‹ Une ville-égliseChapitre 53 sur 121 · Cramer, p. xi · texte numérisé non relu

Cramer, p. xi

ajournait, les condamnant à n'être encore ni des citoyens ni même des hôtes, parce qu'ils n'étaient pas encore des chrétiens assez sûrs, assez purs. Le rapport de ces nouveaux venus avec la cité dépendait de leurs rapports avec Dieu, avec l'Église de Dieu; leur point d'attache avec Genève, c'était Dieu; Genève était « 1' assemblée des hommes de Dieu, » qui, « sous les yeux de Satan, » travaillait à se multiplier, mais qui n'acceptait pas de se laisser contaminer.

Jadis les voisins de Genève s'intéressaient à elle, parfois pour la défendre, souvent pour l'attaquer; mais aujourd'hui, c'était l'Europe entière qui entendait parler de Genève et qui en recevait quelque chose, et qui la bénissait, ou bien qui la maudissait.

Une ville est assise es champs savoisiens. Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens, Misérable séjour de toute apostasie, D'opiniâtreté, et d'orgueil, et d'hérésie.

Ainsi Ronsard qualifiait-il Genève, pour la signaler à la vindicte des rois de France j . Genève n'avait jamais été aussi connue, ni jamais aussi aimée, ni aussi haïe, — « la plus haïe qui soit en la chrétienté, » écrira le cardinal d'Ossat*.

1. Ronsard, Continuation du discours des misères de ce temps (éd. Blanchemain, VII, p. 30. Paris, 1867).

2. D'Ossat, lettre à Villeroy du 27 janvier 1603 {Lettres de l'illustrissime et révérendissime cardinal d'Ossat, évesque de Bayeuxy au roy Henry-le-Grand et à M, de Villeroy, depuis Vannée MDXC1V jusquesà l'année MDCIIII, p. 731, Paris, 1627).

Le pamphlet politique intitulé le Cavalier de Savoie la stigmatisera comme « le rebut du monde, la lie des couvents défroqués, le troupeau d'étourneaux que Belzebuth a fait sortir de l'Orque (enfer) pour picorer les raisins de la vigne de Jésus-Christ *; » Qu'importaient à l'Europe, autrefois, les conflits de mitoyenneté dont s'échauffaient les Genevois ? Mais désormais, dans le plus grave des conflits de doctrine qui eût jamais troublé le monde chrétien, Genève se dressait comme une place d'avant-garde; elle était comme l'éperonque lançait la Réforme vers le Sud. Et deux villes maintenant existaient en Europe, pas une de plus, à l'égard desquelles aucun chrétien ne pouvait garder une attitude d'indifférence : c'étaient la grande Rome et la petite Genève. L'histoire genevoise, qui la veille encore avait moins de portée que les cloches de Saint-Pierre ne trouvaient d'écho, s'intercalait à l'avenir dans l'histoire des idées religieuses de l'humanité. Mais ces destinées nouvelles, faites pour susciter l'orgueil, imposaient à chaque Genevois, à chaque Genevoise, d'onéreuses rançons. Ils avaient naguère, peut-être, salué dans la Réforme, qui les proclamait tous prêtres, une flatterie unique, imprévue, pour leur tra-

1. Le cavalier de Savoy e, ou réponse au soldat français, ensemble l Apologie savoysienne, pp. 214-215. lBOfl. Sur ce curieux livre voir Th. Dufour, HL S. IL, XIX (1877), pp. 318-343.

ditionnel esprit d'indépendance, pour leur séculaire besoin de se gouverner eux-mêmes, pour leur humeur frondeuse, qui supportait assez mal les jougs extérieurs. On leur avait dit : « Vous n'avez plus d'autre joug que celui de votre conscience; » ils avaient cru, ils étaient venus.

Et voici qu'il fallait, chaque trimestre, accueillir avec une déférence inquiète la visite du pasteur, qui survenait dans chaque groupe de maisons, pour interroger tous les habitants, les examiner, leur faire rendre compte de leur foi, les catéchiser1 ; il fallait, chaque dimanche et plusieurs fois la semaine, s'en aller au prêche, sous peine d'être mandé an Consistoire et puni. Avait-on mérité d'être grondé, l'on devait garder une attitude docile et respectueuse, de crainte d'être un jour exclu de la Cène ; et lorsqu'on avait mérité d'être privé de la Cène, il importait, bien vite, de se remettre en règle avec les pasteurs et avec Dieu, de peur d'être un jour privé de la patrie, chassé de Genève. Pour conjurer de pareils ennuis, ce n'était même pas assez de pratiquer le Décalogue : il y avait d'autres lois à suivre, faites par les hommes. Car si les vieux commandements de l'Eglise — de la vieille Église — avaient été balayés, et si c'était même un délit de les appliquer

1. Témoignage du Bâlois André Ryfï (Roget, Étrcnnes ijenevoises, 2e série, p. 176. Genève, 1878),

encore en secret, l'Église nouvelle, parlant à l'oreille de l'État, avait fait peser sur les Genevois d'autres ordonnances de la violation desquelles elle devenait juge, des ordonnances somptuaires plus rigoureuses, plus pointilleuses que celles du moyen âge ; et les Genevois devaient soigneusement veiller à ce que leurs femmes et leurs filles mortifiassent leur toilette ainsi qu'il convenait à des femmes qui devaient faire souche d'un peuple de Dieu.

« Genève, a dit l'historien Marc Monnier, était devenue une ville triste1.» Les divertissements dramatiques, pantomimes à grands spectacles, « histoires, » soties, tableaux vivants, qui jadis se déroulaient sur les places publiques de Genève, étaient désormais suspects, voire même prohibés. Une « moralité » pourtant édifiante, qui s'appelait les Actes des Apôtres, et qui était l'œuvre d'un pasteur, avait en 1546 inquiété l'Église et l'État, parce que cette exhibition, si austère fût-elle, détournait du prêche les fidèles ; le Conseil avait décidé de « suspendre telles histoires jusqu'à ce qu'on vît le temps plus propice » ; et la représentation de la comédie du Monde malade et mal pansé, jouée en 1568 à l'occasion du renouvellement dePalliancede Berne2, demeura sans lendemain.

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