Galifie, Nouvelles pages, pp
3. Bonmvard, Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police, éd. Reviliiod, p. 94.
dicter la loi, et l'un d'eux, fort peu recommandable, naguère emprisonné comme joueur et calomniateur, le pasteur Treppereau, allait jusqu'à crier aux Genevois qui, par ordre, assistaient à son prêche : « Vous n'êtes tous que des diables. Pensez-vous que ce pays soit vôtre ? Il est à moi et à mes compagnons, et vous serez gouvernés par nous qui sommes étrangers, dussiez-vous bien grincer des dents1. » Les lèvres genevoises se vengeaient en infligeant à certains de ces pasteurs d'outrageants sobriquets comme Groin de Porc, Torticol, et les dents genevoises grinçaient. Calvin vit se dresser contre lui ceux que l'histoire a qualifiés de libertins.
Si Ton en croyait François Bonnivard, en son Ancienne et nouvelle police de Genève, tous ces adversaires du régime calviniste n'étaient que de mauvais garçons, des paillards et des ivrognes2; cet ancien moine, qui dut souvent s'expliquer en consistoire sur les scandales de son ménage, distribue des tares d'infamie, dès qu'il parle des libertins. En réalité, ces hommes distinguaient entre la Réforme, qu'ils avaient acceptée, et la nouvelle conception de Genève que des étrangers se flattaient d'imposer aux
1. Galiffe, Quelques pages d'histoire exacte, soit les procès criminels intentés à Genève en 15U7 pour haute trahison contre Ami Perrin et Laurent Maigret {M. I. N„ VIII (1862), p. 86).
2. Voir Henri Fazt, Procès et démêlés à propos de la compétence
i/ÉCLOSION D'UNE « CITÉ DE DIEU » 69
indigènes de la cité1. « Nous avons soutenu la parole de Dieu avant toi, disait à un prédicant l'un des libertins, mais tu t'en iras, et nous demeurerons. »
Ce furent les libertins qui succombèrent, et les prédicants exotiques qui demeurèrent. Au nom de Dieu, Calvin et les étrangers devaient vaincre. François Favre occupait à Genève une situation considérable : c'était un indépendant, libre en ses propos, libre en ses allures, libre en sa foi. Entre lui et Calvin, une lutte s'ouvrit. Il avait une fille et un gendre, Ami Perrin, qui aimaient à danser ; dans une noce ils commirent ce délit : la prison les châtia. « Méchant homme, criait à Calvin la femme de Perrin, tu veux boire le sang de notre famille, mais tu quitteras Genève avant nous. » François Favre avait un fils, Gaspard, qui durant le sermon s'amusait à jouer aux boules : le Consistoire le manda. Et ce fut son tour à lui, François, d'être inculpé de paillardise et incarcéré. Mais cela ne suffisait point à la juridiction ecclésiastique : le 31 janvier 1547, les pasteurs exigeaient qu'au sortir de sa prison Favre comparût devant eux, pour être encore admonesté ; après
disciplinaire du Consistoire (7546-/547), p. 20, n. 1 (M. L N., XVI, 1886).
1. Voira ce sujet le discours prononcé par M. Edouard Favre, président de la Société d'histoire et d'archéologie et descendant de l'un des libertins, à l'occasion du 400» annivwsairft de la naissance. g§ Calvin, \o H (ui)lpt W, pp, fi-9,
l'État, l'Église voulait le punir. « Je ne vous connais point, » criait Favre aux pasteurs. « Vous êtes un chien, un excommunié, » lui répondaientils, mais Favre ne se déconcertait pas. Les incidents se multipliaient, les esprits s'échauffaient. « Où sont les Franchises ? » demandait-il, brandissant ainsi contre la nouvelle autorité religieuse de Genève l'acte émancipateur qui portait le sceau de l'évêque, le sceau de l'autorité religieuse déchue. « Calvin, disait-il encore, m'a plus tourmenté que les quatre évêques que j'ai vu enterrer1. » Et peu à peu, dans Genève, une partie de l'opinion, prenant fait et cause pour Favre, murmurait que le délinquant déjà puni par l'Etat ne devait pas encore subir l'ennui d'aller se faire gronder et parfois insulter en Consistoire. Beaucoup avaient assez de cette discipline ; le Consistoire paraissait abuser.
