CHAPITRE III
SoMMAiHE : Les Zenata. — L'Émir Dounas et ses fils Fetouh et Adjisa. — Réunion des deux Adoua. — Ponts sur l'Oued Fès. — Développement de la ville sous les Almoravides, les Almohades et les Mérinides. — Les Israélites de Fès. — Fondation du Mellah et de Fès Eljedid.
La première des dynasties berbères, qui succédèrent aux Idrissites fut celle des Zenala, dont le premier prince, Ziri ben Aliya, s'établit à Fès à la fin du x® siècle de notre ère, en Tan 375 de THégire.
Le premier soin des Zenata devait être d'effacer le plus possible le souvenir de leurs prédécesseurs; aussi laissèrent-ils tomber en ruines la mosquée des Cheikh et celle des Chorfa. Ce sont eux, nous l'avons vu, qui firent passer la khotba aux mosquées d'Elqarouiyin et d'Elandalous. Mais cette négligence calculée ne s'exerça pas ailleurs; Fès qui fut leur capitale continua à s'agrandir sous leur règne.
L'Émir Dounas Elmaghraoui, notamment, y fit construire des mosquées, des fondaq (caravansérails) et des bains publics. Déjà sous son règne s'étaient formés des faubourgs en dehors de l'enceinte des deux Adoua ;
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il les lit entourer de murs. Il fit aussi construire des ponts sur l'Oued Elkebir afin de rendre plus aisée la communication d'une Adoua à l'autre.
Le premier de ces ponts, dit le jedouet Eliqtibas, fut celui de Boutouba qui fut réparé par Bou Saïd le Mérinide; le second fut celui de Berqouqa qui est sur l'Oued-Erresîf '^ et qui fut reconstruit par Abou Elabbas Elouattàsi; le troisième fut le pont de Bab Esselsela; le quatrième celui de Essebbaghin; le cinquième celui de Kehf Elouqqâdîn et le sixième celui de Erreraîla. Lors de la grande inondation de Tannée 725, le pont de Bab Esselsela et ceux qui sont en aval de ce dernier furent emportés, mais TEmir Bou Saïd '^ ordonna de faire reconstruire les ponts de Bab Esselsela. des Sebbaghîn et de Kehf Elouqqâdîn, travail qui fut fait par les musulmans de bonne volonté.
Deux de ces ponts, d'ailleurs plusieurs fois réparés ou reconstruits depuis cette époque, existent encore à Fès : ce sont ceux d'Erresif, près de la mosquée de ce nom et celui de Erremila, très pittoresque au milieu des rochers, qui a pris le nom de pont de Béïn Elmoudoun (entre les villes). L'ancien pont de Bab Esselsela qui était vis-à-vis de la porte de ce nom n'existe plus à proprement parler; la rivière est à cet endroit canalisée et recouverte par les habitations, mais sur l'emplacement de l'ancien pont se trouve le marché dont nousavons déjà parlé, Souq Bab Esselsela. De même, les nomsde Essebbaghin, Kehf Elouqqâdîn et de Berqouqa n'ont pas disparu mais servent à désigner l'emplacement desanciens ponts, la rivière étant canalisée dans ce quartier. Il ne reste par contre aucune trace du pont Boutouba.
1. L'Oued Elkebir prend souvent le nom des quartiers qu'il traverse, c'est ainsi qu'on lui donne ici le nom de Oued Erresif. '1. Il s'agit de l'Émir Bou Saïd le Mérinide.
L'Émir Dounas eut deux fils, Elfetouh et Adjisa ; chacun d'eux régna après sa mort sur Tune des deux Adoua, et les luttes de ces deux frères ennemis sont célèbres dans les fastes de la ville de Fès.
Elfetouh qui régnait sur TAdoua des Andalous y construisit la grande porte nommée de nos jours encore Bah Elfetouh,àremplacemenlde BàbElqibla,rancienne porte du sud de Mouley Idris. 11 éleva aussi, nous dît l'auteur du Jedouet Eliqtibas, une casba au Keddân et y fixa sa résidence. Adjisa était le souverain de l'Adouat Elqarouiyin; il construisit près de l'ancienne porte Hisn Saadoun une casba* et ouvrit près de là une porte à laquelle il donna son nom. Ce nom, altéré par la prononciation, devint celui de Bab ElgisaS une des portes actuelles de Fès.
Ces deux Émirs dont la rivalité entraîna de longues guerres entre les deux Adoua se livrèrent de fréquents combats qui finirent par la victoire d'Elfetouh, et les deux Adoua se trouvèrent de nouveau réunies sous le sceptre d'un seul prince.
L'œuvre de Donnas fut continuée par Yousef ben Tachefin, le premier Émir de la dynastie des Merabtln ^ de Lemtouna. Arrivés du Sahara, les Lemtouna, berbères de la souche des Senhadja, s'établirent en grand nombre à Fès à la suite de leur chef et ces nomades,
1. Les deux casba construites par Elfetouh et Adjisa sont détruites depuis de longs siècles et il n'en reste plus trace. Quelques années après leur construction Fès fut pris, par Yousef ben Tachefin et les Almoravides qui résidèrent peu dans cette viUe.
