fut tout. Elle n’avait plus assez de sang pour qu’il en montât de son cœur une seule goutte à sa joue creusée, et sa pâleur était si profonde qu’elle ne pouvait plus augmenter. Hermangarde, qui avait eu pour cette malheureuse femme une si orageuse pitié, plongea sur elle des yeux avides, qu’elle en retira épouvantés. Quant à M. de Marigny, il eut au cœur une de ces morsures que le mal qu’on a fait y met parfois. Il essaya de cacher son trouble, comme un homme qui avait un autre bonheur à ménager. L’écart formidable de son cheval empêcha peut-être Hermangarde de remarquer une émotion qui l’eût brisée, car voilà l’amour et ses transes! Il ne permet pas à la bonté d’être trop expressive. Il dit avec sa soupçonneuse tyrannie : « Je veux bien avoir pitié d’elle et des maux dont tu es la cause, mais je ne veux pas que tu aies trop de pitié, toi ! »

Au reste, Hermangarde se serait trompée. Son heureux époux n’avait pas d’émotion au service de M me de Mendoze. S’il était ému, c’est qu’il avait vu une autre femme dans le coupé delà comtesse. Il avait reconnu Vellini,

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et M me deMarigny remontèrent lentement la côte escarpée. L'impression qu’ils venaient de recevoir de cette vue rapide, mais distincte, leur ferma la bouche pendant quelque temps. Par une délicatesse facile à comprendre, ils ne s’étaient jamais entretenus de la comtesse de Mendoze, mais jamais, non plus, depuis leur mariage, ils n’avaient eu une occasion extérieure d’en parler. C’était la première fois que cette occasion se présentait à eux de manière à ne pouvoir pas, sans affectation, l’éviter.

« M. de Prosny avait raison, dit Hermangarde, il avait mandé à M me d’Artelles que M ,ne de Mendoze était à son château de la Haie-d’Hectot. )>

Ello dit cela simplement pour ne pas se taire, car se taire, après cette rencontre, eût été plus que de parler. Elle ne voulait point faire croire à son mari qu’elle devinait ses pensées secrètes et qu’elle pouvait en souffrir. Elle craignait d’ajouter, par une réflexion sur l’état affreux de l’ago-

nisante comtesse, à l'espèce de remords qu’elle soupçonnait à Ryno. Elle l’aimait assez et elle était assez bonne pour les partager, ses remords, elle qui n’était pas coupable et qui entendait crier dans son cœur : « Voilà pourtant avec quoi le bonheur dont tu jouis a été fait ! »

Ryno ne répondit pas. Il ne pensait pas à M n,e de Mendozc. Il pensait à Vautre... à Vellini. Comment se trouvait-elle dans le coupé de la comtesse ? Pourquoi cette femme, quittée volontairement et de son plein gré à elle-même, venaitelle se placer à quelques pas de lui dans la vie? Dans quel dessein et dans quel but? Marié, il avait prouvé, par le plus dur silence, qu’il ne l’aimait plus, et qu’il n'aimait réellement qu’Hermangarde; mais alors pourquoi ce coup de lancette au cœur, quand il avait vu auprès de M me de Mendoze, la tête si connue, laide, obscure et indifférente !

« Quelle femme était donc avec M mc de Mendoze? reprit Hcrmangarde, essayant de distraire l’attention de son mari du spectacle douloureux qu’elle croyait resté dans son esprit. Nous nous connaissons toutes, à peu près, au faubourg Saint- Germain, mais je n’y connais pas cette figure-là.

— C’est peut-être une femme des châteaux voisins, » dit Marigny, insincère avec Hermangarde pour la première fois de sa vie.

— Elle a l’air étranger, fit la jeune femme. La comtesse a été élevée en Italie. Ce sera peut-être une de ses amies d’enfance qui sera venue la voir et la soigner. »

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La conversation tomba encore. Le froid, qui venait à cause du soir, et aussi à cause de la brise, plus vive à mesure qu’ils se rapprochaient de la mer, leur fit hâter le pas de leurs chevaux. Ces beaux amoureux, qui galopaient, il n’y avait avait qu’un instant, le cœur léger, les mains nouées, le sourire aux lèvres, dans les landes de la Haie-d’Hectot, trottaient maintenant sombres, dans les chemins pierreux, cinglant le cou de leurs montures avec ces mouvements de la main qui trahissent plus l’agitation intérieure que l’impatience d’arriver. Le jour s’évaporait peu à peu dans les airs. Ce fut à la nuit close qu’ils descendirent la rue mal pavée de Barneville. On commençait d’allumer dans les maisons les lampes fumeuses dont la lueur passait à travers les fenêtres à petits carreaux. Hermangarde soulfrait évidemment du silence prolongé de son mari. La vue de M me de Mendoze, pensait-elle, lui avait rappelé trop vivement un passé détruit. Mais est-ce que les remords seraient des regrets?... La jalousie commençait donc de lui appuyer sur le cœur sa griffe cruelle, comme si elle eût tâté la place où bientôt elle l’enfoncerait. Marigny ne se doutait guère des douleurs qu’il infligeait déjà à cette belle enfant, qui lui avait donné son cœur et sa vie. Il l’aimait avec une passion si sincère que c’était surtout à cause d’elle qu’il repoussait dans sa pensée l’obsédante vision de Vellini. Comme tous les hommes qui secouent une image jetée, comme un joug, sur leur souvenir, il éprouvait la soif du mouvement physique, de ce mouvement

stérile qui remue pour rien nos angoisses dans nos poitrines et ne nous lance pas l’âme dont nous souffrons hors du sein. Au sortir de Barneville, il donna de l’éperon à son cheval, comme s’il avait été seul, ne se rendant pas bien compte de ce qu’il faisait, et il se précipita sur les grèves avec une impétuosité folle. Hermangarde le suivit de la même vitesse. Intrépide, aimant l’émotion du danger et la palpitation qu’il engendre, elle aurait, quelques heures plutôt, joui de cette course furieuse, imprudente, à perte de vue et d’haleine. Mais alors elle en souffrit comme de ses pensées. Cette course lui paraissait sinistre. Ryno, qui la devançait, avait l’air de la fuir. Elle le suivait et ses larmes coulaient. La ventilation de la course et l’air salin du rivage les séchaient sur son visage bouleversé. Lui ne les voyait pas : il galopait toujours... « Qu’a^-tu, Ryno! Pourquoi vas-tu si vite?... » Elle le lui cria plus d’une fois. Mais il n’entendit point. Le vent qui leur fouettait la face et qu’ils fendaient de leurs deux têtes, comme les têtes des nageurs coupent l’eau, emportait en arrière le cri déchiré d’Hermangarde. Sa voix lui revenait sans puissance. Son amour allait-il lui revenir aussi? Ils passèrent le bras de mer qui coulait à l’entrée de Carteret, sous le pont de planches. La mer était montée, l’eau profonde. Les chevaux lancés en eurent jusqu’au poitrail. L’ondoyante amazone qui traînait enflée par la course, comme l’aile d’un cygne noir, les pieds chaussés de daims, ces pieds de Diane chasseresse, mais délicats comme des pieds

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de Parisienne, les genoux d’Hermangarde, trempèrent dans cette eau, froide et meurtrière comme l’acier. De ce bras de mer jusqu’au manoir on aurait pu la suivre à la trace de sa robe et de ses pieds ruisselants. A elle il semblait que c’était le sang de son cœur qui ruisselait ainsi et tombait dans le sable. Une telle illusion épuisait ses forces. L’imagination des êtres nerveux ajoute tant de dangers à la douleur! Il était temps qu’elle arrivât : elle ne tenait plus sur sa selle. Elle s’évanouissait. Quand son cheval, devancé toujours par celui de Ryno, arriva devant le perron du manoir et s’arrêta court, Ryno était descendu du sien et alla vers elle. Il la prit à son cou, humide, pâle et froide, comme une naufragée, pour la mettre à terre ; mais il la sentit s’affaisser sur son épaule, comme un lis cassé dans les mains qui le portent, et il monta vite les marches du perron, chargé de son précieux fardeau, réchauffant de toute sa personne ces genoux mouillés qu’il appuyait contre le foyer de sa poitrine et qu’il encerclait de ses bras, comme de deux bandelettes tièdes de vie. Il l’emporta et la déposa dans leur chambre, sur ce lit où ils avaient moins dormi que veillé, en face d’un feu qu’on avait allumé d’avance pour leur retour. La figure de Ryno, arrachée à sa préoccupation par l’angoisse de sa femme, cette figure qui rayonnait d’amour et d’anxiété tendre, sa voix émue, son sein soulevé, ramenèrent Hermangarde à la vie, au sourire, au bonheur, et d’un trait effacèrent les impressions qu’elle avait si violemment ressenties. « C’est fini,

ne t’inquiète plus, je suis bien, » dit-elle. « Ah! je suis bien maintenant! » reprenait-elle, respirant longuement, délivrée! Elle était assise sur le lit; son chapeau, à la plume flottante, détaché, ses pieds dans les mains de sa Allé de chambre qui lui délaçait ses bottines, et qui, à genoux devant elle et penchée sur ce qu’elle faisait, ne les voyait pas qui se regardaient, comme s’ils avaient été seuls. Hermangarde, redevenue heureuse, ferma les yeux pour leur faire boire, sans qu’on les vît, à ses paupières, deux larmes qui y étaient restées, et roula ainsi sa tête sous les lèvres de son mari, qui baisa ces deux longues paupières et y trouva ce qu’elle voulait y cacher.

« C’est de l’eau de la mer qui m’a sauté dans les yeux,» dit-elle toute rieuse, en les rouvrant, ces yeux divins, saphirs mouillés dont la couleur était moins douce que la tendresse !

