CHAPITRE VII
FÈS ELBÂLI
Sommaire. ~ Aspect de Fès Elbâli. — Les différents quartiers Eliemtiyin, Elandalous, Eladoua. — L'Oued Fès et rirrigation de la ville.
Les portes maghrébins ont souvent chanté îe ravissement du voyageur qui, dans la traversée de la longue plaine de Sais, voit s'élever lentement sur rhorizon les murs de Fès Eljedîd, ses minarets, ses mosquées et les toits verts de ses palais. Fès Elbâli se révèle d'une façon plus soudaine. 11 faut arriver au faîte d'une des collines escarpées qui l'enserrent pour apercevoir d'un seul coup, dans le ravin creusé par l'Oued Fès, l'immense coulée de ses terrasses blanches, et çà et là, dans un pittoresque désordre, coupoles de marabouts, mosquées aux toits verts et minarets aux reflets polychromes.
Au milieu des vergers et des jardins qui enserrent la ville, les murs d'enceinte serpentent, escaladant rochers et collines, disparaissant dans les bas-fonds pour reparaître sur les hauteurs. Les murailles ofl*rent un aspect des plus divers; elles ont dû être souvent réparées, car les guerres, dans le cours des siècles
y ouvrirent de nombreuses brèches, notamment lors (les sièges que Fès dut soutenir pendant le règne de Mouley Abdallah ben Ismaïl : on peut voir au nord de la ville, un peu au-dessous de la casba des Filala, les remparts en pisé troués et mis à jour par des boulets tirés sans doute du bastion. Près de Bab Elgisa au-dessous des tombeaux des Mérinides, quelques pans de murs sont restés intacts depuis les Almohades *. Les portes s'ouvrent en ogive dans des constructions massives; pour éviler les surprises possibles des cavaliers ennemis, on leur a donné souvent une forme compliquée et c'est en passant sous leurs hautes voûtes coudées qu'on pénètre dans la ville de Mouley Idris.
L'espace compris dans l'enceinte est seul habité, mais il ne l'est pas entièrement. A l'Est de la ville, la plus grande partie de l'ancienne Adouat Elandalous est dépeuplée. De même, les pentes du Jorf de Bab Eljedîd à Bab Elhadîd sont recouvertes do jardins et de plantations; ce n\est que depuis peu d'aiinées que l'on commence à y construire, mais en creusant, on y découvre les fondations et les traces d'anciennes constructions. L'époque la plus prospère de Fès semble avoir été sous les Almohades et les Mérinides. Les heures de trouble que la cité de Mouley Idris connut depuis, surtout sous les premiers Saadiçns, et le ressentiment de Mouley Ismaïl contre l'esprit d'indépendance de ses habitants et les persécutions qui en résultèrent, enfin les sièges nombreux qu'elle dut soutenir pendant les règnes tourmentés des enfants de ce prince, diminuèrent sensiblement le nombre de ses habitants qui
1. Les murs d'enceinte de Fès avaient été complètement recon stniits parle sultan Almohade Ennàsar ivoif ciiapitre lil).
Murs d'enceinte de la ville, près de Bab Elgisa. Pan datant des Alniohades.
semble être de nouveau en voie d'augmentation depuis quelques années'.
La ville actuelle de Fès Elbâli comprend trois parties : Fllemtitjin, les Lemtiens; Elandalous, les Andalous, et VAdoua,
Chacune de ces parties se subdivise elle-même en six quartiers administratifs ayant à leur tête des chefs, les mogaddemin chargés de la police et responsables vis-à-vis du gouverneur du maintien de Tordre. En réalité, le nombre des quartiers est plus nombreux car il ne s*agit là que des quartiers administratifs qui en comprennent souvent plusieurs et prennent le nom de l'un d'eux.
Comme dans les autres villes du Maroc, les autorités ne se préoccupent pas de donner des noms aux rues : toutes en sont pourtant pourvues. Habituellement, on les désigne par le nom d'un personnage de marque qui les habite, désignation qui survit souvent à la personne ; parfois aussi les rues portent le nom d'un marabout, d'un marché, d'un pont, etc.; quelques-unes ont des noms pittoresques. Une rue de l'Ayoun, très étroite et dont la pente est très raide, s'appelle Aqbet elfirân, la montée des rats; près de sidi Ahmed Echchaoui, une rue habitée, dit-on, par des renégats au temps de Mouley Ismaïl porte encore le nom de Derb Erroum,
EUemliijin s'étend de Bab Elmahrouq à Bab Elgisa dans toute la partie nord de l'ancienne Adouat Elqarouiyin. Les Lemtiens étaient à l'origine les habitants du Lemta, c'est-à-dire de la banlieue nord de Fès et des vallons boisés d'oliviers qui entourent le Zalagh. Leur
1. La population totale de Fès Elbali est d'environ 75 000 habitants.
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nom se retrouve souvent dans les annales de Fès. Ils avaient même des chefs spéciaux : Tun d'eux Ben Salali dirigea la résistance de Fès lors du siège entrepris par Mouley Rechid au début de la dynastie actuelle et fut mis à mort par ce prince après la reddition de la ville.
Les quartiers dont se compose Ellemtiyin sont : Talaa^ Ain Asliteny Zeqaq Erromariy Fondaq Elihoudi, Blida et Saglia.
