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histoire d'Israël et qui semblaient prédestinés, ainsi, à se comporter en héros du nouveau peuple élu. Les petits Genevois de ce temps étaient des Abraham, des Isaac, des Moïse, des Isaïe, des Jonathas. Et ce peuple, peu à peu, s'habitua à se considérer comme un autre peuple d'Israël, suscité par Dieu dans une Europe encore à demi papiste pour arborer le pur Évangile et pour le garder. Il se formait, dans le psautier de Marot, aux attitudes défensives du peuple juif. Il avait hérité des effrois d'Israël et des élans de confiance d'Israël ; il savait, d'une foi sûre, qu'il serait, comme Israël, le peuple toujours menacé, mais toujours préservé, tant qu'il demeurerait digne d'être l'élu. Il trouvait ainsi, dans le livre que lui commentait Calvin, l'annonce même de ses destinées politiques ; il y trouvait, tout en même temps, les instructions personnelles de Dieu, qui le mettaient en mesure d'affronter ces destinées. Il lisait, dans le Vieux Testament, son histoire et ses devoirs. Mais le peuple de Moïse avait offert les caractères historiques d'une nationalité, sévèrement exclusive, jalousement barricadée ; le peuple de Calvin, lui, se présentait comme une sorte de création métaphysique ; appauvri d'éléments indigènes, grossi d'apports étrangers, il avait, en son essence, quelque chose d'international, et sans cesse devait ouvrir ses portes, sans cesse élar-

gir ses rangs, pour accueillir des « élus » venus d'ailleurs.

De plus en plus généreusement, de plus en plus hâtivement, Calvin faisait de ces « élus » des « bourgeois » de Genève. On constata, en février 1557, que depuis deux ans Genève avait reçu 286 nouveaux bourgeois1. Les ordonnances qui limitaient leur droit de s'armer étaient devenues lettre morte. Ces nouveaux venus étaient les purs, qui devaient avec Calvin et derrière lui balayer par leur vote, et peu à peu par leur action dans les divers Conseils, tout ce qui, dans la cité, restait encore d'impur.

« Arrivé à Genève en l'église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, » écrivait en tête de son mémorial de famille le réfugié Trembley2, qui arrivait de Lyon. Genève, pour ces réfugiés, ce n'était pas la terre étrangère, c'était à peine un coin de terre; dressée sur son acropole qui semblait, de par sa situation même, faire effort pour s'élever au-dessus de la terre, Genève, pour eux, c'était « l'Église de Notre-Seigneur

1. Parmi ces nouveaux bourgeois, on relève en 1555 le nom de Didier Rousseau, ancêtre de Jean-Jacques, venu de Montlhéry en 1549 (Ritter, la Famille et la jeunesse de Jean- Jacques Rousseau, pp. 19-24, Paris, 1896).

2. Tu. Claparède, Un livre de famille (Étrennes religieuses pont 1884, p. 216),

Jésus-Christ ». « L'Eglise de Genève, écrivait le juriste Hotman, est la mère des martyrs de France dont elle a le témoignage devant Dieu1. » Et la France, incessamment, fournissait à cette Eglise de nouvelles recrues d'âmes, bien qu'en 1551 l'édit de Châteâubriant eût défendu d'émigrer à Genève. La Cour de France surveillait les accroissements de cette Ville- Église, mais cette ville s'accroissait par des apports de France, et d'ailleurs2. En peu d'années, la médecine, qui dans la Genève de 1535 n'était représentée que par trois hommes de l'art, y fut cultivée par quinze praticiens, émigrés d'un peu partout; et la diversité même de leurs origines commençait de donner au corps médical genevois une sorte de caractère international. L'horlogerie, aussi, était importée par des réfugiés de France 3.

Eri une période relativement courte, débar-

1. Hotman à Bullinger, 25 mars 1556 (Dareste, Revue historique, 1876, III, p. 16).

2. Parmi ces réfugiés français de l'époque de Calvin ou de l'âge immédiatement postérieur, on trouve Guillaume de Trie, dont les ancêtres, comtes de Normandie, avaient portél'oriflamme de France (Galiffe, Notices, IV, pp. 348-354) et puis les Mallet de Normandie, les Candolle de Provence, les Saussure de Lorraine, les Thellusson du Lyonnais, les Grenus d'Armentières, les Colladon du Berry, les Bordier et les Mussard de l'Orléanais, les Tronchin, enfin, originaires du Comtat et fugitifs de Champagne après la Saint-Barthélémy (Galiffe, Notices, il, passim).

3. Gautier, la Médecine à Genève, pp. 25-74. — Babel, Histoire corporative de l'horlogerie, pp. 43-47 (Genève, 1916).

quèrent à Genève, de la seule ville de Lucques, 60 familles nouvelles1; aucune ville d'Europe ne grossit la population de la nouvelle Genève d'un plus sérieux contingent; et parmi les familles qu'elle déversa sur le bord du Léman, l'histoire nous montre les Balbani et les Minutolo, fournissant un pasteur, les Burlamachi et les Micheli en fournissant deux, les Turrettini, les Diodati et les Galendrini en fournissant respectivement six. Genève, parfois, amputait de leur désinence italienne les noms des nouveaux venus; les Delpiano devenaient des Plan, les Quagiiato des Gaillate, les Bentivoglio des Beddevolle, les Spinola des Pignolet. Sous ces noms déformés, le vieil homme, le catholique de jadis, devenait méconnaissable. Un Caracciolo, dont la famille avait possédé douze principautés, vingt-sept duchés, vingt-six niarquisats, cinquante-deux comtés, devenait, à Genève, tantôt un Garaciol, et tantôt un Carachon ; il était invité solennellement par le Conseil à « vivre en toute subjection comme les autres; » et comme Victoria Garacciolo, demeurée au delà des Alpes, restait catholique malgré les sommations épistolaires de Calvin, Carachon obtint le droit de se remarier2.