Le reste de la soirée vengea bien Hermangarde de la première douleur qui avait traversé son âme. Il s’écoula dans les molles et vives délices d'une intimité sans témoins. On aurait dit que M me de Fiers, à travers laquelle ils s’aimaient, tant ils l’aimaient elle-même! tant elle était une douce interposition entre leurs cœurs! les avait rapprochés l'un contre l'autre, en se retirant d’entre eux d’eux. Et si ce n’était pas vrai pour leur amour, car leurs cœurs pouvaient-ils adhérer davantage? c’était au moins vrai pour leur vie intime qui allait se redoubler de solitude. Il n’y a qu’une atmosphère où l’amour n’étouffe pas, c’est la solitude. Comme les aigles auxquels

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il faut les immensités d'un désert d’azur, l’amour n’a sa largeur et la naïveté puissante de ses mouvements que dans une solitude, immense, profonde, complète ; une empyrée de solitude ! Qui ne le sait pas? A chaque instant dans les plus douces relations de famille, sous le même toit, ceux qui s’aiment de l’amour le plus légitime et lp mieux montré s’aperçoivent qu’ils ne sont pas seuls et c’est une contrainte dont ils souffrent... Sensitives de félicité partagée, ils se crispent sous le regard, même le plus indulgent, et ils retiennent l’épanouissement de leur âme qui tend à s’ouvrir, comme une fleur gonflée que ses parfums vont faire éclater. Les abandons dont on ne saurait se défendre, ces langueurs qui prennent tout à coup, ces irrésistibles envies de laisser tomber son front sur l’épaule aimée, prie-Dieu vivant où les têtes qui aiment s’appuient pour cacher l’extase de l’ivresse ou faire la méditation du souvenir, il faut y résister et les suspendre. Il faut faire avec une faible âme ce que Dieu ne fait pas dans sa magnifique nature; car Dieu, qui lance le torrent de la cime du mont dans l’abîme, n’en rompt pas à moitié la courbe étincelante, ne fige pas subitement l’écharpe d’écumes, tout à coup déchirée sous les rayons de son soleil. Ces cruels supplices d’abandon réprimés, le départ des deux douairières en avait délivré les Mariés-Amants. Ils allaient enfin jouir pleinement d'eux-mêmes et cacher tous les mouvements de leur vie dans ces deux profondeurs du neuvième ciel de l’amour : la liberté et le mystère. Pour eux, il ne devait ii. i)

plus y avoir de moments impunis, stériles pour le bonheur, défendus à la caresse. Le collier emperlé des heures fortunées ne se romprait plus ! L'amour qui se révèle, parce qu’il n’est pas regardé, infusé dans tous les actes de leur existence, les teindrait de sa pourpre mouchetée d’or, et les tremperait dans le nard de ses essences les plus parfumées. Ils commencèrent, ce soir-là, de l’éprouver. Ils eurent les aises de leur bonheur.

Ils n’étaient point ingrats envers leur mère absente... Ils n’étaient qu’épris. Moins épris, ils auraient vu le vide de cette maison où ils étaient rentrés seuls. Ils auraient senti, en face de ce fauteuil où n’était plus M me de Fiers, la tristesse de sa départie. Marigny s’y assit, et, prenant sa femme sur ses genoux, il ne pensa point à celle dont il tenait la place. Hermangarde avait changé son amazone contre une charmante robe en foulard, d’une forme négligée et coquette. Les man- ./ ches de cette robe étaient ouvertes jusqu’au coude

et montraient, dans leurs fentes tombantes, les beaux bras ondoyants de M me de Marigny, cerclés de leurs bracelets d’opale. Ryno aimait les bracelets aux bras des femmes. Vellini qui couchait avec les siens, Vellini, cette bohémienne aux goûts barbares, la dépravatrice de sa vie, lui avait donné sa passion sauvage pour toutes ces pierres qui lancent la flamme et dont elle se plaisait à * tatouer sa peau cuivrée. Hermangarde, simple dans sa mise commetoutes les femmes d’un caractère élevé, s’était bien vite aperçue du goût de son mari pour les bijoux et elle avait emprisonné

LE CK IARD.

ses bras de statue antique, si fiers de leur sévère nudité, dans ces anneaux de pierres précieuses auxquels elle aurait préféré les velours noirs qu’elle portait naguère, roulés et fermés à ses poignets de jeune fille par une simple boucle d’acier. Elle aimait son mari avec une passion si entière qu’elle aimait tout ce qu’il aimait. Quand il s’agissait le plus d’elle, c’était encore de lui qu’il s’agissait. Elle n’existait plus. Sa personnalité anéantie ressuscitait dans Ryno. Si, comme Louis XIV pour M Ue de la Vallière, Ryno eût aimé les traces de la petite-vérole sur le visage adoré, elle l'aurait gagnée en s’y exposant avec joie, pour lui paraître plus charmante... seulement pour lui plaire un peu plus.

Ils avaient dîné loin du regard des domestiques qu’ils avaient renvoyés, la table servie, et ils avaient pu dans ce dîner tête à tête ou pour mieux parler cœur contre cœur, se rapprocher, mêler leurs mains, mêler leurs pieds, mêler les moiteurs de leurs fronts et se laisser aller à la dérive de

tous les caprices des imaginations énamourées. Ah! quel beau moment dans l’amour, lorsque la pudeur ne voile plus ses troubles et qu’elle sent son plumage de cygne s’embraser! « Bois dans mon verre, avait dit Hermangarde à Ryno, avec un sourire ardent et languide, tu sauras ma pensée. Cette pensée que je ne puis exprimer comme

je la sens, continuait-elle oppressée, tu sauras si elle est assez à toi ! » Et exprès, elle laissait au

bor^£Lu rcrre quelque chose qui n’était pas sa spen^. Cette^race nectaréenne d’une lèvre jeune

et liquide, ce hatschich de la bouche qu’on aime, qui donne plus d’ivresses et de rêves que tous les opiums de l’Orient, Ryno l'avait savouré bien des fois avec d’inépuisables sensualités; mais ces sensualités brûlantes se purifiaient, sans se froidir, dans l’éther des plus saintes tendresses. Il n’y avait là rien des fiévreuses turbulences, des frissons de flammes empoisonnées et morbides que Vellini coulait jusque dans la moelle de ses os. C’étaient des voluptés de plus haute origine, dans lesquelles l’âme tenait encore plus de place que le corps. Avec ses bandeaux qui ressemblaient à un nimbe d’or, son profil céleste, le bleu velouté de ses yeux et ses manches flottantes, Hermangarde eût apparu à un poëte comme un bel archange qui n’était pas tombé, qui ne tomberait jamais, et à qui Dieu avait permis d’entourer Ryno de scs ailes. Elle épurait tous les désirs, en les inspirant. Revenus dans le salon qu’éclairait une lampe, voilée d’une gaze rose, ils s’étaient placés sur le lit de repos qui en occupait le fond, dans l’attitude voluptueuse et mystique que le peintre a donnée au groupe de Francesca de Rimini et de Paolo, quand ils passèrent devant l’œil du Dante, dans une vapeur mélancolique. Il se fit tard. Leur causerie, cette causerie sur des riens qui sont tout dans la vie du cœur, s’étaient éteints sur leurs lèvres en s’y prolongeant. Ils n’entendaient plus que le battement de leurs artères et la mer, cette Veilleuse éternelle, comme Dieu son maître, qui brisait mollement contre le talus des murs du manoir ses flots assoupis.

L E CRIARD

Un cri perçant vibra dans le vaste silence.

« Quel est ce cri? » dit Hermangarde surprise et troublée. Ryno lui-même avait tressailli en l’entendant.

« Ah ! mon Dieu ! serait-ce le Criard, fit-elle, dont ils nous parlaient, il y a quelques jours, aux Rivières, chez le pêcheur Bas-Hamet? Écoutons,» ajouta-t-elle, curieuse.

Le Criard est une superstition de ces rivages. Ils racontent que la veille de quelque tempête, d’un grand malheur inévitable, un homme dont jamais personne n’a vu le visage, enveloppé dans un manteau brun et monté sur le dos nu d’un cheval noir, à tous crins, parcourt les mielles 1 et les rochers, en les emplissant de cris sinistres. Ni sable mouvant, ni varech glissant, ni fosse d’eau, ni pics de rochers n’arrêtent le vagabondage rapide de cet homme et de son cheval noir, dont les fers, rouges comme s’ils sortaient d’une forge infernale, ne s’éteignent pas dans l’eau qui grésille et qui fume noircie, longtemps encore après qu’ils l’ont traversée. Hermangarde, à la fibre poétique, surprise de trouver vivantes, sur une côte écartée de la Normandie, de ces légendes semblables à celles que Walter Scott nous a rapportées de l’Écosse, Hermangarde qui, pariait à tout le monde avec cette bienveillance de châtelaine qui reconquiert, par le charme de sa personne, les vassaux perdus de ses ancêtres, s’était fait plus d’une fois raconter l’histoire du Criard.

i. Nom qu'on donne aux grèves dans le pays.

Mais le cri recommença plus perçant et plus net. On eût dit qu’il était poussé du pied des murs de la cour.

« Non, ce n’est pas le Criard, dit Hermangarde, c’est une voix humaine, c’est le cri d'une femme, cela! »

Et tous les deux, la femme et le mari, se levèrent pour tirer le rideau de la fenêtre et regarder qui criait ainsi dans l’obscurité.

L'Océan, monté au plus haut point de son flux, avait un peu de houle, mais rien ne présageait de tempête. Le ciel était noir et constellé, sans aucun nuage ; et quoique la nuit fût profonde, on voyait sur la mer. C’est ce que les marins appellent faire clair d’étoiles. Une petite barque, sous voiles, qui semblait partir du pied du mur de la cour, se dirigeait vers les deux phares allumés du havre, comme si elle avait voulu prendre le large.

« Leur Criard, dit Marigny, ce sont les fraudeurs de la côte qui profitent de la crédulité de ces gens-ci pour les éloigner par la terreur du point où ils projettent de débarquer leur contrebande. Je parierais que cette embarcation est pleine de fraudeurs.

— Mais ce n’est pas un cri d’homme que nous avons entendu! fit Hermangarde, sur qui le cri avait produit un effet de terreur inexplicable, car elle était naturellement brave de cœur 'et forte de nerfs, comme une femme de roi.

— Tu te seras trompée, ma belle vie, » dit Ryno. Et il l’entraîna avec une impétuosité de mouve-

LE CRIARD

ment qu’elle prit pour la douce furie d’un amour interrompu dans ses plus ineffables jouissances.

Mais il savait bien qu’elle ne s’était pas trompée, et même il savait de quelle poitrine ce cri étrange était sorti.