Calvin sentit le péril; il fit décider que parmi les délinquants déjà punis, ceux-là seuls qui ne seraient pas repentants seraient adressés au Consistoire pour un surcroît de semonce. Perrin, bientôt, crut embarrasser Calvin en demandant que les arquebusiers pussent porter en un jour de fête d'élégantes genouillères. C'était un article de luxe, un article défendu. « Non, » riposta Calvin, et les Conseils confir-
1. Ce n'est pas ici le lieu de raconter en détail ces procès : nous voulons simplement en dégager ce qu'ils révèlent sur \ esprit public dans la Genève du temps.
mèrent ce non. Mais les Conseils, au fond, trouvaient Calvin trop dur ; et s'ils le suivaient souvent plus loin qu'ils ne l'eussent voulu, c'est qu'en leur parlant de l'honneur de Dieu, de Dieu qui punit, de Dieu qui peut se venger, il savait faire de Dieu une façon de spectre, qui les tenait en respect. Calvin dressa Genève à la peur de Dieu, à une peur que la dictature du Consistoire faisait servile. Un Favre, un Ami Perrin, une Françoise Favre, étaient à ses yeux des gens qui ne pouvaient que porter malheur à une ville.
En juin 1547, Françoise continuait de danser, insultait un pasteur, et s'enfuyait, pour éviter la prison. « Après qu'on a assez enduré, on se revenge, » lisait-on trois jours après, sur un placard affiché près cle Saint-Pierre. Calvin fit chercher l'auteur parmi les amis des Favre. Jacques Gruet, qui avait, le matin même, partagé le repas de François Favre, fut arrêté. C'était lui, l'afficheur; il avoua. Des perquisitions furent faites chez lui. Un bout de papier contenant ces mots : « Toutes les ordonnances tant divines qu'humaines ont été faites suivant le caprice des hommes, » un exemplaire d'un livre de Calvin sur lequel il avait écrit : « Toute folie, » quelques autres brouillons encore, devinrent l'occasion d'un procès capital. Quatre lignes d'écriture suffirent pour faire 'décapiter Gruet. On fut d'autant
plus rigoureux, peut-être, qu'on soupçonna certains pasteurs de Pavoir entraîné dans leur incrédulité *. Des brouillons, ces demi-confidences qu'un homme se fait à lui-même des premiers bégaiements de sa pensée, l'exposaient à la mort ; et, trois ans plus tard, un manuscrit de Gruet, retrouvé par hasard dans une cachette, était, en grande pompe, brûlé publiquement? « afin que la vengeance de Dieu ne demeurât point sur Genève pour avoir enduré ou dissimulé une impiété si horrible 2 ».
Mais les adversaires de Calvin ne désarmaient point; de 1548 à 1552, les syndics furent moitié pour Calvin, moitié contre lui. On répandait le bruit qu'il voulait rendre le peuple pauvre pour le rendre obéissant, et qu'il considérait l'institution même du Conseil Général comme un abus qu'il fallait abolir 3. La discipline ecclésiastique instituée par les ordonnances était battue en brèche par Philibert Berthelier : fils d'un patriote genevois qui, trente ans plus tôt, avait payé de sa vie ses campagnes pour les libertés politiques de Genève, Berthelier chicana le Consistoire sur son droit d'excommunication. Et puis le dogme même de Calvin, chose plus grave, fut interpellé d'une voix
