Ma.zo.\, Histoire de Soulabie, I, p. 196 (Paris, 1893U
Un jour de 1793, le pasteur Anspach demanda dans un club que la liberté des cultes fût admise à Genève. Le club répondit : non. Un esprit fort émancipé comme l'agitateur Isaac Cornuaud, bisaïeul de Victor Cherbuliez, trouvait « extravagante » la motion d'Anspach et le taxait d' « insensé1 ». Anspach insista devant l'assemblée genevoise : quelques autres clubistes l'appuyèrent de leurs pétitions, réclamant, par exemple, de l'étranger qui viendrait s'inscrire genevois, un certificat de civisme ou de moralité plutôt qu'un certificat de protestantisme2. Mais la chaire de Saint-Pierre s'insurgea. Un collègue d'Anspach, Mouchon, au jour de Noël 1793, le visa, le réfuta, dans un sermon sur la nécessité d'une religion nationale; et la Compagnie des pasteurs, fîère de cet exposé de principes, le fit imprimer à ses frais 3. En janvier 1794, le peuple souverain parla : par 2.808 voix contre 382, il maintint solennellement l'obligation pour tout Genevois d'être protestant, ce qui voulait dire : de n'être point papiste4.
1. Isaac Cornuaud, Mémoires sur Genève et la Révolution de 1770 à 1795, éd. Emilie Cherbuliez, p. 580 (Genève, 1912).
2. Recueil de procès-verbaux de l'Assemblée nationale de Genève, III, pp. 28-29, 43, 79, 95, 105 (Genève, 1793-1794).
3. Louis Vallette, V Eglise de Genève à la fin du dix-huitième siècle, pp. 53-68 (Genève, 1892).
4. Un certain Julien Dentand avait même proposé que les quatre paroisses de Genève devinssent les cadres de la vie politique dé la ville, et que îa pré^enCa dani Genève de tout
Deux mille huit cent huit Genevois soudainement mis en présence de cette perspective : le papisme à Genève, avaient ressenti le « frémissement» décritpar Jean-Jacques. Unebrochuredésespérée protesta, signée du clubiste Johannot; il félicitait Anspach, le consolait, pleurait sur Genève, sur « ce peuple républicain qui, le premier peut-être, avait mérité le titre de philosophe, » et qui « venait de prononcer, aux yeux de la France libre et de l'Europe tout entière, la violation des premiers principes de la morale et de la justice, la non-liberté de la conscience et des cultes1 ». Delholme, le secrétaire de la légation de France, écrivait qu'un pareil vote « lésait les convenances, la politique, la raison'2 ». Mais le vote était acquis; lorsqu'en 1796 le pasteur Gasc proposera que l'on considère comme protestants, sans autre enquête, ceux qui auront déclaré être tels devant les syndics, son vœu, d'abord admis, finira par succomber3; le baptême protestant, le fait d'avoir participé à une Gène protestante, demeureront légalement des conditions requises
étranger fût sans cesse subordonnée à l'agrément du Conseil de Paroisse (Vogt, Correspondant, 10 juillet 1914, p. 131).
1. Lettre à Anspach, citoyen de Genève, par Johannot, 1er ventôse an II (imprimée par ordre du club fraternel des révolutionnaires de la Montagne de Genève;.
2. Chapuisat, De la Terreur à L'annexion : Genève et la République française, 1793-1798, p. 46 (Genève, 1912).
3. Dardier, Ésaïe Gasc, citoyen de Genève, sa politique et sa théologie, p. 190 (Paris, 1876).
pour être réputé protestant, et subsidiairement Genevois. Genève montagnarde demeurait une Genève huguenote : son gouvernement révolutionnaire continuait d'administrer l'Eglise, il maintenait les deux chaires de théologie que le patriciat renversé lui avait léguées1.
Dumont, Clavière, Duroveray, Reybaz — des Genevois — avaient, au début de la Révolution, joué un rôle aux cotés de Mirabeau, et peut-être avaient-ils inspiré, en partie, cette philosophie politique de la Constituante, dont la liberté de conscience était l'un des axiomes2. Genève les honorait ; mais Genève, une fois de plus, refusait aux Genevois eux-mêmes cette liberté. A Genève comme à Paris, la Révolution proclamait les hommes égaux, sanctionnait cette découverte par l'abolition des droits féodaux3, et puis tuait ou bannissait un certain nombre d'entre eux; sur la Seine et sur le Léman, on pérorait de même, on massacrait de même... Mais il y avait un point, un seul, où Genève n'imitait point Paris. Qu'en théorie les cultes y fussent libres; qu'en fait les papistes pussent devenir Genevois : c'étaient là deux bouleverse-
1. Borgeald, I, p. G09. — Recueil de procès-verbaux de V Assemblée nationale, III, p. 112 (30 janvier 1791).
2. Reybaz, en particulier, fut Fauteur de brouillons d'un certain nombre de discours de Mirabeau, spécialement sur les assignats et l'égalité des successions en ligne directe, et d'un discours projeté sur le mariage des prêtres (Plan, Un collaborateur de Mirabeau, Paris, 1874.)