LE DIABLE EST DECHAINE

e lendemain de cette douce soirée, passée dans cette chère solitude, où tout son hiver devait s’écouler, M me de Marigny, un peu lasse de sa course et de ses impressions de la veille, resta dans son appartement. Elle écrivit à sa grand’mère : elle voulait qu’une lettre qui lui parlât de ses enfants arrivât à Paris presque en même temps qu’elle. Ryno, voyant sa femme occupée, alla errer seul du côté de la falaise. Il était midi. Le temps était sorti clair du sein d’une brume évanouie dont le vent avait poussé les déchirures jusqu’aux bords de l’horizon. Un banc de nuages, unis et tendres, retenait le soleil captif, mais sa lumière irisée commençait à en franger les contours d’un ruban d’or incendié. Ryno longea le havre désert, en rêvant. L’incroyable bonheur dont il jouissait, depuis plus de cinq mois, n’avait pas mis dans cette âme, que nous avons vue si orageuse, un seul de ces ennuis inévitables par lesquels tout finit dans la vie, même hélas ! la félicité. C’était

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une plénitude de jouissance qui donnait un beau démenti à la nature humaine, comme son bonheur en donnait un à la destinée. Mais, disons-le, la sécurité de ce bonheur venait de recevoir deux atteintes. Deux flèches, imperceptibles pour tout autre que pour l’âme frappée, étaient parties d’un arc invisible, toujours tendu de son côté. Vellini, forte d’un passé qu’elle évoquait par sa présence, était dans les environs. C’était elle qui, hier soir, l’insensée ! avait poussé deux fois ce cri qu’il avait reconnu, malgré la nuit et la distance, venir de cette voix qu’il avait portée dans son âme pendant dix ans. Ainsi, la voir le matin dans la voiture de M me de Mendoze, cette première émotion qu'il n’avait perdue que sur le cœur d’Hermangarde, n’était pas assez. Il fallait qu’une autre s’ajoutât à celle-là, et vînt le troubler jusque sur ce cœur, son empire et sa forteresse, où il oubliait tout et ne craignait rien. Ah ! si les femmes qu’on a aimées savaient ce qu’il leur reste de puissance, même après qu'on ne les aime plus, elles n’auraient ni de si cruelles désespérances ni de si lâches résignations!

Marigny, en proie à ses pensées, monta le chemin de sable de la falaise. Selon son usage, il avait pris son fusil pour tirer aux mouettes et aux hirondelles de mer. Deux chiens danois magnifiques, Titan et Titania, marchaient devant lui. C’était un cadeau de Vellini que ces deux chiens, d’une vigueur de lignes et d’un éclat de robe qui les faisaient ressembler à deux fabuleux tigres blancs apprivoisés. Elle les lui avait donnés, un ” H

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jour, bien avant qu’il se mariât... Vingt fois, avec 4

Hermangarde, qui aimait à poser sa main d’ivoire

sculpté sur leur crâne carré et leur mufle noir, il

les avait regardés sans penser à celle dont la main

brune s’était posée à la même place. Bien des fois,

ils les avaient vus se coucher et étaler leurs larges

pattes dans le bas de la robe d’Hermangarde,

traînant sur le tapis lorsqu’elle était assise, et

jamais ils ne l’avaient distrait de cette femme dont

ils froissaient le vêtement précieux et fragile avec

la hardiesse de leur beauté. Aujourd’hui que cette

femme aimée n’était pas là pour effacer tout de

son charme, Titan et Titania lui rappelaient, avec

une énergie dont le secret était dans les émotions

de la veille la main qui les lui avait offerts. En

courant, ivres de grand air, sur le revers de la

falaise, ces nobles bêtes semblaient tracer autour

de lui, avec leurs dos blancs et mouchetés, les

lettres du nom de Vellini, comme une fatidique

arabesque. Il était donc écrit que nulle part il

n’échapperait à cette pensée qu’il avait tenue sous

lui, comme le cadavre d’un vaincu, mais qui se

relevait. Hermangarde! Hermangarde! disait-il

en marchant, comme le dévot qui invoque Dieu

quand les pensées du démon lui viennent. Eh ! qui

n’a pas répété parfois le nom fortifiant de la femme

aimée? Qui ne s’en est pas couvert aux jours de

défaillance comme d’un bouclier enchanté? Quand

Marigny, en répétant ce nom, regardait dans son

âme , il était sûr que son amour n’avait pas •

baissé ; qu’il y battait le plein comme cette mer

qu’il voyait à ses pieds battre le sien sur la grève

LE DIABLE EST DECHAINE

sonore, dans la force calme de sa toute-puissance. Elle était alors admirable et au point le plus élevé de son niveau. Les brises, chargées de nitre, creusaient en petites et molles ondes sa surface, labourée par de longs zigzags écumeux. Le ciel reflétait à l’horizon les nuances pâles d’émeraude de cette mer solitaire, qui, comme une femme fière dont le sein ne porte l’image d’aucun homme, ne sentait alors le poids d’aucun vaisseau sur ses flots hautains et paisibles. Pour jouir mieux de ce grand spectacle, Marigny se dirigea vers la plateforme de la Vigie, attachée au flanc de la falaise, suivant ses chiens qui avaient pris cette direction avec des aboiements joyeux. Quand il entra sur cette plate-forme ruinée, il les vit se rouler aux pieds d’une femme qu’avec le flair d’une fidélité immortelle, cachée comme une leçon pour l’homme dans l’instinct de ces généreux animaux, ils avaient de loin reconnue. C’était Vellini.

Elle était assise sur le vieux canon rouillé et détaché de son affût qui jonchait le sol et que les enfants de la côte avaient rempli de sable jusqu’à la gueule, en se jouant. Elle était seule. Les chiens, çn se jetant sur elle, l’avaient surprise de leur choc et elle les repoussait doucement de la main, tout en leur rendant leurs caresses. Sa taille mince avait une grâce infinie de souplesse en se détournant pour éviter le saut des chiens qui voulaient lécher son visage, et comme elle cherchait des yeux celui qui devait les suivre, elle se détournait un peu plus encore, fine, brisée, tordue sur la base de ses hanches... Ryno revoyait sa couleuvre, la

liane de sa vie, dont il avait si longtemps senti, autour de lui, les replis.

Elle était vêtue comme une femme qui descendrait de vaisseau après une traversée. Elle avait une robe de voyage en étoffe écossaise, à grands carreaux écarlates avec un pantalon de la même couleur. Si elle eût porté la capote écrue et l’éternel voile vert britannique, on l’eut prise pour une femme de ces îles; une Jerseyaise ou une Guernésiaise, récemment débarquée. Mais sa tête était coiffée de cette gracieuse casquette de cuir verni que les officiers de marine portent à bord, et qui, attachée sous son menton par une jugulaire de soie tressée, seyait bien à son teint hâve et basané. Autour d’elle, tombé sans doute de ses épaules dans la fougue ou l’insouciance de son mouvement, on voyait un manteau goudronné, humide encore de l’eau de la mer.

« Ils m’ont reconnue avant toi, dit-elle à Marigny, mais je suis sûre que tu ne m’as pas plus oubliée qu’eux, Ryno! »

Ainsi sa première parole était une parole de ferme confiance. Il la retrouvait telle qu’il l’avait laissée , certaine de l’éternité des sentiments qui étaient entre eux.

« Non, je ne t’ai pas oubliée, dit Marigny d’un ton qu’il s’efforça de rendre sévère. Mais pourquoi es-tu venue ici, Vellini? »

Les sourcils, presque barrés, de Vellini dansèrent sur ses yeux une danse formidable.

« Parce que cela m’a plu, répondit-elle; est-ce que le grand air ne m’appartient pas?... »

LE DIABLE EST DECHAINE. IO9

Mais Ryno, qui n’avait pas désappris le sens de cet être emporté et volontaire, lui prit la main avec une douceur désarmée. Sa colère, déjà venue, tomba. Ses yeux, noirs comme la mort, brillèrent comme la vie, et un sourire, rejetant ses lèvres boudeuses dans les fossettes de ses joues, découvrit scs blanches palettes, comme disait M. de Prosny, d’où il sembla partir un rayon qui lui éclaira tout le visage, et lui remonta jusqu’au front.

« Je suis ici, reprit-elle, parce que je m’ennuyais de ne plus te voir, parce que tu n’as pas répondu à mes lettres, parce que ton mariage n’est qu’un mensonge. Ta vraie femme, c’est Vellini !

— Tu ne te rappelles donc pas nos adieux? dit M. de Marigny, Tu as donc oublié cette lassitude qui te fit accueillir mon mariage comme une délivrance?

— Non! répondit-elle, mais c’est toi qui oublies. Est-ce qu’en nous quittant, ce jour-là, je n’avais pas. le pressentiment que nous retournerions l’un à l’autre? Seulement, je croyais que tu reviendrais avant moi. En cela, je me suis abusée, mon âme est moins robuste que la tienne. C’est moi qui reviens la première, Ryno.

— Et inutilement, ma pauvre amie, dit-il avec une douceuç qui devait lui faire pardonner le sens cruel de ses paroles.

— Tu le disais aussi, répondit-elle, quand tu aimais M me de Mendoze. Elle était belle comme Hermangarde, et pourtant ce fut pour revenir à

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ta vieille maîtresse, Vellini, que tu l’abandonnas ! »

Marigny courba la tête sous cette âpre démonstration tirée de l'expérience de son passé.

« Pauvre femme, dit-il attendri par ce nom, que cette comtesse de Mendoze ! Et se rappelant ce qu’il avait vu la veille : Comment se fait-il, Vellini, que tu l’aies connue? quelles inexplicables relations y a-t-il maintenant entre vous?

— Nos relations, répondit-elle. C’est toi encore. Je la rencontrai à ton mariage. Comme moi, elle avait eu l’amère fantaisie d’y aller. Tu le sais, nous nous étions vues. Nous nous reconnûmes.

Au pied de l’autel où tu venais d’épouser Hermangarde, il n’y avait plus de rivales. Il y avait deux femmes égales devant l’abandon! Nous nous parlâmes. Nous nous prîmes de confiance. Elle me dit sa peine; je lui racontai quels avaient été mes bonheurs. Toute en larmes, elle s’étonna de mes yeux secs. « C’est qu’il me reviendra, » lui dis-je. Mais elle me traita d’orgueilleuse. Je lui parus une insensée. Elle partit à quelques jours de là pour cette Normandie où tu étais. Moi, restée derrière toi et qui n’écris jamais, je t’écrivis. Tu ne répondis pas. Paris me devint insupportable. J’y mourais... asphyxiée. Cérisy se ruinait pour me distraire et n’y parvenait pas. Je pris mon parti, laissai Oliva rue de Provence, et je tombai un matin chez M me de Mendoze. <> Il faut que je revoie Ryno, lui dis-je. Si vous ne me voulez pas chez vous, j’irai ailleurs. » Malheureuse, mourante, n’ayant personne, « vous assis-

LE DIABLE EST DÉCHAÎNÉ

tcrez à mes derniers moments », me dit-elle, et elle m’accepta. Cela m’a touchée. Au fond, Vellini n’est pas une mauvaise fille. Je devins sa gardemalade. Turbulente, maladroite, mauvaise gardemalade qui lui casse tout, mais qui du moins sait la porter de son lit à son canapé sans lui faire mal ! »

Marigny, appuyé sur son fusil , écoutait en silence, ému deux fois et pour celle qui mourait et pour celle qui était là, vivante, et qui reprenait son prestige, en lui racontant de ce tour naturel et rapide qui n’était qu’à elle, comme elle connaissait M me de Mendoze. Nature libre des convenances comme nos mœurs les ont faites, et sautant toujours par dessus... sans même les toucher.

