Gaberel, 111, p. 3U
siècle, c'était M. de Sales; dans la première moitié du dix-huitième, c'était M. dePontverre, curé de Confignon. Dans cette petite église voisine de Genève, et dont, quarante-trois ans durant, Pontverre fut le pasteur, les murs euxmêmes parlaient contre la Réforme : il y avait aligné, en grosses lettres, et entouré d'artistiques cartouches, delongues séries d'arguments, dont, encore aujourd'hui, malgré l'usure des caractères, le visiteur peut ressaisir quelques bribes; et dans l'un de ces cartouches, ces mots resplendissaient : « L'on défie tous les ministres de Genève de pouvoir répondre à cette preuve. » Pontverre faisait des néophytes, les instruisait, et puis les envoyait un peu plus loin, en pleine Savoie, avec l'espoir qu'ils se souviendraient « de la femme de Lot, qui ne regardait point en arrière, et qu'ils ne regretteraient pas les aulx et les oignons d'Egypte1». Un de ces néophytes de M. de Pontverre devait, plus tard, regarder en arrière, vers la ville pour laquelle il fut, tour à tour, un sujet de trouble et de gloire ; il s'appelait Jean-Jacques Rousseau. Mais Jean-Jacques demeura une exception : la cure de Confignon fut en général, pour ceux qui s'y attardèrent, un lieu de transition — transition sans espoir
1. Pontverre à Rossillion de Bernex, Mercredi des Cendres 1700 (Mugnier, Notes, pp. 182-184), Cf. Masso*, 1, pp. 41-42.
de retour, — entre deux étapes de leur vie, Tétape genevoise et l'étape romaine.
Aux approches de cette cure, territoire genevois et territoire savoyard s'enchevêtraient : bonne fortune pour M. de Pontverre. Il lui advenait parfois, rencontrant sur les routes quelques familles protestantes qui se rendaient au prêche à Onex, de les amener à la chapelle de Lancy, où il allait, lui aussi, expliquer l'Evangile ; et lorsque, dans cette chapelle, il célébrait un mariage, il savait bien s'arranger pour que les voisins protestants fussent là, et pour qu'ils entendissent le discours où Pontverre sans doute s'attardait plus volontiers sur la valeur respective des Eglises que sur les mérites respectifs des fiancés.
L'idée peu à peu vint à M. de Pontverre de transformer en une grande église la chapelie de Lancy, — de Lancy qui surplombe Genève ; c'était certainement, dans sa pensée, un hommage à Dieu, et c'était bien probablement, aussi, un défi à Calvin. Et sur l'horizon de Genève, un jour de 1711, une croix apparut : elle dominait la nouvelle église de Lancy. Genève s'attristait, protestait, essayait de chicaner les libertés que prenait M. de Pontverre à Lancy, mais c'était inutile : M. de Pontverre avait derrière lui la Savoie ; et Genève ne put que s'en prendre au « lanternier, » habitant de la ville, qui avait accepté de « concourir
àlafabrication d'une œuvre aussi condamnable, » l'érection d'une croix1.
Au delà d'une autre porte de la ville, les Genevois jetaient un regard soupçonneux sur le presbytère dePregny,où, comme à Confignon, quelques aines réformées venaient parfois en cachette apporter leur abjuration : la cure même dePregny2 n'avait-elle pas longtemps eu pour titulaire un ancien élève du Collège de Genève, qui, s'étant fait catholique, avait ensuite dit sa première messe chez lePiésident de France? Il s'appelait Fremin ; Genève lui demeurait fermée, bien que sa mère y habitât. Mais les Genevois que Rome attirait connaissaient le chemin de Pregny.
Derrière ce glacis, large d'un quart d'heure de marche, qui entourait la ville, et où les Genevois sentaient la foi de Calvin parfaitement maitresse, les villages que possédait Genève étaient partout cernés ou entamés par des bandes de terres françaises, ou bien de terres savoisiennes, chevauchant sur terres genevoises: comment empêcher le curé qui portait le viatique dans une commune catholique de Savoie, de traverser la route et de s'en aller, juste en face, faire acte de ministre du culte dans quel-
1. Fléurt, Histoire de V Église de Genève, II, pp. 301-313. Sur l'histoire du culte à Lancy, voir I- onïaim e-Borgel, B. 1. A., XXV (1883), pp. 156-198 et 216-220.