1. Farel à Viret, 2 janvier 1549 (Ritter, Nouveaux documents sur Gruet, dans B. L A\, XXXIV (1897), pp. 24 -2b).
2. F4ZY, Procès de Jacques Gruet, pp. 29-33 (M. I. N.y XVI, 1886).
3. Gamffe, Quelques pages, p, 88, -» Cf. Bordier, Racole lus tarifa de Jérôme BoJm, ps 68 ((jqn^ye? }m-
rude, en une langue savante, par un ancien carme devenu protestant, Jérôme Bolsec. Il s'en prit à la prédestination, clef de voûte du système. Le point d'attaque était fort bien choisi. On savait que les Réformés de Baie, que les Réformés de Zurich, n'avaient pas sur ce problème des idées aussi rigoureuses que Calvin. Si Bolsec pouvait rallier les Genevois à la théologie de Zurich ou de Bâle, l'autorité dogmatique de Calvin recevrait un coup terrible; et pour légiférer sur l'honneur de Dieu Calvin serait disqualifié. Calvin prévint le coup : d'urgence, Bolsec, à l'issue d'une « congrégation de pasteurs » où il s'était expliqué devant Calvin, fut arrêté pour blasphème. Les pasteurs ensuite allèrent dîner, et puis, rouvrant leur congrégation, ils recueillirent en un « sommaire » toutes ses hérésies ; Calvin lança dans la lutte un violent pamphlet, si injurieux contre Bolsec que les Conseils le forcèrent d'amender certaines pages ; il obtint enfin que Bolsec fût banni *. « Tout ou rien, » commentait-il : « cent fois mieux papiste, que Bolsec. » Et son ami le chroniqueur Roset remercia Dieu d'avoir, grâce aux négations de l'ancien Carme, « rendu cette matière de la prédestination, auparavant obscure et inaccessible à la plupart, fort familière en l'Eglise de Genève2 ».
1. Fazy, Procès de Bolsec (M, I. A\, X, 1865), pp. 5-6 et 6M4,
p, H"s! i. çftrwtywi v\ 41, p, n\:
Mais en variant un peu l'attaque, sans la changer de terrain, un autre moine, évadé de l'Église romaine, prit la parole. Calvin, déclara-t-il, par son dogme de la prédestination, fait de Dieu l'auteur du péché. Et Trollier — c'était le nom de ce moine — se référait à Mélanchton. Le plan se poursuivait : on voulait, en Calvin, discréditer le docteur, faire savoir à Genève qu'il existait, pour la parole de Dieu, d'autres interprétations que la sienne. Calvin se plaignit; le Petit Conseil déclara, sur sa demande, que V Institution chrétienne renfermait la saine doctrine, et défendit qu'on osât parler contre ce livre, contre cette doctrine; mais tout en même temps, le Petit Conseil qualifiait Trollier d'homme de bien, de bon citoyen1. On avait banni Bolsec; peu s'en fallait qu'après les prohibitions réclamées par Calvin, on ne couronnât Trollier de quelques fleurs, sans le bannir.
Ces symptômes étaient graves. L'année 1553 s'annonça comme fatale pour Calvin. Les partisans de Perrin devinrent majorité dans les Conseils. Une politique très nette s'inaugura, contre les pasteurs, et contre les Français. Les pasteurs furent privés du droit de vote dans le Conseil Général, et le Consistoire fut une fois de plus menacé de se voir enlever le droit
\, Opp. Calv., XXI, col, 510-527,
l'ÉGLOSION D'UNE « CITÉ DE DIEU » 75
d'excommunication. Quant aux Français, ils furent visés par une ordonnance, qui défendit à quiconque n'était pas bourgeois de garder d'autres armes qu'une épée, et de porter cette épée dans les rues. Ainsi désarmait-on, d'avance, la garde du corps de Calvin. La persécution d'Henri II contre les protestants de France avait fait affluer sur Genève, dans les dernières années, de nombreux réfugiés. Mais, pour en faire des bourgeois, Genève s'était montrée rétive : le chiffre des bourgeois nouveaux n'avait pas dépassé 10 en 1548; 6 en 1549; 8 en 1550; 15 en 155 L1; on avait même songé, un instant, à ne conférer le droit de bourgeoisie qu'après vingt-cinq ans de résidence. Cette parcimonie, ces suggestions d'ostracisme faisaient sentir aux réfugiés qu'une partie de Genève voyait en eux d'insupportables intrus; mais allait-on rejeter les pierres avec lesquelles Calvin voulait construire son Eglise ? Alors c'en serait fait de son œuvre, c'en serait fait de son Dieu.
