‹ Une ville-égliseChapitre 71 sur 121 · Cramer, p. 307 (23 avril · texte numérisé non relu

Cramer, p. 307 (23 avril

3. Guillot, l'Église Saint-Pierre, pp. 84-85. — Gaberel, III, pp. 88-89.

très gênantes pour les dames de Genève *. Après les robes, les bijoux avaient été visés : on vit un joup Bèze, en 1577, signifier aux magistrats, de la part du Consistoire, que les femmes portaient trop de chaînes, trop de bagues, et qu'il fallait agir. Les repas aussi risquaient d'offenser Dieu. Le Consistoire, en 1606, s'inquiéta fort d'une certaine agape où les convives avaient tiré la fève; et comme il y avait eu, parmi les délinquants, deux membres du Conseil, on put craindre un instant, pour un incident aussi grave, un conflit entre l'Église et l'État*.

Les patriciens, en fait, et surtout les patriciennes, prenaient parfois, vis-à-vis des édits somptuaires, certaines libertés qui eussent coûté cher aux gens de peu. D'amusantes luttes s'engageaient, se prolongeaient, entre l'ingéniosité des coquettes et la subtilité des policiers. En 1646 on finit par créer une Chambre de la Réformation, pour veiller au luxe des costumes, au luxe des tables3. Cette Chambre traqua les toilettes, spécialement les toilettes de deuil. Elle divisa Genève en castes : la haute société, seule, avait le droit de porter un deuil sérieux. L'inquisition dont fut victime, au nom de Dieu, un

1. Dufour-Vernes, V Ancienne Genève, 1537-1708, pp. 50 et suiv. (Genève, 1909).

2. Roget, Étrennes genevoises, 2e série, pp. 60-84. 8. Dufour-Vernes, op. cit., pp. 57 et suiv.

certain crêpe dénommé « crapaudaille, » fut implacable : une fille de gentilhomme qui avait épousé un trop petit bourgeois fut un jour condamnée à cesser d'en parer son chagrin. Mais comme les membres de la Chambre de la Réformation appartenaient tous à la très haute classe, il n'était pas rare, semble-t-il, qu'ils fussent accessibles à certaines arguties souriantes, alléguées comme excuses pour les femmes de leur rang. Pouvaient-ils contester la parole d'un mari qui, sévèrement interrogé sur les mouches que portait sa femme, déclarait : Ce sont là des emplâtres pour le mal de dents ? Et la galanterie la plus sommaire ne contraignait-elle pas de renvoyer indemne une dame qui, coupable d'avoir abaissé son crêpe, un fort beau crêpe, sur son visage fragile, répondait avec fermeté : Le soleil me battait sur la tête ? Vous avez eu deux tourtes à dîner, disait un jour à un amphitryon cette Chambre trop curieuse. Il répondit : C'est vrai, mais une seulement venait de chez le pâtissier, Fautre sortait de mes cuisines ; et ce distinguo valait au gourmet quelque indulgence.

Les pompes mortuaires étaient soigneusement épluchées par les émissaires du Tribunal ; rien n'était plus mal vu. La Genève de la Réforme fut toujours encline à croire que rendre les honneurs à la dépouille des morts, c'était Acheminer vers l'idolâtrie, au moins vers le

papisme; en vertu même d'une théologie qui déniait à la prière pour les morts toute efficacité, il n'y avait pas besoin d'un ministre du culte pour confier le corps à la terre et Pâme à Dieu. Ce ne sera qu'en 1829, sur la demande du peintre Hornung, que les pasteurs commenceront à prendre part aux cérémonies funèbres, — une part très restreinte d'ailleurs { ; et même dans la Genève d'aujourd'hui, les enterrements sont vite expédiés, tiennent peu de place et font peu de bruit. La double nécessité de prévenir un renouveau du culte des morts et d'empêcher l'étalage de certaines ostentations, tenait particulièrement éveillés les regards du pouvoir2. Le grand deuil n'était autorisé que pour les ascendants ou descendants légitimes ; il était prohibé pour les enfants qui n'avaient pas atteint leur seizième année; des familles ne pouvaient faire inviter leurs amis à un enterrement, si elles n'étaient pas de haute condition. Genève, encore et toujours, croyait ainsi rendre hommage à Dieu, en attachant ouvertement peu de prix à cette dépouille humaine d'où l'image de Dieu s'était retirée. Les pasteurs, en 1603, s'opposèrent à ce que la glorieuse

1. Notice biographique sur Joseph Hornung, pp. 17-20 (Genève, 1872).

2. Du Bois-Melly, Des usages funèbres et des cimetières à Genève au s ècle passé, dans Etrennes religieuses, 1889 ; voir spécialement aux pages 76-77, un curieux arrêt du Conseil, de 1711.

liste des Genevois morts dans la nuit de l'Escalade fût affichée au cimetière : cela leur paraissait rappeler le papisme1. Les champs des morts, surtout dans la campagne voisine, étaient laissés dans un étrange abandon, comme si l'on eût eu scrupule à s'occuper de la mort. La double intransigeance du dogme et de la discipline condamnait à une quasisolitude le défunt que l'on emportait et que Ton inhumait; à peine était-il accompagné, moins encore visité... C'était dur; mais après tant de siècles d'accoutumance catholique, n'était-il pas à craindre que la douleur s'épanchât en prières, en prières pour celui qu'on pleurait ? Il fallait éviter ce renouveau de superstition, qui eût irrité Dieu.

Mais un scandale encore plus grand menaçait Genève : celui de la protestation contre le protestantisme officiel, celui de la liberté de la pensée. Les Genevois, en leur craintive piété, acceptaient le règne d'une dictature théologique qui exploitait contre toute idée d'innovation le pouvoir auquel la révolution religieuse l'avait hissée. Malheur à ceux qui se fussent comportés à l'endroit des dogmes ou des rites de Calvin comme s'était comporté Calvin à l'endroit des dogmes et des rites de Pierre de la Baume ! Plus tard on saura com-

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