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AVANT-PROPOS XI

Nous n'en sommes plus au temps... Ce langage, peut-être, apparaissait dur. Réjouissez-vous pourtant, suppliait M. Gampert, réjouissez-vous, « à la pensée que l'Église va retrouver sa vraie condition (1) ». Ainsi voulait-il que sur les décombres de la Ville-Église, de la charpente ecclésiastique calvinienne, l'Église de Dieu, revenue à sa « vraie condition », fût saluée par toutes les âmes dans son renouveau de grandeur et de liberté. 11 cognait à la porte de toutes ces âmes, de celles-là mêmes qui aimaient tant leur vieille Genève, leur Genève intégrale. Elles étaient encore toutes mortifiées, tout accablées : une voix qu'inspirait l'esprit de l'Évangile leur demandait d'être joyeuses, et elles avaient envie de pleurer.

La séparation, cependant, s'il en faut croire un maître en psychologie religieuse, M. le pasteur Georges Berguer, n'était que '< le dernier acte d'un long développement de l'esprit protestant (2) ». Mais soit qu'ils eussent autrement conçu le développement

(1) Gampeut, Y Appel de Dieu, p. 8.

(2) Semai n* littéraire de Ùenève< 30 hOVftllibta 191», p> 5*7.

de cet esprit, soit qu'ils fussent inconsolables de n'avoir pu le ralentir ou l'enrayer, la majorité des confrères de M. le pasteur Georges Berguer et un certain nombre de leurs ouailles avaient peine à ne point porter le deuil d'un passé désormais aboli.

Respectueux de leur douleur, qui est elle-même un phénomène à étudier, nous n'avons nullement voulu prononcer, dans les pages qui suivent, « l'oraison funèbre de l'Église protestante de Genève. » M. Lucien de la Rive, qui dans le Journal de Genève nous a fait l'honneur de s'occuper de nos études (1), peut, à cet égard, se rassurer. Nous attachons pleine confiance au récent rapport officiel qui constate que la vie de cette Eglise a redoublé d'intensité, et qui d'autre part la qualifie, sans aucun fard, d' « organisme déficitaire (2), » et ce rapport

(1) Journal de Genève, 11 novembre 1918.

(2) Rapport de M. Maréchal à l'assemblée générale des corps ecclésiastiques du 25 novembre 1917 (Semaine religieuse de Genève, 1" décembre 1917).

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même nous est une raison de croire que lorsque l'heure serait venue pour une oraison funèbre de l'Eglise de Genève, certaines voix genevoises, pieuses et sincères, aimeraient à s'en charger elles-mêmes,

M. le pasteur Georges Berguer, ayant suivi dans la Revue des Deux Mondes les articles qui furent le point de départ de ces deux volumes, a cru devoir se demander s'il n'avait pas été dans notre pensée de procéder à un « enterrement prématuré du protestantisme ». Peu s'en faut même qu'il ne trace l'ordonnance du convoi : à Fentendre, je ferais tenir par Ernest Naville Pun des cordons du poêle, et je m'attribuerais le rôle de maître des cérémonies (1). C'est un rôle pour lequel éventuellement je me récuserais : j'ai lu dans l'Evangile, et M. Georges Berguer aussi, qu'il faut laisser les morts enterrer leurs morts. Quant au penseur et au croyant que fut Ernest Naville, il est évident que l'idée qu'il avait du Christ — du Christ Fils de Dieu, du Christ rédempteur — était toute proche de l'intellectualisme

l) Semaine littéraire de Genève, 30 novembre 1918, pp. 555-557.

catholique et singulièrement différente de ces images pâlies et brumeuses dans lesquelles l'Église de Genève, désormais dépourvue de tout Credo, essaie de fixer et de contempler encore la « conscience religieuse » de Jésus.

En fait, il ne s'agit ici ni d'esquisser une oraison funèbre ni d'ordonnancer une pompe liturgique : le présent livre est un livre d'histoire. Nous aurions voulu que dès la fin de 1914 il pût raconter à la Genève d'aujourd'hui, et aux innombrables amis qu'elle compte en France, la fortune extraordinaire, unique, de cette autre Genève, dont les années 1814, 1847, 19°7> avaient marqué le lent et fatidique effacement. « Une simple ville, écrit quelque part Voltaire, eut très rarement une histoire (1).» Il nous apparaissait que Genève, elle, avait une histoire, — une histoire qui méritait d'être racontée.