« Hier, comme elle était un peu mieux et que le temps était beau, reprit Vellini, nous allions nous promener dans la lande quand nous t’avons rencontré sur le pont, toi et ton Hermangarde. 'Ah ! comme vous aviez l’air heureux! Dans cette voiture où nous étions, nos flancs en ont tressailli l’un contre l’autre. « Vous n’êtes pas guérie non plus, » m’a dit Martyre de Mendoze, avec un sourire que j’ai compris, car on voudrait parfois que l’univers tout entier mourût de la plaie qu’on a au cœur. Il semble que cela soulagerait. Nous nous sommes tues longtemps. Notre promenade a été morne. « Vous vouliez revoir Ryno, a-t-elle ajouté. Vous l’avez revu, êtes-vous contente?... » Je n’ai pas répondu. Tu avais l’air si heureux! Pendant nos dix ans, tu n’as jamais eu cet air-là, même dans mes bras. Oh ! je ne pen-

na UNE VIEILLE MAITRESSE.

sais point à Hermangarde, je ne la haïssais pas. Pourquoi la haïrais-je? Je ne t’aime plus, quoi qu’elle dise, madame de Mendoze. Je puis juger l’amour, puisque j’en ai eu pour toi un si profond et si violent. Non, ce n’était pas de l’amour blessé que je sentais saigner dans mon cœur ! mais ce bonheur que je voyais, après cinq mois, aussi splendide, aussi radieux que le jour de ton mariage au pied de l’autel, insultait à tous les bonheurs de notre passé. Le soir, je quittai la comtesse pendant qu’elle dormait. Je m’en vins à ce village qui est là-bas, et du doigt elle indiqua les Rivières à l’horizon, je voulais te revoir, te parler, rôder, s’il le fallait, autour de fa demeure. Us te connaissent tous sur cette côte. Je dis aux pêcheurs de là-bas de me conduire à Carteret, au manoir de Fiers. La mer était trop haute, dirent-ils, on ne pouvait passer le pont. Mais qu’est-ce que la mer, Ryno ? continua-t-elle avec l’orgueil de ces volontés qu’il connaissait, qu’estce que la mer, qu’est-ce que l’obstacle devant les désirs de Vellini ? Je commandai, je payai ; ils prirent une chaloupe et nous allâmes heurter, de cette chaloupe, les murs entre lesquels tu étais heureux. Deux fenêtres brillaient dans l’obscurité. C’est là qu’ils sont maintenant, pensai-je, et je me mis à pousser un cri qui devait aller jusqu’à toi. Il me reconnaîtra, disais-je; ce cri interrompra peut-être une de ses caresses à sa femme. Il se dira : Vellini est là! et je recommençai ce cri que j’aurais voulu plonger dans ton cœur à travers ces murs. J’avais deviné. Tu avais entendu.

LE DIABLE EST DECHAINE. II

Vous vîntes à la fenêtre. Je vis vos deux ombres se mouvoir sur la lumière placée derrière vous. Que vous disiez-vous? Vos fronts rapprochés, ces murs silencieux qui vous gardaient, me donnaient la fièvre. La brise froide, les gouttes d’écume que me jetait la vague me faisaient du bien. Je leur dis de pêcher, s’ils voulaient et que je resterais avec eux. Ils prirent le large. J’ai passé la nuit sur cette mer glacée, enveloppée là dedans, ajoutat-elle en foulant du pied le manteau de toile cirée tombé sur le sol. »

Elle parlait avec l’émotion qu’elle mettait à tout, quand elle n’était pas indolente. Chaque mot prononcé par elle, avec son accent étranger, son regard, son geste, mille choses secrètes, invisibles, qui s’échappent des femmes que nous avons aimées, comme des parfums qu’on respira longtemps et qu’on recommence de respirer, tout reprenait Ryno, comme la mer reprend, pli par pli, atome par atome, avec ses petites vagues, fines comme des hachures, la dune de sable qu’elle finit bientôt par couvrir. Il le sentait bien, il n’y consentait pas ! Cet homme de grand cœur se débattait contre les influences qui le cernaient. Il se roulait comme le lion dans un filet de soie, et, comme le lion, il voulait en finir d’un seul coup.

« Vellini, dit -il à son ancienne maîtresse, avec un accent solennel , m’as - tu vraiment aimé ?...

. — Et il le demande! » fit-elle avec un regard ébloui d'étonnement, comme s’il avait nié le soleil

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lui-même, le soleil qui se levait enfin de son banc de nuages et dont les rayons coururent sur la mer, en y semant des plaques de lumière!

« Eh bien, si tu m'as jamais aimé, Vellini, tu ne veux pas que Rynode Marigny se méprise, et il se mépriserait s’il pouvait cesser un instant d’être le mari fidèle d’Hermangarde. Ta venue dans ce pays, cette nuit, ces cris, cette confiance aveugle qu’il y a un lien entre nous que rien ne peut rompre, qui n’est pas l’amour, quand l’amour existe dans mon cœur pour une autre femme que toi, Vellini, ce sont des folies, de grandes et vaines folies dont il ne m’est plus permis de partager le délire. Ah ! mon enfant, tu t’es trompée! Retourne chez la comtesse de Mendoze. Ne cherche plus à te mêler à une vie où tu n’as plus ta place, si tu l’as toujours dans mon cœur. Quand nous nous sommes vus la dernière fois chez toi, ma Ninette, c’est toi qui me dis : « Laisse-moi ! » C’est moi qui te le dis maintenant. Donne-moi ta main, comme une courageuse amie. Je ne veux pas que nous nous quittions sans l’expression d’une mâle tendresse, car j’ai aussi la religion des souvenirs ; mais il faut nous quitter et ne plus essayer de nous revoir.

— Ah! nos religions sont différentes! » fit-elle amèrement, sans lui donner cette main qu'il demandait. Elle avait pâli (était-ce de douleur?...) en l’entendant. Les roses d’automne que la brise, très-vive sur cette plate-forme, avait épanouies au sommet de scs joues bistrées, avaient disparu. Sa tête, ses yeux, son âme, avaient repris leur bronze

LE DIABLE EST DÉCHAÎNE

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accoutumé, et de tout ce métal il sortit un son de colère éclatant et dur.

« Et si je ne veux pas partir ! s’écria-t-elle, en se levant du canon sur lequel elle était assise, image de la Guerre réveillée! Si je ne veux pas partir! s’il me plaît de vivre sur ces rivages, de passer mes jours sur cette falaise, d’aller m’asseoir à la porte de ta maison, me feras-tu chasser par les pêcheurs de la côte, parce que tu as peur, âme timide, de revenir à Vellini? Est-ce que tout cela, dit-elle en traçant un arc de cercle avec sa main dans les airs, pour désigner les vastes espaces qu’ils embrassaient de la plate-forme, est-ce que tout cela ne m’appartient pas comme à toi? J’aime ce pays, et j’y veux vivre. Si j'y suis de trop, va-t’en toi-même ! Quant à moi, et ses bras s’étendirent comme pour étreindre sa conquête, j’en prends possession aujourd’hui!

« Ne dirait-on pas , reprit-elle après une pause pendant laquelle il la contemplait de cet ancien regard, plein d’admiration, de douleur, d’impatience qu’elle lui rallumait aux yeux.. . peut-être sans qu’il s’en doutât, que je suis venue ici, comme une mendiante, chercher un regard du souverain qui m’a proscrite?» Et sa tête, rejetée en arrière, avait la puissance que les passions collaient toujours à son front méduséen. Ses narines étaient dilatées et ses petits pieds battaient la terre, de manière à réveiller, jusqu’au plus profond de sa tombe, l’orgueil de sa mère, la duchesse de Cadaval Aveïro,

Ainsi Ryno n’échappait à aucune des variétés et

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des précisions du souvenir. Il la reconnaissait tout entière. Le temps la lui rejetait comme il la lui avait prise. Il n’y avait qu’un instant, c’était Vellini ennuyée et ardente, ce n’était qu’une fibre de Vellini. Maintenant c’était l’autre ! C'était la Vellini, si longtemps appelée son ouragan, sa violente, et dont les absurdes colères lui plaisaient, tout en l’atteignant de leur contagion impétueuse. Ah ! la vie passée, la vie passée ne s’en vient jamais écumer vainement autour de nous!

Elle vit bien avec ce coup d’œil de la femme qui a tordu un cœur dans ses mains et qui en connaît toutes les faiblesses, qu’elle troublait le cœur de Ryno, et sa colère mourut dans sa joie.

« Ah! te revoilà, Ryno, cria-t-elle, te revoilà! Je t’ai retrouvé! Voilà ton air d’autrefois, quand ta Vellini s’emportait et que tu la prenais dans tes bras pour l’apaiser. Prends-la donc. Apaise-la. Tiens, ajoutait-elle avec un sourire adorable, je suis déjà tout apaisée. Ton regard a suffi ; je n’ai pas eu besoin de tes bras.

« Mais donne-les-moi tout de même, Ryno! Et d’un geste à tout dompter dans la douce fureur de sa grâce, elle lui saisit les bras qu’il avait appuyés sur son fusil, au risque de se blesser. .. de se crever le front avec l’arme chargée qui pouvait partir.

— Ah ! Vellini, terrible enfant, dit-il, en les lui abandonnant d’abord et en les lui retirant, quand elle les eut passés autour de son cou, tu as ta magie, mais moi, j’ai mon amour.

— Tu as de mon sang dans le tien ! lui répon-. dit-elle, revenant à l’idée fixe qui régnait sur sa tête.

