Bèze, Vie de Calvin, éd. Franklin, p
l'ÉCLÔSION D'UNE « CITÉ DE DIEU )) 99
temps. C'est parce que Calvin, illogique à l'endroit même du principe de la Réforme, s'attribua le rôle dogmatique d'un Paul IV ou d'un Pie V, qu'il put jouer expressément, après de nombreuses luttes, le rôle moral d'un Sàvonarole, et qu'il put forger et discipliner Genève à la guise de Dieu, c'est-à-dire à la sienne.
La vie qui passe est faite d'illogismes, mais les illogisnies n'ont jamais eu pour eux l'éternité. C'était un illogisme qu'une Rome protestante : ce substantif évoque les idées de discipline, d'autorité; cette épithète encourage les exubérances de l'individualisme. Ces deux mots, à la longue, devaient s'offusquer entre eux. C'était un illogisme, aussi, sous le règne de l'Évangile, qu'un peuple-Église : des circonstances extérieures créent un peuple ; l'Église, elle, surtout d'après une certaine mystique réformée, est un groupement de vies intérieures. Ces deux mots étaient destinés à s'entre-heurter, et tôt ou tard, fatalement, il fallait que l'un des deux bousculât et supprimât l'autre. Telles étaient les forces de dissolution que portait en elle la personnalité religieuse de Genève, telle que Calvin l'avait mise au monde. Il les pressentait peut-être lorsqu'au fond de lui-même il laissait le logicien se déchaîner; jamais ce créateur ne trouva que sa création était bonne, jamais au fond il ne l'aima; écrivant au comte Palatin Frédéric, en juillet 1563,
il se proclamait encore étranger à Genève1. Quelque temps durant, Genève contiendra, Genève refoulera, sans d'ailleurs pouvoir les annihiler, ces germes de dissolution qu'elle redoutait. Mais les contradictions éclateront ; les savantes alliances de mots : « Rome protestante, » « Église-peuple, » masques faciles pour l'illogisme, se briseront. Ces germes alors feront leur œuvre; après d'émouvants efforts de défensive, la personnalité religieuse de Genève se dissoudra, et lentement, par étapes, elle subira la destinée de tout ce qui est humain.