Mais aux grondements de canon qui sur le lac, dans l'été de 19x4, scandaient les

(1) Voltaire, Essai sur tes mœurs. Introduction. LU (écLMolànd, XI, p. lil)i

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épisodes scéniques des pittoresques fêtes de juin, succédèrent soudainement, deux mois après, d'un bout à l'autre de l'Europe, d'autres canonnades... Ce n'était plus l'heure de penser à Genève. Et Genève même avait cessé de penser à elle; car c'est à notre France qu'elle pensait, avec cette ferveur émue dont les livres d'une Noëlle Roger demeurent le durable témoignage. Le retard même qu'ont ainsi subi ces deux volumes nous ménage l'occasion de rappeler combien fidèle et généreuse fut à notre endroit l'amitié de Genève, et combien son opinion publique fut active pour notre cause, active avec courage, et comment la Grande Guerre mit en un beau relief, devant le monde civilisé, l'activité de son cœur.

A l'heure même où nous achevons ces lignes, la reconnaissance du monde civilisé illumine Genève d'une lumière nouvelle. La commission qui élabore les statuts de la Société des Nations propose d'en placer à Genève la capitale.

En méditant sur ce grand honneur, ceux d'entre les Genevois qui — tels les Juifs le long des murs de Sion — pleuraient encore

la vieille Ville-Eglise et la démolition des vieux bastions, devront enfin sécher leurs yeux et commencer de les ouvrir. Car si Genève fût demeurée ce qu'elle était avant l'abbé Vuarin, si elle fût demeurée la métropole officielle, jalousement barricadée, d'une confession religieuse et d'une intolérance religieuse, elle n'aurait pu prétendre à la gloire d'abriter, dans l'avenir, les délégations de l'humanité tout entière : son antique caractère de citadelle confessionnelle eût été incompatible avec cette illustre destination. Mais parce que ce caractère s'est effacé, cette même terre genevoise où se consomma, voilà bientôt quatre siècles, l'œuvre de la désunion religieuse, la dislocation de la chrétienté, peut désormais être solennellement élue, pour devenir un grand sanctuaire d'union internationale. On répondrait mal aux intentions des plénipotentiaires électeurs, si l'on insinuait que certains d'entre eux, parce que presbytériens ou parce que méthodistes, verraient dans cet hommage à la Genève du vingtième siècle un moyen d'honorer la Genève du seizième, — celle qui déchira la robe sans couture dans laquelle

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s'enveloppait au moyen âge une autre Société des Nations. Ayant au contraire constaté que Genève se détache toujours davantage de son passé de Ville-Eglise, exclusif, intolérant, ils se sentent les coudées franches, pour proposer à la conférence de la paix d'appeler à des destinées nouvelles la Genève nouvelle, la Genève de James Fazy.

Il est possible qu'un jour, sous Faction des souffles de foi et de liberté qui s'épanouissent au delà de l'océan, les actes solennels de la Société des Nations, tout comme certains actes solennels de la société américaine, soient précédés d'une prière, de ce Pater divinement enseigné pour toutes les lèvres humaines. Lorsque de l'autre côté de l'Atlantique les innombrables variétés des consciences veulent d'une voix unanime adorer Dieu, c'est un prélat décoré de la pourpre romaine qui, émergeant au milieu d'elles, faisant régner Dieu sur les têtes pieusement courbées, relie la terre au ciel en invoquant le Père. L'acropole genevoise, en devenant la cime de la Société des Nations, nous réserverait-elle, pour un jour proche ou lointain, le même snectacle grandiose ?

Genève deviendrait-elle la colline inspirée, où publiquement l'humanité nouvelle, par l'organe du mêjne sacerdoce qui jadis prêtait une voix à l'antique chrétienté, recommencerait de balbutier une prière collective? L'auguste capitale de la Société des Nations s'insérerait alors avec éclat dans l'histoire du règne de Dieu.

Il nous a paru convenable de faire figurer sur le titre même de ce livre les armes de la cité gevenoise, telles que la Réforme acheva de les fixer (1). Déjà elles proclament ce règne,, et elles sont si parlantes, et leur langage est si imprévu ! Cité du prêche et de la prière, Genève se blottit sous le trigramme du Christ, d'un geste pareil aux gestes qu'aimait la Florence de Savonarole ; et puis elle glorifie, en trois mots, l'illumination tardive dont après quinze cent trentecinq ans ■ — des années de l'ère de grâce

(1) Voir }a description de ces armes et leur 4éflnitipn, telle que l'adopta le conseil d'État de Genève le 1" février 1918, dans la Bévue suisse 4e numismatique, XXI (1917), pp. 158-167.

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