‹ Une ville-égliseChapitre 65 sur 121 · Denringer, Guillot et Goth, op, cit., p · texte numérisé non relu

Denringer, Guillot et Goth, op, cit., p

130 UNE VILLK-ÉGLlSE : GENEVE

des âmes genevoises le crédit de l'Église catholique; et voilà que la fuite des soldats de Savoie, considérée comme l'oeuvre du Dieu de Genève, consolidait, dans ces âmes, le prestige de la Réforme. Déjà Calvin, dans un sermon, avait signifié à ses ouailles : « Les bfas de Dieu sont tout à l'envirdn : nous en sommes armés, et ce n'est point seulement pour un jour; car tout ainsi que Dieu est immuable, tout ainsi qu'il a son siège permanent, aussi ses bras demeurent ici à jamais, qu'il ne sera jamais lassé de vous secourir1. » Genève, victorieuse de l'Escalade, croyait voir planer, par-dessus ses remparts, les bras de Dieu : là cité de la Foi se regardait à l'avenir comme la cité du miracle.

Voici la cité des merveilles :

Vous avez les anges pour veille, Le guet d'Israël est ici,

commentera plus tard Agrippa d'Aubigné 2.

Derrière les soldats du duc, pendus ou fuyards, Genève craignait d'entrevoir une arrière-garde, la prédication romaine, que Y « Escalade » victorieuse aurait ramenée. Et tout un cycle de chansons, dites chansons de l'Escalade, et dont Genève, chaque année, chante

1. Opp. Calv., XXIX, col. m (sermon CXCVÎIÏ sur le chap. xxxin du Deutéronome).

2. Agrippa d'Aubigné, Œuvres, éd. Réaumë et Caussslde. III, p. 308 (vers à la princesse de Portugal). Paris, 1873-1S92,

t>E BEZE A LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 18Î

encore certains couplets, glorifièrent Dieu, bafouèrent la Savoie, insultèrent Rome. L'une d'entre elles, le célèbre « Ce que l'ai nô, » commençait en ces termes : « Celui qui est làhaut, le maître des batailles j qui se moque et se rit des canailles, à bien fait voir par Un samedi nuit, qu'il était patron des Getievois. » Le chansonnier, symbolisant l'offensive romaine dans la personne d'un Jésuite, le Père Alexandre, aumônier des troupes savoyardes1, croyait entendre ce « vipère » haranguer les soudards : « Là, mes enfants, il ne faut rien Craindre. Dépêchez de monter, je vous fais aller tous en paradis. » Mais c'est au gibet que Genève les avait menés; et la chanson, continuant, donnait d'atroces détails sur leurs grimaces de pendus. « Vous auriez mené les ministres dans Rome, insistait-elle, pour les montrer à sa Sataiiité, aux cardinaux et à leur suite, aux évoques et à la cafàrdaille, qui les auraient écorcliés tout vifs; sur les charbons ils les auraient rôtis2. » b'Àubigiié, stiggérdnt plus tard aux « Gëne-

1. Sur lé P. Alexandre Humaeus, voir Bècdelièyre, op. cit., pp. 142-146.

2. Eugène Ritter, la Chanson de V Escalade en langage savoyard (Genève, IiJOD). La Chanson a été attribuée âiix pasteurs Simon Goulart ou Jacques Bordier. M. Ritter doute qu'elle soit l'œuvre d'un pasteur, tant l'auteur décrit avec un plaisir féroce les pendaisons dès Savoyards. Sur les autres chansons, voir : (Jhansoiis de l'Escalade^ précédées d\ut précis historique et de notices sur la fêle et sur les chansons (Genève, 1845) et Bècdelièyre, op. cit., pp. 109-126,

voises fillettes » un hymne sur la merveilleuse délivrance de Genève, mettait sur leurs lèvres cette prière :

Dites : 0 Dieu, tu vois la guerre De ces géants aventureux :

Fais voir aux enfants de la terre Que le ciel est trop haut pour eux.

Fais que ces fols, ces infidèles, Brisés de la verge de fer, Trouvent au bout de leurs échelles Le cordeau, la mort et l'enfer1.

L'Escalade, pour la suite des temps, apparaissait ainsi aux imaginations genevoises comme l'issue merveilleuse du duel de Rome contre une petite ville, de l'Antéchrist contre le Christ, de Satan contre Dieu.

En fait, lorsque l'année d'avant, l'Espagne avait commencé d'étudier le projet d'une tentative savoyarde contre Genève, Clément VIII s'y était montré fort peu favorable. Le cardinal Aldobrandini, écrivant au Père Chérubin, le 13 avril 1602, expliquait que « la bonne conversion, ce ne serait pas de se faire catholique pour obéir au Prince, mais pour reconnaître que c'est la vraie Eglise et la vraie religion; » et le Petit Conseil lui-même, le 3 février 1603, apprenait et faisait noter dans son registre que le Pape avait « trouvé fort mauvaise l'entreprise du Duc contre Genève, non pas qu'il ne voulût

Page 1