LE DIABLE EST DECHAINE. 117

incoercible à la raison, voilà ma magie! Voilà ce que lu ne pourras jamais ôter de tes veines, quand tu les verserais, quand tu les épuiserais dans le coeur de ton Hermangarde! Ah! Ryno, que me fait ton amour? Nous sommes unis, nous, comme l'enfant l’est à la mère pour avoir partagé le sang de ses entrailles. Est-ce que je veux t'arracher à ta femme? Non. Tu ne m’as pas crue, ou tu ne me connais pas. Je suis venue parce que je ne te voyais plus, parce que (je l’ai éprouvé tant de fois ! ) j’ai, quand tu n’es pas là, comme un trou dans mon âme par lequel s’écoule toute ma vie. Mon uni de sang, pense à cela... C’est plus que l’amour. Te rappelles-tu ta Juanita, notre enfant que nous avons brûlée? Quand je tins dans mes mains ses pauvres cendres, je sentis que cela était encore de mon sang. Et toi aussi, si j’étais morte, tu sentirais que Vellini, c’est toi encore, que c’est une part de toi qui n’est plus ! »

Et l’angoisse et la fauve tendresse de ses paroles brisaient sa voix pleine et en arrachèrent des accents qui déchirèrent l’âme de Ryno.

« Mais jusqu’à ce que je meure, reprit-elle, il ne faut pas espérer, vois-tu, que Vellini reste tranquille loin de toi, et toi, vivre perdu dans le bonheur, loin d’elle! Non, cela ne saurait être. Le sang mêlé ne le veut pas ! Seulement, ajouta-t-elle avec une mélancolie affreusement profonde, car il l'avait doucement repoussée quand elle avait essayé de se courber sous le joug de ses bras, si ta femme a des philtres plus puissants que les miens, Ryno, il faut me tuer pour te débarrasser

de Vellini, qui n’a rien trouvé, elle, de plus puissant que ce qu’elle a bu par ta blessure.

— Écoute, dit-elle après une pause encore, car Ryno subissait l’empire de ce paroxysme d’une âme outrée, la vie me pèse. Je m’ennuie plus que quand tu me revins d’Écosse. Si tu refuses de mettre tes bras pour une minute au cou de ta Malagaise, tu peux me tuer, je souffre trop et je ne souffrirai plus. Oui, nous sommes seuls sur cette plateforme, prends ton fusil. Ces chiens qui m’aiment ne le diront pas. Ils sont muets. Je vais me placer dans cette embrasure. Fais feu! Si on t’entend, tu auras manqué une mouette et je serai tombée dans la mer. »

Et elle alla résolument se placer entre deux créneaux de la plate-forme. Le rebord de la maçonnerie, ébranlé par le temps, avait la largeur de la main. La moitié d’un pas! elle sombrait dans l’abîme et se broyait sur les brisants. Elle tourna le dos au précipice avec une insouciance du danger qui la rendit sublime. Elle ne voulait mourir que de la main de Ryno.

Ryno la connaissait. Il eut peur pour elle. Il la vit se pencher en arrière... aussi se jeta-t-il en avant et, la saisissant par le corsage, l’enleva-t-il d’entre les créneaux et la rapporta-t-il au centre de la plate-forme, comme un enfant que sa mère palpitante arrache à la margelle d’un puits. Elle était heureuse du danger qu’elle venait de courir, car elle avait voulu les bras de Ryno autour d’elle, et maintenant elle les avait.

LA ROBE ROUGE

uand M. de Marigny arracha Vellini à une mort certaine si elle fût restée quelques secondes de .plus sur le rebord où elle s'était placée, car pour bien comprendre le danger qu’elle avait couru, il faut se représenter la Vigie ayant pour base une anfractuosité de falaise qui continue, sous le pied de cette tour élevée, de surplomber la mer d’une grande hauteur — il était deux heures d’après-midi, et le temps, brumeux le matin, avait contracté, sous une fraîche brise nordest, la pureté et la clarté du cristal. Le soleil levé derrière Barneville, maintenant sur Saint-Georges, frappait obliquement la plate-forme où venait de se passer une scène bien "étrangère aux mœurs calmes de ces rivages. Cette scène passionnée, dont le théâtre s’était trouvé entre le ciel, la terre et l’eau, devait n’avoir, à ce qu’il semblait, d’autres témoins que Dieu et les goélands qui étaient passés sur la tête de Ryno et de Vellini, et qui, effrayés de leurs voix, étaient montés plus haut de quelques coups d’aile. Par un hasard inaccoutumé sur ces

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plages, longées toujours par quelque brick tirant vers Cherbourg ou par les bateaux-côtiers occupés à la pêche, 11 n’y avait pas le triangle d’une seule voile en mer. Aucun être vivant ne se montrait non plus dans les mielles, pas même le douanier, que le froid de la saison (déjà avancée) avait fait rentrer dans son trou de sable. Tout était désert. Ce n’était pas l’heure des jambes nues, des pêcheurs de crevettes et de homards, qui ne vont à la mer que quand elle est basse et quand les rochers sont découverts. Personne n’avait donc aperçu, de près ou de loin, ce groupe étrange qui s’agitait sur la plate-fqrme : personne, excepté le seul être qui pût y prendre garde et en souffrir.

Hermangarde, après avoir écrit une longue lettre à sa grand’mère, avait sonné et demandé où était M. de Marigny. Pouvait-elle être jamais longtemps sans son Ryno? Sa femme de chambre lui ayant dit que monsieur était sorti depuis une heure : « C’est bien, répondit Hermangarde, je le retrouverai, » et elle prit la résolution de sortir.

« Madame aura froid et madame est souffrante, lur objecta sa femme de chambre, tout en lui passant sa pelisse bleuâtre.

— Je m’envelopperai bien, répondit gaiement Hermangarde. Et elle ramena sur sa tête son capuchon ouaté, par-dessus lequel elle noua son mouchoir brodé, de peur du vent.

— C’est une imprudence, fit encore la femme de chambre. Madame veut-elle au moins que je l’accompagne?

— Non, répondit Hermangarde, restez. » Et elle

LA ROBE ROUGE. 121

sortit seule, comme elle le faisait souvent sur cette côte où tout le monde la connaissait et l’aimait, et où le respect qu’on avait pour elle protégeait suffisamment sa solitude.

« Par où prendrai-je pour le trouver? » se ditelle quand elle eut refermé la grande porte de la cour, brunie par les pluies. Elle alla d’abord vers le petit pont, du côté de Barneville. Puis, en s’avançant et ne voyant personne, elle revint sur son chemin, et, passant au pied des escaliers adossés au mur de sa demeure, elle se dirigea vers la falaise, que Marigny, ainsi qu’elle, préférait à toutes les promenades d’alentour. II y avait à peu prés sept cents pas du manoir de Fiers à la falaise, et on les faisait sur les galets qui bordaient le havre. Comme ce jour-là n’était pas grande marée, elle put poser ses pieds, sans les mouiller, sur ces galets couverts de coquillages. Ayant dépassé la ligne des dernières maisons de Carteret qui regardent ce havre tranquille, elle trouva sous les dunes, qui se prolongent en chaîne jusqu’à la falaise, un vieux matelot qui raccommodait des filets, assis dans la carcasse pourrie d’une barque hors de service et tirée à la grève. Il travaillait par la force de l’habitude, car il était plus d’à moitié aveugle, et, de plus, il avait la face tournée vers la mer, dont ses narines de bronze aspiraient le vent mordant.

« Bonjour, père Griffon, » lui dit-elle. Elle possédait cette mémoire qui fait aimer les reines. Il n’y avait pas un mendiant, pas un pêcheur, pas un ramasseur de varech sur cette plage qu’elle n’eût pu appeler par son nom.

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« Est-ce que vous n’auriez pas vu passer mon mari? ajouta-t-elle.

— Les coups de vent, la poudre et l’âge, répondit le vieux matelot, ne m’ont pas laissé beaucoup d'yeux, mais )’crais que j’ai vu filer M. de Marigny du côté de la falaise, il y a une heure, avec ses chiens. »

« Comme la mer se retire, pensa-t-elle, il sera probablement du côté de notre niche bienaimée. »

Elle désignait par là un creux de rocher dans le bas de la montagne, où ils avaient ensemble passé bien des heures. Ils y venaient voir la mer quand elle se retire après le plein, comme un grand filet qu’on reploie. Ils y étaient à l’abri du vent et de la pluie. La roche y formait des sièges grossiers, sculptures naturelles où ils s’asseyaient pour causer et lire : Hermangarde pour travailler à quelque ouvrage de broderie, tandis que Marigny abattait à coups de fusil les goélands et les mouettes, que ses chiens allaient chercher au loin dans le flot. Cet angle profond, leur niche, était précisément placée au coude que formait la falaise, au-dessous de la Vigie. Au moment où Hermangarde arrivait de ce côté, son regard errant fut attiré par le rouge, au soleil, de la robe d’une femme qui parut toute droite, dans l’embrasure de deux créneaux, le dos tourné à l’abîme, comme si elle eut eu peur, tout en l’affrontant. Presque au même instant, les bras d’un homme entourèrent cette femme et deux têtes disparurent derrière les créneaux. De si loin elle ne pouvait juger quelle

LA ROBE ROUGE

était cette robe rouge, mais de quelle distance n’eût-elle pas reconnu Ryno?

Un frisson lui passa dans la racine des cheveux. Le même, lui sembla-t-il, qui y était passé, la nuit précédente, quand elle avait ouï ce cri de femme que Ryno avait pris pour une ruse de fraudeur. « Ah! la ruse, la fraude! » pensa-t-elle en faisant tout à coup dans sa tête des associations d’idées foudroyantes, terribles. Elle se retint sur cette pente d’éclairs, car elle sentait qu’elle devenait folle. Elle prit sa tête à deux mains pour se la rasseoir; puis elle sourit comme réveillée d’un rêve et se dit avec une pensée qui tuait l’égarement : « Pardonne-moi, Ryno! »

Mais elle n’en courut pas moins vers la falaise et commença de la gravir. Quoiqu’elle fût une robuste femme, mieux découplée que pas une de ces filles de Normandie qui scient le blé et vont traire, le soir, la cruche de cuivre sur l’épaule, elle ne pouvait monter vite cette pente raide et longue et courir contre cet escarpement qui la défiait et résistait à ses efforts. Il fallait du temps pour arriver à la Vigie. Elle s’arrêtait, puis reprenait d’un pas rapide son dur chemin. Elle vit un pâtre qui descendait quand elle montait, poussant devant lui deux brebis maigres. Elle lui demanda, comme au vieux matelot, s’il avait vu M. de Marigny.

« Il est là-bas avec une belle dame, répondit l'enfant. » Il l'appelait belle parce qu'elle était en rouge, ce sauvage enfant !

b Où, là-bas? fit-elle, sur la Vigie?...

