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Roget, Étrennes genevoises, I, pp

quiétude passive où, sous l'oppression du dogme de la prédestination, il se serait logiquement enlizé. Calvin dit, écrira plus tard Voltaire,

Que Dieu fait tout, et l'honnête homme rien l.

Oui, certes, Calvin dit à peu près cela, mais il ajoute, par ailleurs, que l'honnête homme doit faire quelque chose, et même beaucoup : « Nous devons avoir un tel zèle à l'honneur de Dieu que quand il est blessé, nous sentions une angoisse qui nous brûle le cœur2; » et Calvin dit encore que les chrétiens doivent faire des œuvres, non certes pour acquérir des mérites, — il ne reconnaît pas à nos âmes ce degré de grandeur que l'Eglise romaine se refusa toujours à leur dénier, — mais pour trouver, dans le fait même des œuvres, l'indice qu'ils ont la foi, et, dès lors, la preuve de leur salut3. D'indolents Genevois murmuraient sans doute aux oreilles de Calvin : « Si nous sommes élus, il s'ensuit que nous pouvons bien faire mal, car nous ne pouvons périr. » Et Calvin se préparait à leur riposter : « Pourceaux que vous êtes, vous ne sauriez donner un plus grand témoignage de

1. Voltaire, Guerre de Genève, chant Ier (éd. Moland, IX, p. 516).

2. Opp. Calv.. Vï, coî. 503 (De nécessitait* reformandœ Ecclesiœ). Cf. Villbhoo, Foi et Vie, 1909, pp. 646-647.

3. Voir la défense de Calvin par Doumergue, ÏV, pp. 269 et suiv., contre Lohstein, Die Elhik Calvins inihren Grundziigen enlworfen, pp. 34-35 (Strasbourg, 1877).

réprobation que celui-là1. » Ce n'était plus de la confiance en Dieu que résultait la force d'impulsion nécessaire pour bien faire; mais les termes du problème étaient transposés, et comme retournés ; et le Genevois devait, en faisant le bien, se donner à lui-même le témoignage de son élection, se suggérer une raison d'avoir confiance dans les vues de Dieu sur sa destinée. Le Genevois devait accomplir des œuvres, non pour être sauvé, mais pour croire à son salut2.

Était-ce abîme d'humilité, ou bien abîme d'orgueil ? Le bon calviniste devait affirmer que ses œuvres ne valaient rien, ses pauvres œuvres d'homme misérable, qui aurait pu tout aussi bien « être un âne ou un chien3; » et c'était là, si Ton veut, un abîme d'humilité; mais la conviction qu'il acquérait d'être un prédestiné, par cela même qu'il faisait des œuvres, valait bien quelque chose; elle l'exaltait, finalement, plus qu'il ne s'était humilié ; et elle assurait à la superbe humaine, tout à l'heure bafouée, une revanche subtile et qui paraissait divine.

La ville de Genève, dans les derniers mois de 1541, commença de goûter ces terreurs et ces joies. 1

1. Congrégation sur Véleclion éternelle (Opp.Calv., VIII, col. 107).

2. Doumergue, IV, p. 285. — Cf. dans Tissot, Revue de théologie et des questions religieuses (Montauban, 1897, p. 9), le commentaire de la question 86 du Catéchisme de Heidelberg.

3. Institution chrétienne, III, 22 (Opp. Calv., IV, col. 469).

Rien de commun entre la Genève que retrouvait Calvin et ces communautés de saints, ces mystiques groupements d' « éveillés » ou de « réveillés, » où plus tard en Angleterre les prédicants puritains dépenseront leur zèle d'organisateurs. Combien, parmi ces Genevois, devaient ne plus trop savoir où résidaient leurs âmes ? L'indifférence, le libertinage, avaient progressé. Dès le premier jour où de nouveau Calvin fut là, les magistrats s'accordèrent avec lui pour donner à l'Église une organisation : les ordonnances de novembre 1541, préparées avec ses conseils par une commission d'État, constituèrent l'Église.

A peine laissa-t-on le temps au peuple de les examiner. Dans une réunion en Conseil Général, non moins solennelle qu'improvisée, il dut tout de suite dire : Amen1. Les ordonnances précisaient la façon dont Dieu régnerait, non seulement sur les âmes individuelles, mais sur les rapports entre les âmes, sur la société. L'État de Genève devait être un État chrétien; la société civile devait être intégralement composée de tous les chrétiens membres de la société religieuse, et de ceux-là seuls. Dans l'une

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