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INTÉGRITÉ DE LA CITÉ DE DIEU

Essayons d'entrer dans l'âme de ces vieux Genevois qui conduisaient au cimetière de Plainpalais la dépouille de Jean Calvin. Entre leurs souvenirs de la vingtième année et l'image qu'aujourd'hui Genève exhibait, les différences étaient si grandes, les contrastes si décisifs, qu'il pouvait leur sembler avoir vécu deux vies.

« Quoique le contenant de la ville, écrivait Bonnivard, soit encore beau et délectable, ce n'est rien à respect de ce qu'elle était le temps passé de fraîche mémoire ; beaucoup de plaisants édifices ont été abattus, tant pour assu-

rer la ville des ennemis comme pour ôter les superstitions papales1. »

Cet ancien moine était au premier rang parmi ceux qui avaient transfiguré Genève; et les regrets, pourtant, s'attardaient sous sa plume, lorsqu'il se remémorait la physionomie de l'autre Genève, de la Genève abolie. La cité marchande avait pris figure de citadelle. Le couvent des Clarisses, où quarante ans plus tôt les petits Genevois s'en allaient avec leurs mères quêter des prières, était devenu un hôpital, où des malades agonisaient, sans qu'autour d'eux on priât comme jadis les Clarisses priaient. Les hautes murailles de l'ancien Évêché cachaient aujourd'hui des prisonniers, victimes, bien souvent, des sévérités du Consistoire, du nouveau pouvoir religieux. Les brèches faites à la cathédrale Saint-Pierre par la ferveur dévastatrice des premiers réformés n'étaient pas encore réparées : à la place des portes qu'ils avaient enfoncées, des fenêtres qu'ils avaient brisées, des vides demeuraient béants ; les hirondelles s'engouffraient, gâtaient les accoutrements des fidèles ; l'édifice offrait un aspect de « halle2, » déconcertant pour ceux

1. Boîînivard, Chroniques, liv. I, chap. n (éd. Revilliôd, I, p. 35).

2. Cartier, les Genevois en 1558 d'après un libelle contemporain, les grandes chroniques et annales de Passe-partout, par Artus Désiré (M. S. IL, XXV, pp. 173-175).

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qui en avaient connu l'imposante splendeur. Les ateliers de sculpture, les magasins de pieux objets, avaient entièrement disparu; reliquaires, statues saintes, tableaux de piété, étaient des articles qu'un Genevois n'avait plus le droit d'acheter, ou de vendre, ou de fabriquer1; défense était faite à l'art d'offrir àl' « idolâtrie papistique » un appât ; et les bons et pieux « ymagiers, » ainsi sevrés d'une source séculaire d'inspiration, s'en étaient allés dans des terres plus clémentes où leurs mains industrieuses pourraient encore faire planer sur l'angoisse des hommes le crucifix qui console ou la statue qui bénit. Dans les boutiques qu'ils avaient laissées vides, il y avait eu place pour un autre métier, qui, lui, ne chômait pas, et qui chaque jour réclamait plus de bras et plus de matériel, la typographie. Les Psaumes de guerre et PÉvangile de paix, le libelle théologique et le pamphlet politique s'imprimaient à Genève, à profusion2. « Les impressions qui sortent de cette cité ont grande autorité partout où il y a des fidèles, » proclamait un arrêt du Conseil3. Toute une vie intellectuelle nouvelle

1. Gaullieur, Etrennes historiques de Genève pour 1858 : mélanges inédits tV histoi re nationale, p. 111. — Glillaumet-Valciieh, Notice historique sur Vorfèvrerle (bijouterie) à Genève, p. 5.

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