Amiel, l Escalade de \$Q2 (Genèye
Genève, Hornung, racontant à sa fillette de quatre ans cette nuit héroïque, se déclarait « ému jusqu'aux larmes » en pensant que « c'était la première fois que l'image vénérable de la patrie venait se peindre dans cette jeune âme si tendre et si pure l ». Celui qui parlait ainsi n'était pas un croyant; il considérait formellement la morale même du Christ comme archaïque et à demi périmée, mais il voulait pourtant que dans la mémoire toute neuve de sa petite Lili s'inscrivit, au bout de plus de trois siècles, l'image d'une cité de Dieu, merveilleusement sauvée du Pape et de la Savoie. Telle fut l'image qui, dès le lendemain de l'Escalade, se grava dans la mémoire de Genève, pour la suite des générations : le récit de l'événement se développa tout de suite comme une sorte de leçon de choses, à la fois patriotique et religieuse, assez forte pour sceller dans les âmes genevoises le règne de la religion, assez forte même pour survivre, chez certaines, à la pratique de cette religion. Les Genevois apprirent, d'âge en âge, qu'en 1602, pour déjouer l'attaque nocturne, le Dieu fort s'était dressé, le Dieu qui toujours vit, et qui toujours veille. Le fait capital de leur histoire se transposait ainsi, dans le domaine de l'apologétique, en argument pour le « pur Evangile ».
1. André Oi/tramàre, Notice biographique sur Joseph Hornung, p. 106 (Genève, 1885).
Il était naturel que dès le début de 1603 cette interprétation mystique de la défaite savoyarde poussât les Genevois vers de nouvelles offensives, tout autour de chez eux. Evian, Etrembières, Thonon, Saint-Genis-d'Aoste, furent victimes de leurs coups de main. Le sacrilège qu'ils commirent à Saint-Genis, où ils brûlèrent l'hostie, indigna les puissances catholiques1. Philippe III d'Espagne voulait que le Pape ordonnât une croisade contre Genève afin de « sécher par le feu des armes chrétiennes cette mer d'hérésies et d'abominations2 ». « Nous avions prévu cela, » écrivait mélancoliquement Clément VIII à la date du 12 avril3; et le 18, il adressait à Henri IV une lettre très pressante, presque impérieuse, pour le supplier de s'opposer aux desseins agressifs des Genevois. Henri IV, au dire du Pape, avait à craindre une nouvelle Sainte Ligue, s'il continuait d'aider les hérétiques, et d'aider, spécialement, « ceux de Genève, les pires de tous et la propre bouche d'enfer, d'où sont toujours
l, Documents sur V Escalade, pp, 278, 281, 283, 2S Documents, p. 105.
sortis et où se sont toujours retirés ceux qui ont non seulement infecté et gâté les autres États, mais la France même1. » Le traité de Saint-Julien, signé le 21 juillet, rétablit la paix entre Genève et le duc de Savoie; le Pape en remercia le roi de France; les périls auxquels l'Escalade avait exposé la paix de l'Europe étaient dès lors conjurés.
L'Escalade avait donc eu la portée d'un événement européen : la petite ville qu'était Genève avait failli devenir, pour la chrétienté, une cause d'embrasement. Et le traité qui mettait un terme aux offensives genevoises, ratifiait l'échec de la tentative savoyarde dont ces offensives étaient la représaille; par la paix de Saint-Julien, l'auteur de l'Escalade s'avouait vaincu.
Les chanoines qui chaque jour psalmodiaient l'office dans l'église « Sainte-Groix-et-Saint- François d'Assise, » d'Annecy2, persistaient à s'appeler chanoines de Genève; mais dans les rares stalles de Saint-Pierre de Genève que la Réforme primitive eût respectées, la Réforme continuait de s'asseoir. Lorsque saint François de Sales pensait à Genève, il laissait sentir qu'il
1. Clément VIII à Henri IV, 18 avril 1603 (dans Documents sur VEscalade, p. 382).
2. A partir de 1771 Téglise, jusque-là mise par les Cordeliers à la disposition des chanoines, devait appartenir aux seuls chanoines, sous le vocable de Saint-Pierre ès-Liens ; elle eâtaiijo'ijd hui ta cathridmle d'Anno-'v (Go^rap. Givrai
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se considérait comme un « exilé *, » et son âme d'apôtre était toiit endolorie. Quelquefois il invectivait, souvent il pleurait, toujours il priait. Éprivant le 28 novembre 1606 au cardinal Barouius, il appelait Genève « cette malheureuse fille de Babylone » et parlait avec amertume de ce peuple apostat, au frpnt dur, au cœur indomptable — il allait jusqu'à dire : « ces scorpions2», En août 1609, une fois de plus, sa ferveur de missionnaire frappait aux portes : il proposait aux pasteurs une conférence, laquelle était refusée. Mais furtivement, en septembre, il se présentait à l'un des guichets qui donnaient accès dans la sévère Genève; malicieusement il inscrivait sur le registre d'entrée : *c Monsieur de Sales, évoque de ce diocèse, » et puis il s'engageait, à cheval, à travers la ville.
Vous avez su, écrivait -il au président Favre, eomme je traversai Genève sous la conduite de mon bon Ange, avec la profession de ma qualité, et cela seulement : per non parer poltrone, et pour vérifier que qui ambulat simpliciter ambulat confidenter . Je ne m'en vante pas, non, car il y eut peu de prudence en cette résolutionlà, mais, comme vous savez, ce n'est pas ma vertu 3.
Ainsi souriait-il de son audacieuse équipée
1. Saint François de Sales à Paul V, 23 novembre 1606 (Lettres, III, pp. 231-233).
2. Lettres, III, pp. 237-239. Cf. Becdelièyre^.c^., pp. H7-H8.
3. Saint François de Sales au président Favre, 21 sepembre 1609 (Lettres, IV, pp. 196-197).
parmi ses diocésains genevois — des diocésains qui se refusaient. Leurs âmes étaient-elles donc endurcies à jamais ? Il se flattait au contraire, dans une lettre de 1609 au jésuite Possevin, que seule la « raison d'État » les retenait, mais qu'un grand nombre d'entre elles avouaient que la religion catholique était la meilleure1; et c'est avec joie qu'il notait, en 1611, que bourgeois et bourgeoises de Genève, venus aux vendanges dans les bailliages, s'étonnaient de ce que leurs ministres leur avaient décrit « la créance catholique » tout autrement que ne la prêchaient M. de Sales et ses prêtres2. « Seigneur, s'écriaitil en 1612, que Genève soit convertie ou bien qu'elle soit détruite ! Mais au nom de votre amour je vous demande la conversion plutôt que la destruction 3. »
Il ne devait voir ni l'une ni l'autre, et le géographe Davity notait en 1613 : « Il semble impossible qu'on arrache à jamais l'hérésie de cette ville par moyens humains, si ce n'est en exterminant tous ses habitants4. » Mélancoliquement, en 1617, saint François reprenait : « J'ai quelquefois les larmes aux yeux, quand je con-
1. Saint François de Sales à Possevin, 10 décembre 1001) (Lettres, IV, pp. 219-226).
2. Saint François de Sales à un inconnu, novembre 1611 (Lettres, V, p. 115).
3. Saint François de Sales à Mgr. d'Ksne, évoque de Tournon, 21 juin 1612 (Leflrcs, V. p. 2:58).