Oeschli, dans les Cantons suisses et Genève, pp
ennemis conjurés ne recherchent que la destruction de cette cité1. » La conclusion, c'était qu'on ne demanderait pas à l'Évêque permission pour battre enfin monnaie; les pièces savoyardes fabriquées à la porte même de Genève, à l'atelier monétaire de Cornavin, étaient, à leur tour, frappées de disgrâce. Il fallait qu'à Genève tout fût neuf, les murs, les sous et la foi.
Une vieille devise : Post tenebras lux, se trouvait sur de très anciennes pièces de monnaie : peu à peu, au cours des temps, une autre formule : Post tenebras spero lucem, s'y était substituée. Les Conseils considérèrent que l'heure n'était plus où la lumière ne se faisait eilcore qu'espérer, et que désormais la lumière avait lui; et Genève, traitant tout son passé comme un passé de ténèbres, illumina ses façades et ses monnaies, son présent et son avenir, de ces trois mots étincelants : Post tenebras Vwx\ que, par une étrange ironie, ce passé même lui fournissait2.
1. Demole, Histoire monétaire de Genève de 1l>33 à 1792, p. 7 (Genève, 1887).
2. Roset, Chroniques, III, 45. — Blamg.nac, Armoriât genevois, pp. 46-49 (Genève, 1849). — Ritteu, M. S. II., XXII (1880), pp. 370-371. Les mots : post tenebras spero tucem, se trouvent a&tife Job, vmi, 12, et soht insérés dans uiie ballade de Jean Marot citée par M. Eugène Ritter.
Genève, plusieurs années durant, avait affecté vis-à-vis de ses voisins, vis-à-vis de son évêque, l'attitude d'une ville protestataire; elle devenait, peu à peu, une ville protestante1. Son peuple, cependant, beaucoup plus porté vers l'action que vers la spéculation, n'était pas destiné à devenir un peuple de théologiens. Il y avait eu à Genève, au sixième siècle, quelques « photiniens, » troupes tardives de l'arianisme, que les documents du temps appelaient la faction genevoise (constipatio genevensis)cl\ mais vouloir induire, de ces lointains incidents, que l'acre bise de Genève propagea dès cette date je ne sais quelle semence d'hérésie, serait d'une imagination gratuite. Ce fut par une succession de circonstances politiques, beaucoup plus que par l'effet d'une impulsion religieuse, que les consciences genevoises marchèrent à la rencontre de l'évangile de Calvin. La plupart d'entre elles, en cette décisive année 1535, ne
1. Adrien Boyy, le Protestantisme et la culture romande (La voile latine, 1909, p. 51) : « L'attitude, si j'ose ainsi dire, protestataire de Genève est antérieure à son attitude protestante. Celle-ci ne fut que l'achèvement de l'autre, un geste accompli. »
2. Aviti epistolœ, XXXI (Monumenta Germanise, Auctores antiquissimi, vi, 2, p. 62). — Rilliet de Candolle, M. S. //., XVI (1867), pp. 33-34.
crurent même pas, en réalité, opter entre deux Églises; elles se crurent acculées à opter entre leur Église et leur cité ; elles préférèrent leur cité, et ne cherchèrent les attraits du protestantisme que parce qu'auparavant le catholicisme leur avait politiquement déplu.
C'était là l'état d'esprit de la masse; et l'idée proprement religieuse n'y jouait encore qu'un rôle subordonné. Mais il y avait à Genève, comme dans toutes les villes où la Réforme s'implanta, quelques âmes mystiques, qui trouvaient dans l'Évangile chaleur et douceur, et qui, portées par une reconnaissante allégresse, faisaient volontiers bénéficier du prestige même de l'Évangile les prédicateurs nouveaux : tels, par exemple, l'apothicaire Levet, sa femme Claude, sa belle-sœur Paule, ou bien encore le magistrat Ami Porral. Ces consciences-là, qu'avait séduites le principe religieux de la Réforme, rêvaient de faire au plus tôt, sous les auspices de la foi nouvelle, œuvre constructrice. D'autres, à côté d'elles, cédaient au seul plaisir de détruire, individualités fort émancipées, et parfois fort turbulentes, et qui, aussi peu soucieuses de la foi que des œuvres, saisissaient avidement l'occasion de maltraiter le clergé et d'en finir avec les rites établis1.
1. Tel, par exemple, l'ancien prieur Bonivard, dont Marc Monnier a pu dire : « Peut-être détestait-il l'ancienne Église plus qu'il n'aimait la nouvelle » (Genève et ses poètes, 2* éd., p. 56. Paris, 1885).
Pour applaudir Froment au Molard, pour porter Fafèl jusque dans Saint-Pierre, s'étaient ainsi coalisés l'élan des âmes pieuses, qui se persuadaient que l'évangile de Farel leur rendait Dieu, et les passions plus vulgaires, plus brutales, qui n'aspiraient qu'à s'affranchir de tout joug spirituel. Mais si ces deux minorités, ceux qui se sentaient gênés par le Dieu de leur enfance, et ceux qu'attiraient des façons nouvelles de parler de lui, avaient ainsi, en certaines minutes, marché la main dans la main, les premiers, assurément, s'inquiétaient assez peii de faire de Genève une ville protestante, et les seconds, tout bien compté, étaient encore assez disséminés.
Fàrel, homme pratique, sentit qu'il fallait tout d'abord donner à cette mosaïque de consciences une apparence d'unité. Protestants enthousiastes et catholiques abasourdis, indifférents qui laissaient détruire l'ancienne Eglise et révolutionnaires qui se souciaient peu d'en reconstruire une autre, furent tous ensemble, le 21 mai 1536, convoqués eii un Conseil Général du peuple, et l'on y déclara, par acclamation, que Ton voulait « délaisser toutes messes et autres cérémonies et abusions papales, ymàigës et ydoles1 ».
Ce plébiscite religieux, par lequel le peuple