En cet instant même où la puissance de Calvin paraissait à jamais ébranlée, l'honneur de Dieu courut un grand péril, et Calvin, par la façon dont il vengea Dieu, reconquit pour luimême l'obéissance craintive des hommes. Un médecin de l'Aragon, Servet, niait depuis vingt -
lf Covblle, le Livre des bourgeois, pp. 235-237,
deux ans la Trinité; Calvin, qui, plusieurs fois, avait répondu à ses lettres et tenté de détruire ses erreurs, était bien décidé, dès 1547, à ne pas le laisser sortir vivant de Genève, s'il s'y montrait1. Et voici que survint à Genève, tout au début de 1553, le livre de la Restitution du Christianisme, manifeste de la pensée de Servet; et puis, en avril, s'étant évadé de la prison de Vienne en Dauphinéoù Calvin, d'ailleurs, avait contribué à le faire enfermer, Servet lui-même est vu dans Genève, et tout de suite arrêté. Il n'en devait pas, il n'en pouvait pas sortir vivant. Deux interprètes de la parole de Dieu s'affrontaient, et Servet, tout comme Calvin, estimait que « la cause ne pouvait être définie que par la mort ou tout au moins par le banissement de l'un des deux2». Calvin faisait de Jésus le fils éternel de Dieu ; Servet, le fils de Dieu éternel. La nuance paraît insignifiante, pour un regard superficiel ; mais la formule de Calvin garantissait la divinité du Christ en impliquant la préexistence du Verbe; la formule de Servet, en niant cette préexistence, mettait en péril cette divinité. Servet avait pour lui — on le voit aujourd'hui par un simple coup d'œil sur les églises réformées — le protestantisme de l'avenir, mais Calvin eut
1, Calvin à Farel, 13 février 1547 (Qpp. Calv., XII, col. 283).
2. Qpp. Calv,, Vin. col. 805-806. Voir Weiss, Calvin, Servett
pour lui le protestantisme de son temps. De Berne, de Baie, de Zurich, de Schaffhouse, on prit parti pour lui contre Servet. Bolsec, naguère, avait presque réussi à mettre la théologie calvinienne en conflit avec celle des villes voisines ; mais aujourd'hui, par une façon de plébiscite théologique, les pasteurs de toute la Suisse, sans se prononcer sur le châtiment dû à Servet, accentuaient l'hommage dû à Calvin.
Les efforts mêmes, si discrets fussent- ils, que firent Perrin et ses amis pour retarder la condamnation de Servet, tournèrent contre eux; il y avait à Genève une « peste, une monstruosité, » dont il fallait à tout prix délivrer la terre. L'Eglise de Berne, à cet égard, jugeait comme Calvin. Cette peste, c'était Calvin qui Pavait sentie, dénoncée, et bien que ses partisans fussent en minorité dans le Conseille Conseil, par crainte du ciel, sévit comme le voulait Calvin1. Pour la première fois peut-être, sa sévérité fut considérée par la masse de l'opinion comme bienfaisante pour la ville ; au lieu de se sentir oppressée, Genève se sentit respirer. Une femme de Ferrare qui, prise de pitié, avait plaint Servet, eut à quitter la ville dans les vingt-quatre heures, sous peine d'avoir la tête
1. Chois y, Michel Servet; qui était- il et qu'a-t-il fait ? p. 19 (Genève, 1912). Tous les documents sur l'affaire Servet sont publiés dans Opp Calv., VIII, col. 649-872, et dans M. S. H., III (1844), pp. 1-160.
78 UNE ViLLE-EGLISE ! GENEVE
tranchée 4. Deux écrits retentissants, signés l'un de Calvin, l'autre de Bèze, soutenaient théoriquement, non seulement pour l'heure de crise qu'on traversait, mais pour l'avenir, et non seulement pour Genève, mais pour tous les Etats protestants, pour l'Angleterre, pour la Navarre, le droit de sévir contre les hérétiques2. Les réfugiés français et italiens de Baie, Castellion en tête, protestaient inutilement : le calvinisme officiel faisait de l'intolérance un dogme3, et John Knox, en bon disciple de Genève, appuya sur l'Ancien Testament, dans son écrit aux anabaptistes, le droit qu'avait eu Calvin de faire tuer Servet4. Genève enfin était éduquée; elle avait cessé de trouver mauvais que Calvin fût dur, et qu'il s'affichât tel, et qu'il fit au nom de Dieu l'apologie de la dureté ; pouvait-on pleurer Servet, puisque la flamme de son bûcher conjurait la colère de Dieu ?
Du jour au lendemain l'ascendant de Calvin