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Borgeaud, I, p

3. Rousseau à Moultou, 25 novembre 1762, éd. Didot, IV, p. 401. Sur Paul Moultou, voir Rod, l'Affaire Jean-Jacques Rousseau, pp. 13-16, et Streck-eise-n-Moultou, J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, I, pp. 1-125 (Paris, 1865).

nève. Dans mes voyages, le reproche général était déjà que les protestants n'avaient point de religion.» Et Bonnet de proclamer gaiement: « Il y a 200 ans nous eussions fait rôtir Rousseau, nous nous sommes bornés à faire rôtir ses livres *. » Le patriciat de Genève faisait rôtir ces livres pour quelques raisons d'ordre politique, et puis pour montrer aussi que Genève avait toujours souci de l'orthodoxie, mais la preuve allait faire faillite.

Les pasteurs, parmi lesquels Rousseau comptait quelques amis, n'acclamèrent pas d'abord le bûcher de V Emile avec cette unanimité dont ils avaient acclamé jadis le bûcher de Servet. Ce Rousseau que l'on traitait en ennemi du christianisme était celui-là même qui les avait défendus. Son programme d'une religion naturelle apparaissait à Moullou comme n'étant que « le christianisme bien entendu2 ». « Je ne doute plus que Rousseau ne soit chrétien, déclarait le pasteur Jacob Vernet, quoiqu'il ne le soit pas comme moi3. » Jacob Vernes disait à son tour avoir lu « avec transport » le système de religion naturelle exposé dans VEmile; il

1. Haller à Bonnet, 21 juin 1762; Bonnet à Halier, 16 juillet 1762 (Ritter, Étrennes chrétiennes, 1893, pp. 200-202). Sur Charles Bonnet, voir Rod, op. cit., pp. 22-26.

2. Strkckeisun-Moultou, op. cit., 1, p. 27 (Moultou à Rousseau, 15 mars 1762).

H. Cf. Streckkiskn ; Moultou, op. cit., I, p. 57 (Moultou à Rousseau, 21 août 1762). Voir Rittur, Jean-Jacques ftunsseau et Jacod Vemet (Étrennes chrctiennesy 1881, pp. 180-247).

eût voulu seulement que Rousseau montrât « l'accord du christianisme avec cette religion naturelle1 ». « Il n'y a pas quatre de nos ministres qui aient approuvé le décret pris contre vous, écrivait Moultou à Rousseau en août 1762, et pas un seul qui ait osé dire qu'il l'approuvât2. » Ce qui gênait les pasteurs — Moultou l'avouait naïvement — c'est que VEmile laissait de côté la foi au miracle, et que cette foi, devenue superflue peut-être pour le peuple de- Paris, leur paraissait nécessaire encore pour le peuple de Genève. C'étaient ainsi des raisons de tactique pastorale, d'apologétique populaire, qui les poussaient peu à peu à prendre contre VÉrnile, ouvrage « très bon pour Paris, mais dangereux à Genève3, » une attitude plus tranchée. Jacob Vernes se mit à l'œuvre ; il griffonna ses Lettres sur le christianisme de M. Jean-Jacques Rousseau. Derrière lui, il y avait les pasteurs Vernet et Claparède, qui relurent le livre avant son apparition : « C'est presque l'ouvrage de tout ce monde-là, » écrivait dédaigneusement leur collègue Moultou, demeuré fidèle à Rousseau4.

1. Streckeisen-Moultou, op. cit., I, pp. 133-134 (Vernes à Rousseau, juillet 1762).

2. Streckeisen-Moultou, op. cit., I, p. 57 (Moultou à Rousseau, 21 août 1762).

3. Strecreisen-Moultou, op. cit., I,pp. 27-28 (Moultou à Rousseau, 15 mars 1762). Cf. Masson , II, pp. 127-144, et III, pp. 38-45.

4. Streckeisen-Moultou, op. cit., I. p. 104 (Moultou à Rousseau, 27 juillet 1763). Cf. Rod, l'Affaire Jean-Jacques Rousseau, pp. 188-189.

Dans la personne de Vernes, et par les remerciements officiels qu'elle lui adressait pour son livre, la Compagnie prenait parti, tardivement, mais nettement ; mais combien étaient vagues les positions dogmatiques de Vernes ! Il ne mentionnait que bien fugitivement la divinité du Christ, et se bornait à tracer un portrait du caractère moral du Christ d'après rÉvangile; était-il donc si loin de Rousseau1 ? Rousseau ulcéré finissait par écrire, dans ses Lettres de la Montagne :

Messieurs vos ministres ne savent plus ce qu'ils croient, ni ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils disent. On eur demande si Jésus-Christ est Dieu, ils n'osent répondre. On leur demande quels mystères ils admettent, ils n'osent répondre. Sur quoi donc répondront-ils?... Quand ils auront bien disputé, bien chamaillé, bien ergoté, bien prononcé, tout au fond de leur petit triomphe, le clergé romain qui maintenant rit et les laisse faire, viendra les chasser, armé d'arguments ad hominem, sans réplique2.

Ainsi parlait Rousseau, et d'Alembert, naguère, n'avait rien écrit d'aussi vif. « Nous avons gémi, disait bientôt dans une harangue au Conseil le Modérateur de la Vénérable Compagnie, de voir la religion chrétienne attaquée en son fondement avec une audace dont on a vu peu d'exemples3. »

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