— Non, là-bas, dit l’enfant; » et il lui montra le côté de la roche opposé à la tour.

Cela était possible. La falaise est si vaste ! On la monte si lentement! Elle savait avec quelle peine elle la montait... Cependant l’enfant pouvait se tromper. Il avait l’air idiot d'ailleurs... Elle continua son ascension vers la Vigie. Quand elle y arriva, épuisée, l’enfant avait dit vrai : ils n’y étaient plus.

Ah! qui comprendra fette souffrance? Elle appela Ryno. Elle attendit, elle écouta, elle regarda cette embrasure où elle avait vu cette femme que les bras de son mari en avaient arrachée devant elle. « Eh bien, dit-elle, pâle de crainte, d’inquiétude, de douleur pressentie, qu’y a-t-il là qui doive me troubler? Elle allait se tuer, il l’aura sauvée. Qu’y a-t-il là qui doive me faire l'horrible mal que je ressens?... » Et, tout en raisonnant, elle pleurait sans savoir qu’elle pleurait. Cette femme inconnue, quelque chose lui soufflait que, pour Ryno, ce n’était pas une inconnue rencontrée là au moment où elle allait se jeter à l’eau. L’instinct du malheur défaisait tous ses raisonnements. Il opposait à la raison son épouvantable évidence. Ah! quand le malheur met sur nos cous sa main longtemps suspendue, nous avons beau passer les mains de nos corps sur nos nuques d’esclaves afin de nous attester qu’il n’y a rien, l’âme, qu’on ne trompe point, a entendu le bruit de la ferrure, et l’atroce carcan est crocheté !

Elle resta longtemps sur la falaise, cherchant Ryno et ne voyant rien. Elle erra sur ce rocher où

LA ROBE ROUGE

l’herbe était si courte et si glissante, et, comme elle était déjà dans une disposition souffreteuse, elle augmenta sa souffrance. Mais qu’étaient les peines de son corps en comparaison de celles de son esprit?... L’idée qu’elle avait écartée, par un généreux effort de sa volonté et de sa foi en Ryno, lui revenait à pas lents dans la pensée. Elle avait, on l’a vu, appris par le monde que M. de Marigny avait été un libertin. M rae de Mendoze n’était pas la seule femme qu’il eût entraînée. Ainsi le passé de son mari, qu’elle avait toujours grandi et poétisé, lui apparut sous un aspect menaçant. Elle attisa avec ce passé mille jalousies dans son sein. « Quand un homme a été libertin, pensait-elle avec la sainte horreur de l’innocence, guérit-il jamais de ce vice qu’elle regardait comme une maladie, et quelque accès de cette fureur dégradante aurait-il repris Ryno? Qu’était cette femme rouge?... Si lorsque je vais le voir, il n’est plus avec elle et s’il se tait, je ne le saurai jamais!... » Et cette idée la plongeait dans une perspective d’inquiétudes éternelles, car elle connaissait sa noble nature. Elle savait qu’il y avait dans son cœur une fierté de réserve que la douleur la plus cruelle ne vaincrait pas. Elle devait, comme tout ce qui est grand sur la terre, périr par ses qualités mêmes. La pensée d’une question ou d’une plainte révoltait cette âme choisie. « Si ton mari te trompait jamais, lui avait demandé un jour de son adolescence une de ses amies de pension, que ferais-tu? — Je souffrirais en silence, avait-elle répondu, jusqu’à la mort. Ma douleur serait mon

secret. — Tu te sens donc bien forte? lui dit son amie. — Non, fit-elle, je suis peut-être plus faible que toi et peut-être serait-ce par faiblesse que je me tairais. » Elle se trompait alors, la généreuse fille, en prenant pour de la faiblesse la délicatesse d'une âme fière à la manière des anges, sans égoïsme et sans hauteur, et la plus divine des choses divines, la pudeur d’un sentiment profond, qui, quand il souffre, se cache sous des larmes héroïquement essuyées, comme, quand il était heureux, il se cachait sous des rougeurs.

Cependant lasse d’errer en vain, d’appeler en vain, de souffrir en vain, succombant sous les incertitudes, le corps affaissé, les yeux brûlés de larmes et de vent, elle se mit à descendre la falaise, croyant que Ryno pourrait être rentré, car les heures avaient marché comme elle. Le soleil s’inclinait; les brumes dispersées le matin se reformaient çà et là; on ne voyait plus qu’un pan du manteau bleu de la mer partie traîner là-bas, à l’horizon, du côté de Jersey. Sur toute une vaste surface, les rochers verdâtres montraient leurs pointes dressées entre les fosses d’eau qui les séparent, comme une foule de petits lacs de toute forme et de toute grandeur. Le froid cinglait. Elle marcha vite, moins pour fuir cette atmosphère cruelle d’un soir de novembre, que pour retrouver celui qu'elle avait cherché depuis si longtemps. Elle repassa près du vieux matelot qui était levé dans sa barque à sec et qui, sur le point de regagner Carteret, pliait son filet en sifflant.

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« V ous n’avez donc pas rencontré M. de Marigny ? lui dit-il avec une familiarité respectueuse. 11 vient de dévaler, des dunes à l’instant même et a pris le chemin du manoir.

— Était-il seul ? fit-elle vivement. Question qu’elle ne put retenir et dont elle rougit comme d'une bassesse. Le beau sang des Polastron monta presque aussi vite à son noble front que la question jaillit de ses livres.

— Vèrel » dit le vieux Griffon, qui avait plus d’une fois emporté son patois normand au bout du monde, mais qui l'en avait toujours rapporté.

Elle courut plutôt qu’elle ne marcha le long du havre, mais elle vit bientôt Ryno revenir à elle aussi vite qu elle allait à lui. Le premier soin de M. de Marigny rentré avait été de demander safemme. On lui avaitrépondu qu’elle était sortie pour lechercher depuis plus de deux heures. L’inquiétude le saisit. 11 savait sa femme indisposée; il craignit qu’elle n’eût froid sur la côte si tard ; il prit vite pour elle un grand manteau de martre zibeline et se précipita à sa recherche. Quand il la vit qui revenait, il s’élança vers elle avec la rapidité de la flèche. Mécontent de lui-même, irrité presque contre sa faiblesse pour avoir partagé les émotions de la scène de la Vigie, il avait besoin de revoir l’ovale de ce calme visage, l’astre sans nuage de sa vie, et de plonger son âme dans l’eau bleue de ces yeux charmants d’où elle devait sortir rafraîchie et purifiée, comme d’une céleste fontaine.

Que ne devint-il pas quand il vit le ravage de deux heures d’angoisses sur les traits d’Herman-

garde?... Pour la première fois, ces traits placides étaient frappés de la mate meurtrissure des larmes. Avec son mouchoir noué sous son menton et qui lui encadrait le visage comme la bandelette d’une coiffure juive, elle avait la beauté touchante des femmes belles qui ont beaucoup pleuré, car la beauté vraie de la femme est peutêtre d’être victime. Ryno, en la regardant, eut comme un éblouissement aux yeux et une contraction dans le cœur.

« Mon Dieu! qu’avez-vous, lui dit-il, et pourquoi êtes-vous sortie?

• — Je suis lasse et je souffre un peu, réponditelle avec un sourire. Elle avait la douceur de ne pas mentir en disant qu’elle souffrait. Je suis sortie et j’ai trop marché, ajouta-t-elle en prenant le bras qu’il lui offrit.

v Comme vous avez été longtemps! lui ditelle, j’ai cru vous voir sur la Vigie et j’y suis montée, mais vous n'y étiez déjà plus. »

Son bras tremblait sur le bras de son mari. Sa voix tremblait, elle était allée aussi loin qu’elle pouvait aller sans lui adresser une question défiante ou jalouse. Ryno à son : j’ai cru vous voir, parole qui tomba doucement de ses lèvres, comme une goutte de sang d'une plaie qui commence à saigner, Ryno comprit qu’elle l’avait vu, et si elle l’avait vu, elle avait vu Vellini. Il resta muet, comme un homme pris entre deux dangers. Mentir eut été inutile. Dire vrai, dire tout, c’eût été jeter dans l’âme d’Hermangarde des appréhensions bien plus cruelles, bien plus redoutables que celles

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qui y germaient déjà. D’ailleurs, il est, dans le passé des hommes, de ces confidences qu’un mari qui a l’âme élevée ne peut jamais faire à sa femme. Il baissa le front et se tut, navré de ce silence forcé, navré de ce qu’il devinait dans l’âme d’Hermangarde. Elle se tut aussi, la malheureuse, accablée par le silence de son mari, qui ne lui racontait pas sa journée et qui attachait par là dans son cœur une éternelle inquiétude. Ils regagnèrent leur manoir, leur doux Nid d’alcyon dans lequel entrait avec eux le grain noir de la tempête, de la cruelle tempête du cœur. Us souffraient. Ryno souffrait pour Hermangarde. Il avait la connaissance de ce cœur réservé jusque dans la caresse. Ce sphinx de félicité muette qui jamais ne disait son dernier mot et se cachait dans l’abîme de luimême, sous l’étreinte de la volupté, il savait qu’il serait un sphinx de douleur dévorée, quand il se mettrait à souffrir. On a vu de ces chastes créatures, plus hautes que la vie, qui aimaient mieux mourir que de livrer, pour guérir, un mystère de leur corps à la Science. Hermangarde était de cette race d’âmes ; marbres purs qui ne se raient pas, car se rayer, c’est commencer de s’entr’ouvrir, et elles restent fermées. L'Amour, le Mariage, la Douleur, la Vieillesse, tout en les pénétrant, tout en les cueillant, tout en les foulant aux pieds, ne déclosent pas entièrement ces âmes divines, qui gardent jusqu’à la mort, dans un coin de leur âme, comme une silencieuse et inaccessible virginité.

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ependant la vie de ces deux heureux qui allaient cesser de l’être dut , à partir de cette journée, se modifier, sinon dans les surfaces, au moins dans les profondeurs. La première peine, quelque légère qu’elle soit, a toujours plus de poids que le bonheur n’a de résistance, et elle va d’un seul trait jusqu’au fond de notre félicité, comme un plomb qui tombe dans de l’eau. Ryno et Hermangarde s’aimaient encore avec la même toute-puissante plénitude, mais il y avait entre eux quelque chose qu’ils ne se disaient pas. Pour des cœurs délicats et qui ont bu dans la coupe enchantée de la Confiance, rien n’est affreux comme ce supplice. Hermangarde voyait d’un œil fixe toujours suspendue sur son cœur la pointe d’une épée qui n’était peut-être qu’une illusion d’épée... mais aurait-elle jamais le moyen de s’assurer de la réalité d’une vision qui la terrifiait?... L’anxiété s’ajoutait aux tourments de l’apparence. Quant à Ryno, il pénétrait la pensée qui bourrelait l’âme

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de sa femme, et il ne pouvait rien sur cette pensée; il la lui laissait.

