‹ Une ville-égliseChapitre 12 sur 121 · Jeanne de Jussie, op. cit.) p · texte numérisé non relu

Jeanne de Jussie, op. cit.) p

3. Jean Gacy, la Déploration de la cité de Genefve sur le faict des hérétiques qui l'ont tiraniquement opprimée, éd. Vuy (Genève, 1882). — Galifïe cite, comme s'étant expatriés dans les premières années de la Réforme pour cause de religion, une branche des Tacon (Notices généalogiquesy I. p. 28), les Versonex (1, p. 48), les de la Mare (I, p. 134), les Girard (I, p. 227), un

moyen âge, avait été défendue contre les empiétements des eaux de l'Arve, et peu à peu fertilisée, par le travail des moines; elle vit s'éloigner à jamais les représentants des grandes lignéeè religieuses auxquelles elle devait sa belle fécondité.

Malgré la défaveur où certains couvents étaient tombés, il y eut du moins une petite troupe que Genève ne laissa point partir sans chagrin : ce furent les Clarisses. Depuis un demi-siècle elles s'efforçaient, par leurs mortifications, d'assurer aux bons prêtres l'aide de Dieu, et d'expier pour tous les autres, pour ceux qui ne gardaient pas bien leurs vœux et qui suscitaient son « ire ». Les événements montraient à ces pauvres nonnes — c'est leur prieure Jeanne de Jussie qui parle — que les bons religieux et religieuses devaient, comme les coupables, pâtir du secret jugement de Dieu, et qu'après avoir souffert pour ces coupables, il fallait se laisser envelopper dans les disgrâces qu'ils avaient attirées. Et les Clarisses, se résignant à cette souffrance suprême, se préparèrent à prendre congé de Genève. Genève les retenait, Genève tenait à elles *, tnais les pieuses filles tenaient à leur messe. Elles vou-

d'Adda (I, p. 235), les de Saint-Michel (I, p. 368), les Peyrolier (I, p. 463), les Prévost (11, p. 349); de cette dernière famille, plusieurs ensuite revinrent.

i. Sur la vieille confiance des Genevois dans les prières des Clarisses, voir Gaxiffe, Genève historique et archéologique, I,

laient garder près d'elles la source unique de leur force : elles savaient qu'elles ne pourraient continuer de s'immoler avec allégresse pour Genève que s'il demeurait permis au Christ de continuer chaque jour à s'immoler pour elles, devant elles. Mais cela, Genève le défendait. Alors les Clarisses partirent. Du jour où leur tabernacle se trouvait clos, leur couvent devenait vide de leurs âmes. Et sur leur passage les Genevois, qu'elles avaient commencé de redouter, mais qu'elles n'avaient pas cessé d'aimer, respectèrent leur triste cortège. Ils leur paraissaient « changés, illuminés, mus de pitié ». Très galamment, le magistrat les reconduisit jusqu'au pont de l'Arve, aux abords de la terre savoyarde, et puis les salua, déclarant que c'était un beau départ. Genève ne les perdit pas de vue complètement : deux siècles plus tard, quelques aumônes genevoises parvenaient, de temps à autre, à leur couvent d'Annecy1. Ces nonnes représentaient des idées qui étaient le contre-pied de celles qu'annonçait la Réforme : la réversibilité des mérites, la valeur religieuse des immolations, l'utilité des œuvres; mais la probité môme de leur ascétisme, l'intégrité de leurs vertus, avaient contraint la défé-

p. 297, n. 2. Comparer Vuy, Jeanne de Jussie et les sœurs de Sainte-Claire (Paris, 1881).

1. Peter, Petites chroniques genevoises, 1525-1605, p. 63 (Genève, 1900).

rence, et si l'Eglise romaine, chassée de Genève, obtint, après beaucoup d'insultes, un courtois salut d'hommage, ce fut à ces filles de Saint-François qu'elle le dut.

Genève, en moins de deux ans, s'était amputée de ses faubourgs, et puis appauvrie d'un certain nombre de ses citoyens. Aux approches de la cité, les maisons étaient rasées, et leurs pierres s'accumulaient, pêle-mêle, dans l'architecture improvisée des remparts. La cité même « était si dépeuplée, » au dire des hommes du temps, que les maisons vides se multipliaient; pour y attirer des locataires, on leur offrait parfois de s'y installer gratuitement, sans autre charge que de maintenir les toits en bon état; et même à ce prix, on avait peine à trouver amateur1. Genève s'isolait de ses voisins, Genève s'isolait de ses ancêtres; elle paraissait briser avec le monde extérieur, briser avec son propre passé. Et lorsque, dans l'hiver par lequel s'ouvrait l'année 1536, les Bernois, vainqueurs des troupes épiscopales et savoyardes, eurent dégagé Genève et tenu en respect, aussi, les convoitises de François Ier sur cette ville, lorsque le Conseil, désormais maître des anciennes terres de t'Évoque, du Chapitre et du prieuré de Saint- Victor, eut forcé, dans tous

1. Prop.os ultérieurs des « libertins » relatés par Bonnivard, Advis el devis de V ancienne et nouvelle police de Genève, éd. RevilHod, p. 94 (Genève, 1865).

les villages, curés et vicaires à quitter le papisme, des cris de joie féroce et triomphante s'exhalèrent sous la plume d'une ancienne abbesse qui n'avait jadis divorcé d'avec le Christ que pour contracter tour à tour deux mariages, Marie Dantière, fefrime du prédicateur Froment. Elle dédiait à la Reine de Navarre un écrit qui s'appelait : la Guerre de délivrance de la ville de Genève^. Elle y fêtait, avec une turbulente virulence, la double victoire de Genève sur les Savoyards et sur les papistes.

Les Genevois, tout de suite, payaient cette victoire, en signant avec Berne le « Traité perpétuel, » qui assurait aux Bernois, sans limite de temps, une influence exclusive sur leur cité; mais ils se flattaient, secrètement, qu'ils pourraient tôt ou tard, pour atténuer ce joug, s'allier à l'ensemble des Ligues suisses2.

Pour l'instant, ils affectaient de se croire libres, ils en cultivaient en eux l'impression. Au cours même de ces luttes, ils s'étaient donné, si je puis ainsi dire, la sensation toute fraîche de leur autonomie, en se créant une monnaie. Le Conseil des Deux Cents, à la date du 24 novembre 1535, constatait : « Celui qui en dernier lieu se disait notre prince, Pierre de la Baume, s'est joint perfidement au duc de Savoie, l'antique ennemi de notre ville, et nos

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