De Crue, op. cit., pp. 8 et
3. Roset, Chroniques, éd. Fazy, pp. iv-vi. — Cf. la préface parlaquelle Bonnivard, en janvier 1551, présente au Conseil ses Chroniques (éd. Revilliod, I, p. 24) : il parle des « miraculeuses bontés de Dieu ».
son Collège, et Genève, au Collège, trouvera ses recrues, habituées à considérer leur ville et leur foi comme toujours menacées1. Les Genevois disciples de Calvin feront rayonner sur l'Europe un évangile de guerre, un évangile antipapiste. En annonçant la foi nouvelle, c'est toujours Rome qu'ils viseront, c'est toujours à la tyrannie de l'Antéchrist, flétrie par une plaque de bronze sur les murs mêmes de leur Hôtel de ville, qu'ils penseront et qu'ils jetteront le défi2; et pendant longtemps, ils n'auront le goût et l'idée de porter leur évangile que dans les endroits où Rome régnera.
La Rome catholique du dix-septième siècle organisera la Propagande pour épanouir à travers les terres païennes les bienfaits de l'Evangile ; et son impulsion fera surgir de grandes sociétés de missionnaires, qui porteront aux païens, avec la chair et le sang du Christ, leur propre sang. Mais dans la Réforme, alors même que l'Angleterre et la Hollande, nations protestantes, seront devenues de grandes puissances coloniales, il faudra attendre jusqu'au dix-huitième siècle pour qu'en Allemagne les Moraves, pour qu'en Angleterre le savetier Carey, commencent à songer aux païens ; et le
1. Pour la Réforme calvinienne, écrit Tissot, « Christ est le roi qui l'enrôle au saint combat » (Tissot, Revue de théologie et des questions religieuses (Montauban), 1897, pp. 9-14).
2. Doumergue, la Genève des Genevois, p. 121 (Genève, 1913). Cette plaque est aujourd'hui à Saint-Pierre.
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mouvement qui portera plus tard lés Genevois à soutenir de leurs générosités les sociétés de missions de Paris, dé Bâle, et la jeune Mission Romande *, ne se produira que lentement, par étapes, à travers le dix-neuvième siècle, Car l'apostolat genevois, mûri par les leçons de Calvin, fut toujours et avant tout une œtivi^e de dialectique, de réfutation, de discussion, nous allions dire d'agression. Il eut toujours les allures d'une croisade contre d'autres chrétiens. Ignace de Loyola sut donner à ses fils, tout ensemble, l'élan pour la lutte contre la Réforme et l'élan pour là conversion des païens; Calvin fit des siens, exclusivement, des militants pour une bataille confessionnelle, où ils devaient être tantôt les assaillants et tantôt les assaillis. L'idée du devoir missionnaire, cette idée dont s'inspirèrent à travers les âges les Augustin et les Boniface, les François d'Assise et les François Xavier, demeura très longtemps étrangère et presque inaccessible aux Genevois dé Calvin2 : en 1593, lorsqu'elle semblera s'esquisser dans un écrit du théologien
1. Lenoir, la Mission Romande, pp. 7-8 et 23 (Lausanne, 1^11).
2. Doumergue, IV, pi 402* cite un texte pour alléguer que Calvin « prêcha la mission » : texte isolé, qu'aucun effort d'organisation ne sanctionna. L'envoi des pasteurs Pierre Richer et Guillaume Chartier à Rio de Janeiro en 1555 eut lieu à la demande de l'aventurier Villegagnon et ne fut pas une initiative missionnaire de Calvin. Voir Staeheun, Calrin, II, pp. 234-238 (Elberfeld, 1803).
belge Saravia, Théodore de Bèze s'insurgera1, et maintiendra dans une riposte expresse que hors du cadre normal de la communauté des fidèles, il ne peut y avoir aucune expansion de l'Évangile. On eût dit que Genève avait pris à l'endroit des Gentils les idées farouches, distantes, que professait à leur égard le premier peuple de Dieu; mais depuis les temps d'Israël, Jésus était venu, et saint Paul avaitparlé, et les pays de gentilité étaient proposés par Dieu aux apôtres de Dieu. L'esprit de l'Ancien Testament fera parfois oublier aux Genevois de Calvin les instructions qu'avait données le Nouveau. Trois cents ans plus tard, à la date de 1885, le théologien Auguste Bouvier, parlant sur les missions, observera que l'Église de Genève n'a encore produit aucun missionnaire2. Dans l'histoire de la diffusion du nom du Christ, la Genève de Calvin tient très peu de place.
Calvin mourut en mai 1564. Un mois avant, comme il était déjà fort malade, les membres du Petit Conseil étaient venus prendre congé du chef effectif de l'État. Il leur demanda pardon pour ses affections trop véhémentes, mais ne
1. Bèze, Ad traclationem de minlstrorum gradibus ab Adriano Saravia Belga editam responsio (Genève, 1593) : la portée du livre de Bèze est bien indiquée par Warneck (Realeneyklopaedie fur Théologie und Kirche, XIII, pp. 129-130), et par Glaue (Die Religion in Geschichte und Gegenwart, II, pp. 1990- 1992).
2, Bouvier, les Misions, deux discours, p. 14 (Genève, 1885),
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cacha pas, non plus, les fautes de ceux qui récoutaient/chacun ayant ses imperfections1. Il considéra, jusqu'à la fin, que le peuple dont il avait voulu faire le peuple de Dieu, était une perverse et malheureuse nation2.
Parlant de ce soir du 27 mai où Calvin s'éteignit, Théodore de Bèze écrivit : « Voilà comme en un même instant ce jour-là, le soleil se coucha, et la plus grande lumière qui fût en ce inonde pour l'adresse de l'Église de Dieu fut retirée au Ciel. Nous pouvons bien dire qu'en un seul homme il a plu à Dieu, de notre temps, nous apprendre la manière de vivre et bien mourir3. » Tandis que le corps de Calvin disparaissait dans une fosse obscure, anonyme, il laissait à ses fidèles le renom d'un prophète jéhoviste et le renom d'un fondateur de cité.
C'est parce que le procès de Servet avait fait resplendir en Calvin le « définiteur » de la Foi qu'il avait pu demeurer, dans cette Genève souvent indocile, dans cette Genève dont à son lit de mort il accusait encore les péchés, le « définiteur » des rites, des mœurs et de la vie ; le crime d'intolérance que la postérité reproche à Calvin fut ainsi, en réalité, la consécration de sa puissance, aux regards des Genevois de son
1. Bèze, Vie de Calvin, éd. Franklin, pp. 177-186. — De Cri e, op. cit., p. 71.