1. Galiffe, Notices, II, p. 382. — Th. Claparèqe, les Pasteurs genevois a origine lucquoise (Étrennes religieuses, 1879, pp. 156- 173)/

2. Galiffe, Notice*, V, pp. 13] -141. — 1>auu\i, J ï<; du mur*

80 UNE VILLE-ÉGLISE î GENÈVE

« J'admire en Genève, écrivait en 1558 le futur théologien anglais John Baie, une singulière providence de notre Dieu, qui a tellement incilé les magistrats et citoyens d'icelle, qu'ils n'ont point craint de recevoir, dedans Penclos de leur ville, qui n'est pas autrement trop spacieux, tant de mille étrangers. Il convient rendre grâce à Dieu tout-puissant, ô Calvin, de ce qu'il t'a constitué en ce lieu, pour être le pasteur de ce povre troupeau espars, conducteur des bannis et deschassez pour Jésus-Christ. Cette ville-là est un Paris, c'est un Londres, c'est un apport d'une traffique nouvelle, et un nouveau Francfort, là où l'on accourt, non pour faire du gain, non pour acheter de la marchandise et vendre ou faire eschange des choses caducques, mais pour souffrir, pour perdre, pour changer les choses terrestres aux célestes, et pour, au lieu des trésors du monde, en acquérir de divins et permanents au ciel j. »

Ces Italiens, ces Français, venus à Genève en quête de ces trésors, conserveront à travers l'histoire religieuse de Genève certains traits distincts; les premiers, plus aristocratiques, plus portés vers la spéculation théologique, inclineront parfois vers certains mouvements de

quis Galeace Caracciolo (Genève, réimpression de 1854). — Heyeii, M. S. H., IX (1855), pp. 68-80.

1. Cette épître de John Baie est une préface qui précède la réédition des Acta romanorum pontificum (Bàle, 1558). Voir Th. Dufour, M. S. 7/., XXII (1886), pp. 371-380.

t/ÉGLÔSION D'UNE « CITÉ DE DIEU » 87

séparatisme religieux1; et parmi les seconds, au contraire, se recruteront souvent, au cours des années, les meneurs politiques qui troubleront la ville. Mais le lien moral qui les unifiait en une Église était sans cesse resserré, consolidé par la forte poigne de Calvin, par cette poigne qui créait une unité genevoise, servante de la Trinité divine.

Il fallait qu'une institution existât, pour cimenter cette unité, de génération en génération, pour achever de transformer les Genevois en chrétiens, au sens où l'entendait Calvin, pour achever de transformer en Genevois les chrétiens exotiques qui affluaient à Genève, et pour faire de Genève, enfin, un centre de culture, d'où la nouvelle théologie rayonnerait. Cette institution fut le Collège de Calvin et l'Académie de Calvin2. Dès 1541, Calvin projetait cette création ; en 1559, il l'organisa dans le détail. Les exécutions de 1556 avaient fait prévaloir définitivement une doctrine politique, d'après laquelle Genève devait être, pour les fidèles du « pur Evangile, » un centre international. Il fallait qu'à côté de la cathédrale de Saint- Pierre, sanctuaire de l'âme genevoise, l'esprit genevois se formât et s'entretînt dans un sémi-

1. Galiffe, le Refuge italien de Genève aux seizième et dix-septième siècles (Genève, 1881) : i) énumère 1.700 réfugiés italiens.

2. Buisson, Sébastien Caslellion, I, pp. 121-151. Sur le rôle décisif joué par Calvin dans cette fondation, — plutôt que par Bèze et Mathurin Cordier, — voir Borgeaud, I, pp. 45*47.

naire unique, permanent, dépendant étroitement de l'Eglise et de l'État, ou, pour mieux dire, de l'État-Église et de l'Église-État ; et trois siècles et demi plus tard, les petits Genevois seront encore informés par l'écrivain Philippe Monnier, dans son Livra de Biaise, que franchir les portes du Collège, c'est accomplir plus qu'un acte scolaire et déjà presque un acte civique f. Mais puisqu'à l'abri des remparts de Genève et des armes de Genève l'Évangile semblait assuré de quelque sécurité, les chaires de l'Académie devaient offrir à tous les chrétiens étrangers qui voudraient ensuite, chacun chez soi, devenir pasteurs, l'interprétation calvinienne de l'Évangile ; et c'est ainsi que le Collège et l'Académie de Calvin, en même temps qu'ils scellaient une cité, devaient semer les germes d'une Église universelle. On vit parfois un millier d'auditeur^ se presser aux leçons de théologie que donnait Calvin2.

S'il en faut croire une vieille chronique, professeurs et pasteurs, au cours de cette année 1559 où de nouveau la Savoie taquinait Genève, ne faisaient qu'un bond, parfois, de leur classe jusqu'aux remparts, pour travailler aux terrassements, et Calvin lui-même montrait le bon exemple3. Voilà dans quelles heures d'histoire

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