Il essaya néanmoins de l’endormir et de la perdre dans les nombreuses expressions d’un amour qui n’avait besoin de nul effort pour être éloquent et bien sincère. Il est vrai qu’il n’inventait pas. Il continuait d’être le Ryno amoureux, prosterné, charmant de grâce ardente et de passion souveraine qu’il était, depuis six mois, sans que les couleurs de cet amour eussent seulement pâli ! Mais continuer d’être tout cela, ne pas pouvoir monter davantage, mais planer dans cet éther de feu, n'était-ce pas assez pour verser l’oubli dans l’ivresse, au cœur de la femme qu’il aimait? Hélas! non, ce n’était pas assez.

L’idée qu’elle gardait, dans les expansions les plus involontaires, une douleur aux replis de son âme nitide, au fond de ce calice fumant de parfums qu'il vidait sans cesse de la rosée dont il était plein, jetait jusque sur les plus vives caresses de Ryno une mélancolie dont pour Hermangarde le charme triste au moins fut nouveau. Elle en jouit comme d’une volupté macérée. Elle respira avec les langueurs enflammées des Mystiques cette fleur laissée au rameau d’épines, qui lui ensanglantait le sein. Mais esclave des pensées jalouses que la scène de la Vigie entrevue avait fait lever et s’entremêler, vagues et confuses, dans son cœur troublé, elle s’expliqua cette mélancolie, et les explications qu’elle se donna furent de nouvelles torturespourelle. Avait-elle tort? N’y avait-il qu’elle dans cette tristesse de Ryno, qui pouvait

être le sentiment de la limite dans l’amour heureux et qui donne à ses jouissances trop tôt finies l’ardeur profonde et. altérée de je ne sais quel désespoir? Le passé, une autre femme, la Robe rouge, ce sanglant météore qui avait surgi tout à coup dans le ciel de son bonheur, tout cela n’était-il pour rien dans cette mélancolie, faite peut-être de désirs nouveaux, de remords, de regrets, et oui ! d’un peu d’amour encore, mais d’amour qui s’en va mourir? Voilà ce qu’elle se disait avec amertume, en s’enveloppant dans de consumantes rêveries. Le tact prodigieux des femmes qui aiment l’avertissait-il ? Ou Ryno, resté vraiment digne d’elle, n’était-il triste que parce qu’il ne pouvait lui rendre le repos qu’elle avait perdu?

Toujours est-il qu’il n’avait pas revu Vellini. Quand il l’avait quittée sur la falaise, où étaitelle? Quelles avaient été leurs dernières paroles? S’étaient-ils promis de se revoir? Les adieux, les anciens adieux auxquels Ryno en avait tant appelé, avaient-ils été de nouveau prononcés entre eux, élevés entre eux comme une barrière?...

Qu’étaient-ils devenus lorsque M me de Marigny eut atteint la plate-forme de la tour ruinée? Ryno le savait sans doute, et ce qu’il savait dicta sa conduite. 11 affecta pendant quelques jours de ne plus sortir ou de sortir avec sa femme. II répondait à ses jalousies muettes en ne la quittant plus.

Du reste, chaque jour l’hiver, qui s’avançait d’un pas, rendait plus rares leurs promenades. Ils ne voyaient presque plus, que des fenêtres de leur

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grand salon, le paysage maritime qu’ils avaient si souvent parcouru. Éclairé par un ciel habituellement gris et bas, qui en pressait de toutes parts l’étendue monotone, il s’harmoniait bien avec l’état de leurs âmes. C’était l’infini nuageux de leur amour! Il en avait l’immensité et la teinte déjà soucieuse. Bientôt le vent qui s’engouffrait dans cette anse devint si piquant qu’il fallut renoncer à la niche et à la falaise. Ils se contentaient alors de descendre, quand il ne pleuvait pas, les escaliers des murs de la cour et de faire quelques tours rapides au bord du havre et sur la grève, où rien ne semblait vivre que les éléments. Ils entraient alors dans cette période de la vie à la campagne que M me d’Artelles et la marquise avaient redoutée et qu’eux, au contraire, avaient désirée et voulue avec la confiante témérité de l’amour. On le conçoit. Quand on s’aime comme ils s’aimaient, lorsqu’ils arrivèrent sur cette côte, on voudrait habiter un point indivisible de l’espace afin d’être plus rapprochés. L’hiver, dont les rigueurs sont plus âpres à Carteret que partout ailleurs, rongeait, pour ainsi dire, le sol autour d’eux. Ils ne pouvaient plus s’y étendre. La nature les refoulait l’un vers l’autre et leur disait : « Suffisezvous! » Ah! la nature est une bonne mère. La vraie place de l’amour n'est réellement qu’àlacampagne, en hiver, quand on ne peut plus mettre un pied dehors , et qu’endormie et crispée dans son lit de frimas, la terre n’a plus à offrir de ces distractions et de ces spectacles qui, pour la conscience timorée d’un amour exquis, sont presque

des infidélités. C’est alors qu’au fond, tout au fond de la maison isolée où l’on aime, on se crée des recueillements merveilleux et des tranquillités inépuisables, à l’abri de tous les importuns du monde et sous la garde bénie des mauvais temps et des mauvais chemins. Le foyer domestique se concentre. Le coin du feu devient *toute la maison. On y vit et on s’y réchauffe, assis tous deux sur la même causeuse, ce meuble inventé par l’amour, entre les feuilles rapprochées de quelque paravent de laque qui double la chaleur en la retenant, et jette une ombre de plus sur le corps, un mystère de plus sur la pensée ! On y alimente ses rêveries en entendant le grillon : cette cigale de l’âtre de l’homme, qui chante dans la cendre chaude, comme la cigale de l’été chante dans les blés brûlés de soleil, et plus loin, au dehors, derrière les remparts transparents des fenêtres, les hurlements du vent du nord dans les brisants de la falaise, le flagellement de la vitre sous la pluie qui fume, et le silence (car le silence s’entend) de la neige perpendiculaire, qui tombe en paix des sommets du ciel, comme les duvets d’un cygne plumé par une main cachée dans les nues. Toutes ces musiques éoliennes de la Nature soupirante ou gémissante bercent l’âme et l'endorment comme dans un hamac d’harmonies. Et ce n’est là poutant encore qu’une partie de nos sensations! Dans cet ovale dessiné par le paravent, dans ce coin du feu toujours allumé, toujours irradiant, la femme aimée prend des expressions et des reflets qui communiquent à sa beauté des caractères qu’on ne lui

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avait jamais connus. Le jour, sous les triples draperies des rideaux, filtre à peine dans l’appartement. Des clartés voilées luttent et succombent aux angles du salon, dont les bustes blancs trempent dans l’ombre. Toute la lumière part de la cheminée comme de son sanctuaire. Tantôt éclatante et joyeuse avec la flamme sonore du sarment qui pétille et meurt, et qu’on appelle joie de mariage, pour en marquer la chaleur et la gaieté éphémère; tantôt sombre et pourtant ardente avec l’embrasement pénible du chêne, elle colore de teintes si différentes dans leur couleur unique la tête chérie, qu’on dirait des touches diverses de plusieurs pinceaux. Au sein de cette pénombre vermillonnée par la flamme, les yeux charmeurs ont des étincellements de caméléon et de rubis comme la tradition antique en prêtait au dauphin expirant. Les cheveux d’or, la chaîne de notre vie, se bronzent ou rougissent... La joue pénétrée monte par des transitions successives toute la gamme de la couleur de l’amour, depuis le rose vaporeux et tendre jusqu’au pourpre le plus profond; et si elle rit ou sourit, la reine de notre coeur, la flamme •perle encore sa goutte incarnadine sur l’émail humide de ses dents érubescentes. Ah ! pour des êtres épris l’un de l’autre, que les jours d’hiver, ces moitiés de nuit si touchantes passent suavement en ces contemplations oisives, songeuses, idolâtres, dans le rayonnement du foyer! Non, rien ne vaut cette tendresse, tapie dans un salon bien clos et chargé des souffles de deux créatures qui se pénètrent par le regard et par toutes les

î 3 <5 UNE VIEILLE MAITRESSE.

effluves de l’haleitie, car la peau respire comme la poitrine, et qui atteignent le soir, dans ce bain moite d’air humain sorti d’elles-mêmes, et qni les noie dans les langueurs écrasantes d’une asphyxie de volupté!

Marigny et Hermangarde s’absorbèrent en cette vie Intérieure, mais ces jours condensés par le silence et la solitude furent bientôt comme les restes épanchés d’une essence qu’on cherche au bord d’un flacon tari. L’atome d’un poison invisible s’imbibait déjà dans ces gouttes huileuses et diamantées du pur nectar cristallisé qu’ils épuisaient sur leurs lèvres. La pensée qu’on ne dit pas, cette petite tache noire dont les plus saines et les plus fortes intimités peuvent mourir, commençaient à marbrer de teintes putrides ce bonheur, zeste amer et brûlant du fruit qu’ils avaient dévoré. Cette pensée fixe et pourtant mobile, la présence éternelle de Ryno ne la bannissait pas. Près de lui, Hermangarde la sentait circuler dans ses veines, briller dans ses yeux, mourir sur ses lèvres, faire plusieurs fois le tour de son être, comme le sang chassé par le cœur qui revient au cœur. Ryno le voyait bien. Il pouvait dire à* chaque minute de la vie dans quel organe de cette femme, si secrètement atteinte, passait ou s’arrêtait le poison subtil qui était tombé de sa main, à lui ! Cette souffrance cachée, qui résistait à tout, lui jetait parfois au cœur d’âpres et de courts ressentiments. Alors, lui, qui savait sa puissance, l’évoquait, prêt à s’en servir, prêt à en abuser. Dieu de cette femme et par cette femme,

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il faisait lever, monter et passer l’océan de feu des caresses sur cette petite tache qu’il n’emportait pas, qu’il ne balayait pas et qui restait comme le sang sur la main de lady Macbeth. Dans ces moments (les femmes pures s’en étonnerontelles ?) Hermangarde ne tendait pas, comme autrefois, sa poitrine à la foudre. Une inexprimable alarme de tous les sentiments de son être la retenait contre le cœur de son mari, semblable à un oiseau craintif qui mettrait sa tête sous son aile. Si elle ne s’en arrachait pas, c’est que peut-être il était toujours le Ryno de ses rêves et de son mariage, mais, mon Dieu, où en est le bonheur de l’amour, lorsque le doute nous vient faire trembler sur la loyauté des caresses ?

