‹ Une ville-égliseChapitre 81 sur 121 · Ritter, Alliance libérale, 5 mars 1881. Sur l'œuvre de · texte numérisé non relu

Ritter, Alliance libérale, 5 mars 1881. Sur l'œuvre de

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l'Église, de laquelle le régime est aristocratique, l'autorité et le droit suprême de juger résident vers le Synode légitimement assemblé, au moins instrumentellement et représentativement { ».

L'idée d'une autorité religieuse presque absolue s'affichait et s'exposait dans une partie de l'Europe protestante, sous les auspices de Genève. De plus en plus Genève se faisait Rome, pour mieux lutter contre Rome; elle contredisait et démentait implicitement les principes mêmes qui l'avaient détachée de l'unité catholique, voulant empêcher à tout prix que le flot des opinions protestantes ne devint une eau trouble, dans laquelle Rome aurait pu pêcher les âmes inquiètes, éprises de fixité.

Un grand émoi s'éveilla dans les Conseils de Genève lorsqu'on apprit, un jour de 1678, que Rome était aux portes. Le roi Louis XIV voulait installer un résident sur les bords du Léman, et ce résident prétendait se faire dire la messe2. Pour la première fois depuis Calvin,

1. Actes du synode national tenu à Dordrecht l'an 1618, trati. par Richard Jean de Wérée, pp. 180-181 (Leyde, 1624).

2. Rilliet, le Rétablissement du catholicisme à Genève il y a deux siècles (Genève, 1880;.

Genève se voyait mise en demeure de supporter, devant Dieu et devant les hommes, des « cérémonies idolâtriques ». Elle écrivit à l'Etat de Zurich, à celui de Berne, pour leur dire ses alarmes. Elle avait peur de Dieu, — de son Dieu, du Dieu de la cité, — si elle permettait la messe, et du Grand Roi si elle refusait : c'étaient deux puissants dieux. Le premier syndic, recevant M. de Chauvigny, s'efforça de le fléchir : « Nous espérons, lui dit-il, que vos soins contribueront à nous conserver la pleine jouissance de notre liberté spirituelle et temporelle. » Liberté spirituelle, cela signifiait, pour qui voulait entendre, la liberté qu'avaient jusque-là prise les citoyens de Genève de priver de messe tous les hôtes de Genève. Mais Chauvigny ne voulait pas entendre ; il tenait à sa messe. D'ingénieux médiateurs suggérèrent qu'on pourrait peut-être le loger à Plainpalais, ou bien lui offrir un carrosse, pour qu'il s'en fût ailleurs, chaque dimanche, vaquer à ses superstitions. Ghauvigny refusa : il avait la prétention de demeurer dans Genève et d'y faire dire la messe. Et ce mot de messe, désagréable aux oreilles genevoises, prenait sur les lèvres de Chauvigny je ne sais quoi de volontairement agressif. « Au moins ne la faites pas chanter, » suppliaient douloureusement les Conseils, « et n'y laissez entrer que vos gens » ! Et Chauvigny de répondre que si l'évoque venait d'Annecy pour

lui rendre visite, il le recevrait, et au besoin lui servirait d'enfant de chœur. Les discussions devenaient lancinantes. Un beau jour, agacé, Ghauvigny disait à une dame : « Je ne sortirai pas de Genève sans avoir fait dire la messe dans tous les temples. » A Paris, Pomponne souhaitait, à ce qu'il semble, que le résident s'abstînt d'un zèle aussi notoire, mais Pomponne tenait, plus encore, à ce que la messe fût dite et à ce que la chapelle fût ouverte à tous, et Pomponne écrivait: « Sa Majesté le veut. »

Ainsi que le voulait Sa Majesté, la messe fut redite à Genève, pour la première fois, le 30 novembre 1679, jour de saint André apôtre. Une lettre du syndic fut un long gémissement : « Nous ne nous attendions pas, écrivait-il, à ce que la bienveillance et la protection à nous promises par Sa Majesté eussent pour conséquence d'introduire chez nous une liberté de religion contraire à notre Constitution. — S'il le fallait, répondait froidement Chauvigny, le Roi retiendrait votre peuple en son devoir. »