Dans la partie supérieure duTalaa se trouve la casba des Filala*, habitants du Tafilelt, appelée également Qasbet Ennouar, casba des fleurs. Sa fondation, mentionnée par le Jedouet Eliqtibas, remonte à TEmir Almohade Mohammed Ennaser qui fit construire à la même époque la porte adjacente Bab Elmahrouq, appelée alors Bab Echcheria, mais elle doit son nom actuel à ce qu'elle fut affectée aux gens du Tafilelt qui avaient suivi Mouley Rechîd lors de l'avènement de la dynastie actuelle des Àlaouides ou des Filala. Elle a conservé jusqu'à nos jours celte destination. La population qui l'habite se compose surtout d'artisans exerçant les métiers de vanniers, maréchaux ferrants, bourreliers, dans le quartier voisin ; beaucoup sont chérifs àlaouides. Ceux d'entre eux qui acquièrent quelque aisance achètent généralement des maisons en ville.
La casba des Filala est rectangulaire, flanquée aux quatre coins de tours de guet. Les murs reconstruits pendant le règne de Mouley Slimân sont fort élevés et surmontés de créneaux se terminant eux-mêmes en petites pyramides, disposition que l'on retrouve souvent à Fès; La porte d'entrée, d'un fort beau style, s'ouvre dans le passage qui conduit du Talaa à Bab Elmahrouq.
1. La casba des Filala ne fait pas administrât! vement partie du Talaa, elle a son moqaddem spécial.
Elle est encadrée par deux hautes tours hexagonales d'un aspect imposant. La mosquée a été réparée sous le règne de Mouley Slimân; son minaret, seule chose que
Cliché Ve\re
Une rue de Fès Elbâli.
l'étranger non musulman puisse apercevoir, — car l'entrée de la casba lui est interdite, — est simplement blanchi à la chaux sans ornement, mais de forme élancée.
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Entre la casba des Filala et le carrefour des Semmarin et des Serrajin, maréchaux ferrants et bourreliers, aboutit une longue artère qui traverse le Talaa et descend vers le centre de la ville. Les indigènes des tribus de la région qui veulent être propriétaires à Fès achètent de préférence des maisons dans ce quartier excentrique qui n'est pas trop éloigné de Fès Eljedid et du marché du Khemis. C'est dans cette rue que se trouve la plus belle medersa de Fès, la Bouanania, et près d'elle une petite mosquée datant également de l'époque mérinide, celle de Abou Elhasen, sur le minaret de laquelle brillent encore de vieilles maïoliques.
Presque toute la partie d'Ellemtiyin qui est attenante au mur d'enceinte est recouverte de plantations. Beaucoup de maisons sont entourées de jardins ; quelques-unes d'entre elles sont fort belles comme le pavillon de si Mohammed Djamai, ancien vizir de Mouley Elhasen, à Fondaq Elihjoudi. Ce quartier doit son nom, nous l'avons vu, à ce qu'il élait habité par les Juifs avant la fondation du Mellah. Il est attenant à Bab Elgisa; aussi les muletiers faisant le transport des marchandises et des voyageurs entre Fès, Tanger et Larache y ont-ils leur fondaq.
Contrairement à ce que son nom semblerait indiquer, Eltmdalousn'esipas l'ancienne Adouai E landalous mais la partie del'Adouat Elqarouiyin siluée prés de la rivière et le quartier des jardins qui s'étend de Bab Eljedîd à Bab Elhadid.
L'Andalous comprend les quartiers de Qalqaliyin, Gerniz, Elayouriy Ras Eljendn, Kiltaniyin et Souiq ben Safi. C'est là, près de Qarouiyin et de Mouley Idris qu'est lo centre des aiïiiires : les Souq et la Qaïseria
dont Léon TAfricain nous a laissé une description encore exacte de nos jours*. Aujourd'hui comme alors la Qaïseria se compose de petites ruelles « traversées de chaînes en fer de sorte que les chevaux ny autres bestesn'y sauraient entrer ». Comme dans les bazars d'Orient ces ruelles forment des marchés spéciaux : le Souq Elharrarin où Ton vend la soie, le souq Elmelf pour les draps, le souq Elketlân pour les cotonnades, le souq Elkham pour les foulards, le souq Elatiar pour les drogues et les parfums, le souq Essehat pour les babouches^, le souq Ennoqra pour la bijouterie et le souq Elbâli où Ton vend à la criée des effets usagés, caftans, tapis, tentures, etc. Le public que Ton y rencontre no doit pas différer beaucoup de ce qu'il était il y a quatre siècles: arabes des tribus à la figure impassible drapés dans leurs haïks, berbères aux traits européens dissimulant moins leurs convoitises à la vue de tant de richesses accumulées, boutiquiers accroupis immobiles dans leurs échoppes et négociants maures au teint clair à l'expression faite à la fois de finesse et de morgue.
Ce quartier qui joue à Fés le même rôle que la Cité à Londres est presque exclusivement réservé au commerce; le soir, il est désert, car les musulmans qui n'aiment pas attirer l'attention sur leur vie de famille habitent de préférence les rues moins bruyantes, où les portes se dissimulent dans le mystère des impasses tortueuses.
Comme à l'époque du Roud Elqartas, les teinturiers