Ce doute rendait tout impossible. Elle avait bien eu la pensée d’écrire à sa grand’mère ce qui lui pesait sur le cœur. « Mais à quoi bon, s’étaitelle dit, troubler de mes incertitudes les derniers jours d’une femme excellente dont le bonheur est fait du mien?... » Cette pieuse pitié l’avait arrêtée. Cependant tout ce qu’elle avait de jeunesse dans l’âme et de mortelles anxiétés lui donnaient des soifs de confiance qu’elle ne devait pas étancher. La perspective morne d’une compression sans bornes l’accablait.

Elle en souffrait plus que jamais, un jour qu’elle était restée seule au manoir. M. de Marigny, qui n’était pas sorti depuis plusieurs semaines, avait fait seller un cheval et était allé à Barneville chercher les lettres qu’ils attendaient de Paris. Dans la disposition de son âme, une chose 11. 18

si simple, le départ et l’absence de son mari, pendant deux heures, avait causé à Hermangarde un incroyable serrement de cœur. Et pourtant elle n’avait pas voulu s’y opposer! A une autre époque (elle disait déjà : à une autre époque !)" elle eût murmuré câlinement le mot « Reste », et il serait resté. Quand il l’embrassa au moment de partir, elle ne lui fit rien entendre, et il partit disant que bientôt il serait de retour, car Barneville est si près! Il ne pouvait l’emmener. Elle était malade des commencements d’une grossesse dont elle doutait encore, il est vrai, et le médecin lui avait défendu toute espèce de fatigue. D’ailleurs il tombait un peu de brouillard.

Elle était donc restée seule sur la causeuse, veuve de lui, au coin du feu, sa place accoutumée, le théâtre d'une intimité si tendre et de ce drame muet si triste qui incessamment s’y.mêlait. Courageuse, elle prit son aiguille et sa broderie et elle essaya de vaincre, par l’application au travail, les attendrissements qui la surmontaient. Elle baissa son front, gros de rêves, sur ses mains royales de beauté qui soutenaient son frêle ouvrage... Mais bien loin de distraire la pensée, les travaux des femmes la concentrent. A qui les a parfois observées quand elles semblent le plus perdues au sein des patientes et fragiles difficultés d’une reprise à faire ou d’une fleur de festons à achever, il est aisé de lire à pleines pages, dans leurs mouvements et dans leurs poses, bien des poèmes de douleur cachée, de riant espoir, de secret désir. Le visage incliné échappe, mais les

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mains parlent. Elles ont des façons si rapides ou si languissantes de tirer l’aiguille ou vers leur sein ou de côté; elles ont des manières de couper leur fil, étourdies, rêveuses, abandonnées, résolues, pérempfoires, impérieuses, cruelles, encoforées, hésitantes, tremblantes, adroites comme la finesse, maladroites comme l’émotion! Pour qui a le sens de ces révélations infaillibles, il est évident que ce n'est pas dans ces délicats chiffons qu'elles cousent ou coupent, mais dans leur âme. Hermangarde ne trouva donc point dans son ouvrage ce qu’elle y cherchait. Elle aurait dû le savoir. N’y avait-il pas dans le boudoir gris et rose de la rue de Varennes un tapis dont toutes les fleurs brodées pendant ses derniers jours de jeune fille avaient été autant de préoccupations d’amour?... La marquise appelait, en riant, ces fleurs, dans le cœur ouvert ou fermé desquelles sa petite-fille avait versé tant de pensées : les acrostiches de M. de Marigny. Le même fait, mais aujourd’hui douloureux, se produisait avec l’exactitude d’une loi. Hermangarde fuyait ses pensées et elle les fixait devant ses yeux, sous chaque point d’aiguille. Aussi les attendrissements augmentèrent. De grosses larmes qui ne passaient point sur les tremblantes rondeurs des joues, à cause de l’inclinaison de la tête, tombèrent de ses cils sur ses mains et sur son feston. Elle oublia de les essuyer. D’autres revinrent, puis d’autres encore... Enfin n’y voyant plus, entraînée, vaincue par le flot montant de ce déluge de larmes, elle laissa choir ses mains mouillées sur ses genoux, renversa sa

tête sur le dossier de la causeuse et s’abandonna à cette crise de pleurs, comme certains oiseaux se mettent à boire quand ils ne sont pas observés.

Voilà donc comme les bonheurs finissent ! Elle resta longtemps dans cette nerveuse pâmoison de larmes, mais la nuit venant plus vite à cause du brouillard qui s’épaississait au dehors, sa femme de chambre étant rentrée préparer une lampe, elle voulut lui cacher l’état affreux de son visage et elle alla appuyer son front brûlant sur les vitres de la fenêtre. Elle trouva que la moiteur glacée de la vitre lui faisait du bien. Elle regarda s'il revenait, mais elle ne put en juger. Le brouillard s’élevait sur la grève au delà du havre. Il couvrait Barneviile et les Rivières et s’interposait, comme un mur d’albâtre gris, incrustable à l’œil. Seulement entre le havre et le manoir, on pouvait encore discerner les objets et apprécier les distances. On voyait plusieurs bateaux à sec, à différents points de la grève. Les gros temps des jours précédents les avaient forcés à relâcher dans l'anse de Carteret, et ils attendaient le retour de la marée qui devait les remporter. Parmi ces bateaux qui tigraient le sable jaune de la noire couleur de leurs' carènes, il y en avait un plus beau et plus fort que les autres et qu’Hermangarde prit de loin pour un brick. Il n’était pas couché à moitié sur le flanc, attendait la lame qui le redresserait, mais il se tenait debout et droit, comme s’il eût été sur ses ancres, dans le havre plein. Plusieurs personnes l’entouraient et on avait allumé un

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grand feu, à trois pas de son tillac. Que! était ce vaisseau? Que faisaient ces personnes entrevues confusément dans le brouillard et les premières ombrées de la nuit? Hermangarde voulut aller jusque-là au devant de Ryno. Le vaisseau en question n'était pas très-loin de la porte de la grande cour. Le froid, d’ailleurs, dont elle éprouvait la bonne influence à son front qu’elle appuyait contre la vitre, enlèverait à ses yeux la cuisante inflammation des larmes et empêcherait Ryno de voir qu’elle avait trop pleuré. Elle prit sa pelisse et sortit avec Titania, car Marigny avait emmené Titan.

Le spectacle qui l’avait attirée était imprcssif et presque étrange, quoique la côte dût en avoir souvent de pareils. Elle ne s’était point méprise : le vaisseau qu’elle avait devant elle était bien un brick d’une structure élégante et robuste. Deux matelots, en jaquette grise et en camisole rayée, étaient alors occupés à enduire de goudron sa forte carcasse, qui avait souffert de la pointe aiguë des brisants. Le goudron bouillait, épais, visqueux, dans un chaudron posé sur un trépied que léchaient et couronnaient les flammes d’un feu de planches pourries et de douvellcs de vieux tonneaux. Un mousse, assis par terre, entretenait ce feu qui rayonnait dans le brouillard embrasé et rougeâtre et y jetait comnîe des éclaboussures de lumière. Autour de ce foyer en plein vent, il y avait plusieurs personnes, dans des attitudes diverses, assises ou debout, badauds de la côte, pour qui l’apparition d’un brick étranger était un évé-

nement. Elles devisaient librement entre elles, pendant que les matelots et le mousse, ignorant la langue qu’on parlait autour d’eux, remplissaient leur tâche en silence, avec une gravité digne du pavillon qui les couvrait. C’était le pavillon espagnol.

M rae de Marigny resta un instant en arrière, pour regarder et écouter le groupe circulaire, si fantastiquement éclairé.

ar sainte Barbe, Capelin, mon ami, disait le père Griffon, notre connaissance, y avait-il longtemps que nous n’avions eu dans notre havre un voilier aussi crâne que ce gaillard-là!

— Eh! père Griffon, ça vous émoustille?...

répondit le pêcheur de crabes auquel il pariait; vieux Triton à la veste graisseuse, comme s’il l’eût trempée dans de l’huile de poisson, et qui était assis sur sa hotte couverte de varech humide, que diriez-vous donc si vous l’aviez vu filer ses nœuds sous un bon vent, comme j’l’avons vu c’tte nuit, Pierre le Caneillier et mai 1 à la mer montante? J 'pêchions le lançon sous les dunes. J’l’avons aperçcu d’vant Jersey qui venait vers Carteret, serrant ses voiles. Il allait l’enfer! Je crayons qu’il se briserait, comme une faïence, contre les récifs de la falaise, mais il a passé net

i. Mai pour moi. Inutile de dire que nous écrivons comme les paysans normands prononcent.

entre les phares et gagné le haut bout du havre, comme un bruman ' qui monte la nef de l'église, le jour de ses noces, et pourtant il s’était caressé les côtes sur les brisants et il avait des avaries dans ses agrès.

— Bah ! répondit l'ancien matelot. Qu’est-ce que deux ou trois écorchures, par-ci, par-là, sur une pareille quille? Et il y posa sa large main comme s’il eût caressé le poitrail d’un animal vivant. Ah ! fit-il avec enthousiasme, que Notre-Dame de la Délivrance soit bénie pour avoir permis au vieux Griffon de voir encore, avant d’être aveugle tout à fait, un navire qui lui rappelât son ancien temps, quand il manœuvrait à bord de VEspérance, sous le grand bailli de Suffren.

— Eh ! eh ! père Griffon, il n’y faisait pas noble? reprit d’un ton gouailleur le pêcheur de crabes en se servant d’une expression familière au vieux marin quand il racontait ses longues histoires à la veillée.

— Non, répondit le matelot, il n’y faisait pas noble ! C’étaient de rudes temps. Mais on était jeune. On avait des yeux qui voyaient comme la lunette d’un capitaine, et la main sûre. Faire la guerre, trimer sur les mers avec cet enragé de Bailly, valait mieux encore que d’être échoué sur le sable comme un vieux loutre qui crèvera un de ces matins.

— J’cnm, dit alors un mendiant, tout courbé

i. Bruman, le fiancé, le mari de la bru.

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