Une guerre de taquineries s'engagea, interminable et toujours nouvelle, entre Messieurs de Genève et le résident. Chauvigny s'amusait à faire venir des moines, voire même des jésuites ; Genève postait de fervents huguenots qui, dans un immeuble voisin de celui de Chauvigny, entonnaient à tue-tête les psaumes les plus sonores

afin que le chant de la messe ne pût offusquer ni le Dieu de Genève en son ciel, ni ses dévots serviteurs sur terre. On eût voulu cacher cette messe, l'isoler, la murer. Aux portes de la ville, les étrangers étaient prévenus qu'ils ne devaient pas y aller, le culte réformé étant seul permis à Genève ; tantôt, afin de vider la chapelle, on élevait des chicanes contre des permis de séjour accordés à quelques catholiques; tantôt, dans les rues, circulaient des patrouilles qui, vers l'heure de la messe, faisaient rentrer de force dans leur hôtel les étrangers qu'elles apercevaient; parfois même Genève installait des notables à la porte de Chauvigny, pour noter les Genevois qui la franchissaient et les faire punir à la sortie. A la Chandeleur, on s'arrangea subtilement pour que Chauvigny ne pût trouver aucuns cierges chez les marchands; et le jour de l'Annonciation, on ferma hermétiquement les portes de Genève, jusqu'à deux heures de l'après-midi; moines qui venaient dire la messe, fidèles qui venaient l'entendre, restèrent ainsi dehors.

Louis XIV recevait les échos de ce conflit; une histoire de coups de feu tirés sur son résident par des Genevois trop zélés alla jusqu'aux Tuileries. Chauvigny dénonçait Genève, Genève dénonçait Chauvigny. Cet homme et cette messe offensaient cette ville; mais comme on savait le grand roi ferme en sa volonté, les

ambassadeurs qu'elle lui envoyait se plaignaient de l'homme, et non de la messe. Finalement l'homme fut rappelé, mais la messe resta. Chauvigny, avant de prendre congé d'une ville où jamais un hôte ne fut moiny regretté, força les magistrats de lui faire excuse pour un discours qu'un pasteur s'était permis contre les Jésuites; et triomphalement il écrivait à Colbert de Croissy : « Sa Majesté a pu introduire la messe à Genève, ce qui est regardé comme un prodige par toute l'Europe !. » Son sucesseur Dupré fut invité par le gouvernement de Paris à s'abstenir de tout prosélytisme, mais à perpétuer ce prodige, et à faire entendre aux magistrats que si la messe était encore troublée, « Sa Majesté ne le pourrait imputer dorénavant qu'à leur connivence 2. »

Un poète local, Chappuseau, dédiait alors à Dupré ces rimes imposantes :

Sur ce lieu, le plus beau qui soit en l'Univers, D'où Ton jette les yeux sur cinq États divers, Viens voir le faible essai d'un zèle incomparable; Et parmi tant d'objets qu'on découvre à la fois, Contemple de ces monts la masse inébranlable : Tels sont pour ce grand roi les cœurs des Genevois3-

1. Rilliet, op. cit., p. 218-214. En 1684, Chauvigny envoyait à Louis XIV un Mémoire pour .que le roi rétablît l'évèque d'Annecy sur le siège de Genève et annexât la République. (Barbet, M. S. H., XXIX, pp. xxxv et suiv.).

2. Rilliet, op. cit., p. 253. Cf. Barbey, loc. cit., pp. 21 et 31.

3. Chappuzeau, Genève délivrée, 1702 (cité dans Sordet, His~ toire des résidents de France à Genève, p. 22, Genève, 1854).

Malgré la louable déférence dont s'inspiraient ces vers, il est permis de croire qu'il y avait quelque lourdeur dans Pessor qui portait vers Louis XIV les cœurs genevois, ces cœurs assimilés à de lourdes montagnes; mais Louis XIV ne leur demandait que de laisser dire la messe, et Louis XIV Pavait obtenu. « La messe estl'horreur de ces gens-ci, » écrivait encore en 1680 le résident Dupré1. Le registre des conseils pour Pannée 1681 traduit cette horreur avec une émouvante franchise :

La brèche que l'introduction du résident de France a fait à la Religion par l'établissement d'un ministre catholique, par l'exercice de la religion romaine en son hôtel, a causé parmi nous une grande frayeur et consternation, et cette nouveauté surprenante a failli de nous mettre dans le dernier péril2.

L'angoisse devenait plus pesante encore, à la nouvelle que dans le pays de Gex la sœur du premier syndic de Genève venait d'abjurer avec ses huit enfants chez les dames de la Propagation8. Genève devait tolérer que dans la chapelle du Résident des prières prissent élan, et que, montant vers un Dieu qui n'était pas celui de la cité, elles lui fissent appel pour Pâme genevoise : Mme Guyon4, passant à Ge-

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