Mosmer, op. cit.% pp
2. Rigaud, Renseignements sur les beaux-arts à Genève, nouvelle édition, p. 82 (Genève, 1876) (histoire du peintre milanais Léonard Colbert et du peintre français Fremier).
certain Botellier réclama pour les assemblées populaires l'usage du scrutin secret, il dut demander pardon, à genoux, pour une telle audace *. Un jour de 1603, les pasteurs s'en viendront dire au magistrat que, le peuple étant U une bète à plusieurs têtes, dont il ne faut qu'une pour tout remuer, » il n'est pas bon dé traiter cavalièreittënt de séditieux quiconque souhaite des innovations; ils seront fort mal reçus et s'entendront reprocher par deux magistrats d'avoir apporté là un « conseil très pernicieux2 ».
Les vieux citoyens de Genève, ceux qui étaient devenus majeurs vers 1530, auraient réputé comme un fou celui qui leur aurait, aux heures de leur jeunesse, prophétisé tant d'illustration pour leur ville et tant de vexations pour leurs vies ; l'histoire de leur cité, celle de leur quartier, celle de leur famille, leur propre histoire, se déroulaient à l'écart et à l'eiicontre de toutes les prévisions humàihes. Jamais ils n'auraient supposé que leui* Genève s'illuminât d'un pareil prestige, ni qu'un tel despotisme fît ombre dans leur vie domestique. L'élection divine dont ils avaient appris à se
1. Fazy, les Constitutions, pp. 61-71. Les citoyens devaient passer à tour de rôle devant le secrétaire d'État et lui dire leur vote à l'oreille devant le magistrat.
2. Grenus, Fragments biographiques et historiques extraits des registres du Conseil d'Etat de la République de Genève de 1535 à Î792, p. 86 (Genève, 1815).
croire les bénéficiaires les courbait, bon gré mal gré, sous le joug de la loi de Dieu; elle les contraignait à faire taire, en eux, les mouvements d'humeur du vieil homme mal vaincu, et à accepter, comme une marque de grâce, la soudaineté même des changements qui les heurtaient et qui bousculaient en eux, avec leur passé, toute une partie d'eux-mêmes. Ils acceptèrent, et ils obéirent, sous l'autorité de M. de Bèze, comme ils avaient fini par accepter et par obéir sous celle de M. Calvin.
Un étranger, derechef, allait diriger Genève : la primauté passait des mains d'un roturier picard à celles d'un gentilhomme nivernais. Théodore de Bèze, nouveau conducteur de ce peuple de choix, de ce peuple qui pouvait à quelque titre se dire un peuple unique, avait, au colloque de Poissy, lutté pour la Réforme ; il avait, comme recteur, dirigé l'Académie de la jeune cité; comme professeur, suppléé dans la chaire de théologie Calvin malade; poète dramatique, il avait enseigné, dans son Sacrifice d'Abraham, la nécessité de tout sacrifier pour la foi; poète lyrique, enfin,' il lançait dans l'Europe réformée, à la suite de Marot, la traduction française d'un certain nombre de psaumes;
et grâce à lui la Réforme possédait enfin un Psautier complet en vers français, — ce Psautier que Marot lui-même aurait achevé si les Conseils de Genève, moins avares, avaient voulu lui donner la subvention qu'il réclamait. Par surcroît, Théodore de Bèze avait affirmé devant la chrétienté le droit que s'était arrogé Genève de tuer Servet, détracteur des trois personnes divines. A son école, la Réforme avait acéré ses arguments et ses glaives; à son école elle avait appris à chanter Dieu, appris à le venger. Bèze devint le président de la Compagnie des Pasteurs, et se disposa à faire régner Dieu sur Genève, comme l'avait fait régner Calvin !.
Que Dieu régnât, c'était aussi la volonté des Conseils, pouvoir politique; mais ayant dûment connu, par trente années d'éducation calviniste, tout ce que ces mots signifiaient, les Conseils commençaient à se sentir capables de faire eux-mêmes régner Dieu, sans que la Compagnie des Pasteurs intervînt personnellement pour leur marquer une méthode. Bèze observa cet état d'esprit des magistrats. Il sut limiter les prétentions de l'Eglise, et puis, une fois limitées, les maintenir. Il accepta de ne s'asseoir qu'au « banc du bas, » lorsqu'il viendrait, dans le Conseil, porter la parole devant ces Mes-
1. Le livre capital sur cette période est celui du professeur Eugène Choisy, VÉtat chrétien calviniste à Genève au temps de Théodore de Bèze (Genève, s, d)«
Cliché Boissonnas.