CHAPITRE VIII
FÈS ELBALI (suite)
Sommaire : Les monuments religieux. — L'architecture mauresque au moyen âge et de nos jours. — Mosquées et zaouiya, Marabouts et Seyid. — Les Medersas et les étudiants. — Le Droit d'asile. — Les cimetières.
Les édifices religieux tiennent naturellement la plus grande place dans la ville sainte de l'Islani Occidental : à Texception du Dar Elmakhzen, ce sont à vrai diro les seuls monuments publics dignes d'être mentionnés.
Indépendamment des mosquées possédant la Khôlba\ que l'on peut comparer à nos églises paroissiales, une foule de temples moins importants, oratoires, zaouiya ou chapelles attenantes aux medersas, pullulent à Fès : chaque quartier en possède plusieurs. Leur forêt de coupoles et de minarets donne à Fès Elbali un aspect unique; presque tous ont leurs moueddins, et le soir, quand le soleil a disparu derrière les sommets du Zerhoun, leur appel à la prière du Maghreb
1. C'est-à-dire pourvue d'un imam officiel et où l'on prononce la khotba à la prière du vendredi.
m F ES.
s'élève au-dessus de la cité sainte en une immense acclamation.
Tous ces édifices peuvent se rattacher à trois périodes : celle qui a précédé l'époque de la civilisation maure au Maroc; la période de cette civilisation, des Almoravides aux Mérinides inclusivement, enfin l'époque moderne.
A la première période remontent seulement les minarets des mosquées de Qarouiyin et des Andalous. Lorsqu'on examine le panorama de la ville de Fès de Tune des hauteurs voisines d'où Ton peut si aisément le voir se déployer, on est frappé de constater qu'au milieu de minarets élancés, ceux des deux plus célèbres mosquées du Maroc se distinguent seulement par une structure insolite et dépourvue d'élégance. Ces minarets, élevés, nous l'avons vu, sous les Zenata, ont simplement été réparés depuis sans être sensiblement modifiés. Simples tours carrées blanchies à la chaux, elles ne supportent aucun ornement, et leurs hauteurs médiocres ne sont plus en rapport avec les dimensions des deux mosquées agrandies sous les Almohades et les Mérinides. La lanterne est remplacée par une lourde coupole, disposition très rare au Maroc. Bien que la zaouiya de Mouley Idris et Jamaa Ennouar remontent aux origines mêmes de la ville, elles ne se rattachent pas à cette période, car la Zaouiya complètement reconstruite par Mouley Isnqaïl est moderne, et l'ancienne mosquée des Cheikhs n'est qu'une modeste chapelle à laquelle les réparations successives ont ôté toute particularité architecturale.
Presque tous les monuments religieux de la deuxième période remontent aux Mérinides, car les Almoravides et les Almohades ont laissé peu de souvenirs à Fès.
Cliché Vevre
Minaret de la grande mosquée de Fès Eljedid.
A cette époque, Tarchitecture maghrébine avait déjà trouvé sa voie. Le minaret du Maghreb et d'Espagne, on le sait, est une tour carrée terminée par une plateforme au centre de laquelle s'élève la lanterne, autre petite tour également carrée surmontée elle-même d'une coupole. Les plus remarquables d'entre eux vont se rétrécissant de la base au sommet, ce qui fait leur légèreté. Ils ne sauraient ainsi supporter les encorbellements dont se parent les minarets orientaux, mais leurs murs se prêtent à Tornementation et, quand les dimensions respectives sont en harmonie, cette disposition en fait souvent d'admirables monuments d'architecture.
Les minarets de Echcherabliyin^ de la medersa Bouananiya et de la grande mosquée de Fès Eljedid sont trois spécimens de l'époque mérinide. Il en est de même de la petite masquée située vis-à-vis de la Bouananiya et qui fut construite par Aboulhasan Elmerîni. Tous ces minarels, analogues à ceux que l'on retrouve en Espagne* sont recouverts de maïoliques, faïence peinte de différentes couleurs formant à chaque mur un encadrement et à la partie supérieure, au bord de la galerie où se tient le moueddin, un pourtour de rosaces. Au centre de chaque panneau ces dessins disposés en relief forment de bas en haut une sorte de treillis gagnant légèrenfent le haut de l'édifice. Lorsque le soleil est bas sur l'horizon, ces maïoliques dont les siècles ont atténué l'éclat, donnent à ces minarets les reflets métalliques et polychromes les plus admirables.
Les portes des mosquées mérinides et les me-
1. Bien qu'ils soient fort beaux, ils ne sont pourtant pas comparables, nous l'avons dit, à la Giralda de Séville, à la Tour de Hassan à Rabat, ou à la Koutoubia de Marrakech.