2. Le nom de Elgisa s'écrit en arabe i^-i^^-t^i., mais le ^ se prononce souvent au Maroc comme un g dur. * "^
3. C'est la dynastie berbère connue sous le nom fameux des Almoravides, corruption espagnole du mot Elmerâbet, marabout, ou de son pluriel Elmerâbetin.
ancêtres de nos Touaregs actuels, s'y civilisèrent rapidement.Yousef ben Tachedn, fondateur de Marrakech, préférait la résidence de cette dernière ville; ses successeurs rimitèrent, et d'ailleurs les guerres d'Espagne entraînaient souvent les Almorayides dans la péninsule. Mais si Fès cessa alors d'être la capitale exclusive de la Berbérie occidentale, elle ne fut pas pour cela délaissée. Yousef ben Tachefin contribua beaucoup à la grandeur et à l'embellissenient de la ville. Il amena d'Espagne de nombreux ouvriers et ce fut sous son règne que l'on commença à construire à Fès les moulins hydrauliques qui y sont encore si nombreux de nos jours. Il fit abattre, en 462, les murs qui séparaient les deux Adoua et acheva ainsi d'unifier la ville, œuvre qu'avait commencée Donnas, lorsqu'il avait fait comprendre dans une seule enceinte les Adoua et leurs faubourgs.
Ce fut à partir de cette époque que Fès commença à perdre sa physionomie primitive. Mais les deux Adoua possédant chacune leur grande mosquée, leur marché et leur qaïseriya, étaient organisées pour une existence indépendante et ne se confondirent que lentement. Idrisi, qui écrivit au commencement du xii® siècle de notre ère sa description de la ville de Fès, nous parle encore des deux Adoua comme de deux villes distinctes, séparées par une rivière sur laquelle se trouvent des ponts et des moulins. Toutes les industries qui exigent de l'espace et se rencontrent habituellement dans les faubourgs étaient concentrées entre les deux Adoua sur les deux rives de l'Oued Elkebir. C'est dans ces terrains vagues que Elfetouh et Adjisa se livraient leurs combats à l'endroit nommé Kehf Erraqqâd (Roud Elqartas) ou Kehf Elouqqadîn (Jedouet) qui se trouvait entre le
pont du même nom et les portes Bâb Slimàn * et Bah Elhaoud de l'Adouat Elandalous. Ces terrains se peuplèrent peu à peu lorsque Ton abattit les murs séparant les deux Adoua et les constructions couvraient déjà, à l'époque des Almohades, les bords de la rivière.
Les Almohades entrèrent à Fès en Tannée 540 de l'hégire (1 145-46 de notre ère). Leur Émir, Abdelmoumen ben Ali, ne pouvant s'en emparer, malgré un long siège, imagina d'inonder la ville en construisant sur la rivière un barrage qu'il fît rompre ensuite. Vainqueur au moyen de ce stratagème, Abdelmoumen fit mettre à mort les Almoravides et détruisit la qasba et la majeure partie des remparts en disant: «Je n'ai pas besoin, moi, d'être défendu par des murs; mes remparts ce sont mon épée et ma justice ^ » Mais l'épée des Almohades était plus souvent en Andalousie ou à Marrakech qu'à Fès, et le désir de justice n'est jamais qu'une velléité chez les princes de l'islam; Yaqoub Elmansour, le vainqueur d'Alarcos, petit-(ils d'Abd Elmoumen, fit relever les remparts de la ville. Ce travail ne fut achevé que sous le règne de son fils, Ennâser ben Elmansour, en l'an 600 de Thégire (1^204 J.-C).
Fès avait d^'jà prisa l'ouest ses limites actuelles comprenant le Talaa, Souîqat Ben Sâfi et Echcherâbligin qui ne se trouvaient pas dans l'ancienne Adouat Elqarouiyin, car ce fut à cette époque que l'on construisit
1. Bab Slimân n'existait pas du temps de Mouley-Idris. Elle était, nous dit Idrlsi, près de Bab Elhaoud et avait sans dout»,' été ouverte pour rendre les communications i^lus aisées entre les deux Adoua lorsque des ponts eurent été construits sur la rivière.
2. Cette citation est reproduite du Roud Elqartas. LeKitabElistiqsa en donne une version analogue : les poitrines des musulmans, aurait dit l'Émir, doivent être assez fortes pour défendre la ville.
la porte qui existe encore à présent entre Bou-Jeloû.d et la qasba des Filala. Cette porte reçut d'abord le nom de Bab Echcheiîa, dénomination qu'un événement tragique vint bientôt changer. L'année même de sa construction, on brûla vir,sous ses voûtes, le berbère Elobéïdi chef d'une révolte dans les montagnes de Ghomara ; le peuple prit dès lors l'habitude de la désigner sous le nom de Bab Elmahrouq (porte du brûlé), nom qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. — Cette origine semble l'avoir destinée aux exhibitions sinistres ; c'est au-dessus de ses vantaux que depuis un temps immémorial on suspend les têtes des rebelles tués au cours des expéditions périodiquement entreprises par le sultan chez les tribus insoumises de son empire*.
L'Émir Ennâser reconstruisit aussi la Casba détruite par son aïeul Abdelmoumen ben Ali. Le Roud Elqartas et le Jedouet Eliqtibâs en mentionnent la reconstruction sans en citer le nom, car c'était alors la seule Casba de Fès, mais il s'asrit, la situation l'indique, de la casba de Bou-Jeloûd dont les murs d'enceinte et quelques constructions datent de cette époque. Aucun des auteurs arabes ne parle de sa première construction; elle fut probablement construite par les Almoravides de Lemtouna qui y résidaient pendant les séjours qu'ils faisaient à Fès. Léon l'Africain la décrit ainsi :
Devers ponant (du côté qui confine avec la cité royale '-)
1. Le but de ces exhibitions très fréquentes encore de nos jours est de donner au peuple, que l'annonce officielle des succès du Sultan laisse souvent sceptique, une preuve effective des victoires. On ne coupe d'ailleurs que les têtes des gens tués pendant le combat (les prisonniers ne sont pas décapités) et ces têtes avant d'être expédiées à Fès ou dans telle autre ville sont plongées dans du goulron afin de retarder la décomposition.