Tartarini à Aldobrandini, 20 octobre 1601, dans Docu
âmes catholiques. La diplomatie du duc, la diplomatie du pape, étaient mises en branle auprès d'Henri IV : on voulait qu'il invitât Genève à cesser d'opprimer les catholiques dans les bailliages de Gex et Gaillard, qu'elle occupait au nom du roi de France; mais on souhaitait, surtout, qu'il invitât Genève à rendre au catholicisme, en terre genevoise, une liberté semblable à celle dont le protestantisme jouissait désormais en terre française1. Les Genevois avaient de vagues échos de ces troublantes démarches, auxquelles étaient activement mêlés saint François de Sales et l'évêque Granier, d'Annecy. Henri IV y demeura sourd : il fit dire au duc de Savoie, en octobre 1598, qu'il souhaitait que Genève fût comprise dans le traité de Vervins. « Tout espoir est perdu, écrivait mélancoliquement l'évêque Granier, de recouvrer les biens ecclésiastiques que les Genevois retiennent par une immense injustice 2. » La paix de Vervins et l'interprétation qu'y donnait le roi de France paraissaient consacrer la situation politique et l'attitude reli-
ments sur V Escalade, pp. 251-252. Cf. sur la maison de refuge de Thonon, instructions du Vatican au nonce Tartarini dans Documents sur V Escalade, p. 250.
1. Saint François de Sales à Clément VIII, 21 avril 1597 (Lettres, I, pp. 268-272) ; — à Riccardi, 23 avril 1597 {Lettres, I, pp. 276-277) ; — au duc de Savoie, 13 juin 1598 (Lettres, I, p. 339).
2. Granier à Clément VIII, lettre écrite vers le 20 octobre 1598 (Saint François de Sales, Lettres, I, p. 365).
gieuse de Genève ; mais les Genevois, pourtant, étaient moins rassurés que les Savoyards n'étaient déçus.
Un court moment, dans les derniers mois de 1600, ils se crurent à la veille d'événements très propices. Il y avait zizanie entre Henri IV de France et Charles-Emmanuel de Savoie : Genève ne pourrait-elle, s'appuyant sur la France, ramener en Savoie la Réforme ? Elle dépêcha tout de suite des soldats, commandés par l'un de ses pasteurs : il y eut des églises ravagées, des cloches emportées , mais la paix entre France et Savoie, signée à Lyon en janvier 1601, rendit aux catholiques du Chablais la sécurité ; et les hirondelles genevoises, quelque goût qu'elles eussent pris au pillage en terres « idolâtres, » durent replier leurs ailes pour rentrer au nid
Il s'en fallut de peu, vingt-deux mois plus tard, que le « nid d'hirondelles » ne fût surpris, et pour jamais aboli. Saint François de Sales venait d'être sacré évêque de Genève, au château de Thorens; on eût dit qu'en choisissant pour y prendre la mitre, cette région que l'hiver rendait si malaisément accessible, il voulait se rapprocher de Genève, se préparer à une entrée.
Entre saint François de Sales et la ville jadis épiscopale dont il devenait le pasteur nominal, les remparts de Calvin faisaient barrière : dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, ces remparts faillirent succomber. Albigny, qui pensait que beaucoup de Genevois n'attendaient que l'introduction de la messe pour y assister1, s'était fait fort, auprès du duc de Savoie, d'en finir avec ÇJenève pourvu qu'on lui donnât quatre hommes2; le duc avait été plus généreux. Déjà trois cents Savoyards, que suivaient quelques milliers d'autres, avaient, pendant que Genève dormait, commencé l'escalade des murailles ; déjà quelques-uns étaient dans la place3. Mais le sommeil de Genève n'était jamais qu'un sommeil de gendarme; d'un cri, un de ses factionnaires la mit debout; elle acheta, par la mort vaillante de dix-sept de ses citoyens, la fuite passive, empressée, de la petite armée savoyarde, devenue cohue. L'ennemi laissait dans les fossés cinquante-quatre morts ; il abandonnait entre
1. Riccardi à Aldobrandini, 29 juillet 1601 (Documents sur l'Escalade, p. 247).
2. Charles-Emmanuel à Este et à Roncas, 9 septembre 1601 (Documents sur VEsçalade, pp. 137 et 140).
3. Voir, avant tout, le recueil intitulé : Documents sur VEsçalade de Genève tirés des Archives de $imancas, Turin, Milan, Rome, Paris et Londres, 1598-1603, publiés parla Société d'histoire et d'archéologie de Genève (Genève, 1903), et aussi Fazy, Histoire de Genève à Vépoque . de V Escalade, pp. 435-474 (Genève, 1912); — Alain de Begdelièyre, VEsçalade de 1602, l'histoire et la légende (Annecy, 1903); — Denkingeh, Guileot et Goth, VEsçalade : trois récits (Genève," 1902).
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les mains des Genevois quatorze vivants, dont la vengeance genevoise fit, à leur tour, des morts. Une légende s'accrédita, dans la suite, d'après laquelle, le lendemain malin, on aurait amené sur le lieu du combat un vieillard perclus, sourd, qui ne savait rien encore; les échelles, les cadavres, lui auraient révélé le péril déjoué; et tout de suite après, du haut de la chaire, sa voix d'octogénaire aurait fait monter vers le Dieu de Genève le psaume GXXIV :
Or peut bien dire Israël maintenant :
Si le Seigneur pour nous n'eût point été, Nous eussent tous abîmés et couverts...
Gomme l'oiseau du filet se défait, De l'oiseleur nous sommes échappés1.
C'est ainsi que Théodore de Bèze, d'après la légende, aurait commenté et scellé cette bataille décisive, gagnée par la cité de Calvin. « Genève, lit-on dans le registre de la Compagnie des Pasteurs à la date du 17 décembre 1602, se souviendra à jamais de la grande miséricorde de Dieu, qui Ta tirée d'un si grand danger et ruine totale par sa seule main 2. » Les ambitions de la Savoie sur le siège épiscopal de Genève avaient, un siècle plus tôt, compromis vis-à-vis
1. Gautier, VI, p. 445. Sur le caractère sans doute légendaire du récit, voir Denkinger, Guillot et Goth, op. cit., pp. 103-104. D'après le journal d Ésaïe Colladon, ce fut le pasteur de la Faye qui expliqua le psaume CXXIV.