Borgeaud, I, p
c'est à ce degré de l'échelle sociale que naquit Jean-Jacques ; et tout démocrate qu'il fût en théorie, il se flattait, en vers assez méprisants pour la foule commune des habitants parqués au-dessous de lui, d'avoir, « par sa naissance
Le droit de partager la suprême puissance *.
Au dix-huitième siècle le droit de bourgeoisie était mis à très haut prix, et comme rarement les survenants possédaient cette somme dans leur gibecière, ils devaient demeurer des Genevois de seconde classe. Leurs (ils, leurs petitsfils, participaient à cette disgrâce : ainsi se formait l'immense classe des natifs qui, nés à Genève, n'y avaient aucun droit, même pas celui de devenir maîtres horlogers, et qui, dans cette profession réputée, ne purent longtemps être admis à l'apprentissage que par tolérance2. Calvin jadis avait forcé Genève d'être accueillante à l'endroit des immigrés que leur foi précipitait vers ses portes ; ces traditions d'accueil avaient définitivement cessé. Les immigrés de l'époque de Calvin parlaient haut dans les conseils de la ville ; la plupart des immigrés du dix-huitième siècle, et leurs enfants, et leurs petits-enfants, n'eurent pas le droit d'y parler, même d'y voter.
1. Rousseau, E pitre à M. Parisot (édition Didot, III, p. 361). '2. Babel, Histoire corporative de l'horlogerie, de l'orfèvrerie et de* industries annexes, pp. 180 et suiv. (Genève, 1916),
Disputes, d'une part, entre patriciens et simples citoyens, dont les patriciens limitaient la souveraineté politique, entre patriciens et «représentants, » comme on les appelait; disputes, d'autre part, entre « représentants » et « natifs, » à qui patriciens et représentants marchandaient les droits civiques : voilà ce qui occupa Genève au dix-huitième siècle ; et pour pacifier ces discordes, en 1738, 1765, 1782, on n'appela pas seulement la médiation de Zurich et de Berne, mais celle de la France, celle de la Sardaigne, — deux peuples catholiques qui souverainement intervenaient dansles affaires intérieures du peuple deDieu1. On faisait même de grosses dépenses pour loger le résident de Savoie ; on acceptait que dans sa chapelle des mariages d'étrangers catholiques fussent bénis avec pompe2; on allait, par déférence, jusqu'à supprimer la fête de l'Escalade, qui, de 1782 à 1794, n'eut pas lieu3. Il semblait que les passions politiques fussent devenues plus fortes que les susceptibilités religieuses : tout au long du dix-huitième siècle, des intérêts économiques et politiques avaient
1. Marguerite Cramer, Genève et les Suisses, 1691-1792 (Genève, 19H).
2. Du Bois-Melly, Relations de la cour de Sardaigne et de la République de Genève depuis le traité de Turin jusqu'à la fin de Vancien régime, 1754-1792, pp. 240-242 (Genève, 1891).
3. Du Bois-Melly, op. cit., p. 205, — Crapuisat, De la Terreur à l'annexion, pp. 34-35,
fait pencher une partie du patriciat, et spécialement la haute banque, vers l'alliance avec le roi de France, vers une amitié entre la Cité du Refuge et le persécuteur des réformés du Désert1; et voici qu'en 1782 ce même patriciat investissait le vaincu de l'Escalade, qui 180 ans plus tôt avait failli ramener dans Genève la foi romaine, du droit de dire un mot dans les destinées de la République.
Patriciens, représentants et natif s, tous fidèles de la Réforme, avaient cependant sous la main, comme arbitres, comme pacificateurs, les interprètes de la parole de Dieu, les pasteurs. Pourquoi ne les consultait-on pas ? Pourquoi s'adressait-on au roi de France ou bien à celui de Sardaigne ? C'est que ces interprètes, parfois nommés pasteurs « en considération du mérite de leur père ou de leur grand-père2, » avaient généralement des liens trop étroits avec le patriciat pour inspirer politiquement confiance au reste de la cité3. La Lettre cCun citoyen, dans laquelle, en 1768, étaient expressément blâmées les revendications des « représentants »