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dersas construites à la môme époque étaient surnaontées d'auvents en bois sculpté s'avançant en saillie sur la rue; malgré les injures du temps on peut encore en admirer les dessins minutieux et patients. Les battants sont entièrement recouverts d'un placage de cuivre repoussé oùs'entre-croisent en relief des dessins en losanges selon l'art arabe. L'intérieur des mosquées a partout la même disposition : près d'une des portes d'entrée, la cour des ablutions, puis la cour principale entourée d'arcades ogivales, formant plusieurs nefs, si rédiûce est important, mais partout de l'eau à profusion, des jets d'eau retombant dans des vasques en marbre ou des réservoirs en mosaïques. Quelques-unes de ces fontaines comme celles des Andalous et surtout de Elqarouiyin, déjà décrites, ne le cèdent en rien aux ornements des mosquées maures qui font en Espagne l'admiration des archéologues et des touristes.
Un grand nombre des édifices religieux et des sanctuaires sont postérieurs ^ux Mérinides et datent de l'époque moderne, surtout des xvn^ et xviii® siècles, car les Ghorfa de la dynastie Saadienne qui préféraient le séjour de Marrakech ne paraissent pas avoir eu pour Fès la sollicitude de leurs successeurs. On ne peut pas dire, bien que le préjugé en soit fort répandu, que leur architecture soit très inférieure à celle des siècles précédents. Les Marocains construisent sans plans tracés mais se conforment aux anciens modèles; le mohendis est moins un architecle qu'un maître maçon sachant bien imiter. Les ogives des portes et des arcades, leurs fines nervures ciselées dans le plâtre, de môme que les arabesques en mosaïque sont faites au moyen de cadres en bois ou de dessins d'un choix limité. Si l'art, de cette façon, ne peut progresser, sa décadence est moins pér-
ceptible; les formes architecturales, immuables comme toutes les institutions du Maghreb, sont ainsi préservées du mauvais goût qui frappe parfois dans les villes où les Maures sont en contact avec une population européenne.
Ce qui distingue les grandes mosquées construites aux deux derniers siècles, c'est moins l'architecture que rornemenlalion. La forme du minaret maghrébin est à peu de chose près immuable, mais à partir du XVII® siècle plus de faïences polychromes entrelaçant leurs dessins géométriques et plus de treillis en relief. Les briques vernies uniformément vertes encadrent de la base à la galerie supérieure les quatre murs du minaret. Au minaret de la chapelle du palais Lalla Amîna, construite récemment par Mouley Elhasen, l'encadrement en faïence vernie, au lieu d'être unique, partage chacun des murs en six panneaux. Cette innovation malheureuse a l'inconvénient de rompre la lig:ne et d'alourdir l'édifice. La disfïosition intérieure de ces mosquées, nous l'avons dit, ne diffère en rien des autres : les motifs d'ornementation sont surtout les arabesques de briques vernies et ingénieusement taillées, mais les auvents en bois sculpté font généralement place à des moulures sur plâtre d'un travail plus facile, mais d'un moins heureux effet.
Les anciennes mosquées ont été énumérées; celles qui appartiennent à l'époque moderne sont aussi fort nombreuses, car on a beaucoup construit sous les règnes de Mouley Slimân et de ses successeurs. Les principales sont celles de l'Oued et du Resîf dont nous avons mentionné la fondation sous le règne de ce sultan, puis Jamaa Eddiouân et Jamaa Elmenia un peu
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plus récentes; enfin les mosquées de Sidi Ahmed Echchaoui et de Bab Elgisa, la première construite vers 1860, pendant le règne de Sidi Mohammed, et la deuxième, d'abord simple chapelle de la medersa attenante, agrandie et devenue grande mosquée il y a peu d'années. Toutes ces mosquées ont la khotba: un khat'tb, prédicateur officiel, y prononce le vendredi l'allocution au nom du souverain*; mais il y en a une quantité d'autres moins importantes, simples oratoires où les fidèles peuvent venir se recueillir et prier, et surtout chapelles élevées à la mémoire des nombreux seyid, qui dorment à Fès leur dernier sommeil.
Le mot « seyid », qui signifie littéralement seigneur, n'est pas seulement un terme de politesse dont on se sert pour les vivants : il est employé au Maroc avec la signification que Ton donne en Algérie au mot « marabout », et sert à désigner soit le tombeau d'un saint, soit la chapelle ou la qoubba dans laquelle se trouve ce tombeau. Si la construction a queique importance on se sert de préférence du mot « zaouiya ». Le terme de marabout, Mrâbel, ne s'emploie au Maroc que pour désigner les descendants des saints ou des familles religieuses qui ne sont pas chorfaS tels, par exemple, les Oulad Sidi Ben Daoud du Tadla.
1. Indépendamment de celles que nous venons d'énumérer, les autres grandes mosquées, ou mosquées à khotba sont : Elqarouiyin. Elandalous, Mouley Idris, la medersa Bouananiya et la mosquée de la casba des Filala. — A Fès Eljedîd, ce sont : Eljamaa Elkebir, Mouley Abdallah, Eljamaa Elhamra et la mosquée de Bou-Jeloud.
Elqarouiyin est de beaucoup la plus importante, non seulement par sa grandeur et son antiquité, mais parce que c'est là qu'on convoque le peuple pour lui lire les proclamations du souverain. C'est la grande mosquée par excellence, la cathédrale de Fès Elbâli.