Ritter, Etrennes chrétiennes, 1881, pp
2. Guillot, Du rôle politique de la Compagnie des pasteur< ilans les événements de 1781 et 1782, pp. 46-50 ( Genève, 189H). Cf. Cellérikr, Du rôle politique de la Vénérable Compa{fni<> dans V ancienne République de Genève, spécialement dans la crise (le llo'i cl années suivantes {M. S. IL, XII, pp. 189-307).
3. Bohgeaud, The rise of modem democracy in OUI and New- Enaland, pp. 5-6 (Londres, 1894).
de certaines sanctions politiques : le corps pastoral, du haut des chaires, ne les réclama jamais. Tout au contraire, les évolutions politiques de la cité, durant les deux siècles et demi qui suivirent Calvin, s'accomplirent toujours à rencontre des tendances démocratiques. Lisez les mémoires que multipliaient à l'endroit de leurs revendications les adversaires du patriciat, représentants et natifs : ce n'était pas dans le droit public d'origine calvinienne, c'était dans le droit du moyen âge, dans la charte de Tévêque Fabri, dans les antiques Franchises, qu'ils cherchaient des appuis : le projet de réponse du Conseil, écrit par Deluc en 1757, et les Lettres de la Montagne, que lança Rousseau quelques années plus tard, réclament, en définitive, pour la Genève d'après Calvin, les libertés dont jouissait la Genève d'avant Calvin. En une page de ses Lettres écrites de la campagne, le procureur général Tronchin s'agace de voir ainsi les défenseurs du peuple « s'enfoncer dans les quatorzième et quinzième siècles pour y trouver l'esprit de la Constitution genevoise1 ». Ce fut une grande faiblesse pour l'éducation calviniste, telle qu'elle fut donnée dans les chaires de Genève, de ne fournir à l'opinion publique genevoise aucun
1. Tuoncho, Lettres écrites de la campagne, seconde lettre, p. 49 (Genève, 1763). Cf. Vuy, Origine des idées politiques de Rousseau, pp. 72-85 (Genève, 1889).
argument en faveur des réformes. Les Genevois qui voulaient devenir libres, qui voulaient devenir égaux, qui voulaient que leur démocratie cessât d'être une aristocratie, remontaient au delà de Calvin, jusqu'au moyenâge ; ce n'était pas en vertu de leur protestantisme, au nom de leur protestantisme, que comme citoyens ils luttaient. Il était naturel, dès lors, que les préoccupations des partis, uniquement subordonnées à des intérêts temporels et tout laïques, prévalussent délibérément sur la vieille préoccupation de faire régner Dieu : dans l'âme de ces Genevois qui se battaient entre eux, et qui pour se vaincre les uns les autres convoquaient dans leurs conseils et dans leurs murs les diplomates ou les soldats des puissances « idolâtres, » l'idée de la vocation genevoise était, non point certes abolie, — nous la croyons indestructible, — mais tout au moins voilée.
La foi même où cette idée trouvait sa racine et sa force allait s'affaiblissant. Dès le début du dix-huitième siècle, l'incrédulité s'était glissée dans Genève. L'héroïque Pierre Fatio, exécuté en 1707 pour avoir tenté de renverser la constitution, avouait au pagteur Pictet qu'il avait,
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quelques années durant, été incrédule1. Son ami politique Robert Vaudenet, ancien capitaine au service de Guillaume d'Orange, était, cette même année, banni de Genève, parce qu'il se refusait à croire au Christ, à la Rédemption, à aucune révélation; il finit d'ailleurs, après trois ans de séjour dans une commune savoyarde, par déposer devant les pasteurs une profession de foi qui lui rouvrit la cité. Mais à entendre Vaudenet, il y avait à Genève « quantité de personnes très distinguées et très éclairées qui étaient dans les mêmes sentiments2».
Quand les âpres formulaires ne furent plus là pour empêcher l'esprit même de la Réforme de soufflerlibrement à travers l'Église et d'émietter opinions et consciences, ce fut le tour aux pasteurs d'entrer en coquetterie avec la philosophie du siècle sous les auspices mêmes de l'esprit de la Réforme, enfin réintégré, enfin re-
1. Ritter, la Famille et l'enfance de J.-J. Rousseau, p. 265. Ces allégations tirées d'un manuscrit sont d'ailleurs en désaccord avec certain autre manuscrit dont parle sans plus de précision Picot, Histoire de Genève, III, p. 207, n. 1 (Genève, 1811), et d'après lequel Fatio, à ses derniers moments, aurait déclaré avoir toujours soutenu l'immortalité de l'âme et être persuadé des vérités de l'Évangile.
2. Ritter, Alliance libérale, 5 octobre 1878, pp. 152-154. Le travail capital sur ce déiste est celui d'HENRi Fazy : Procès et condamnation d'un déiste genevois en 1707 (M. I, N., XIII, 1877). Cf. Alfred Bouvier, Journal de Genève, 8 septembre 1877, et Masso*. ï, p. 8, n. 1. Dès 1694, le Conseil avait décidé que les Anciens du Consistoire ne serviraient plus les tables de communion, puisqu'ils ne s'en souciaient plus (Maury, I, p. 4), Sur les progrès de la tiédeur, cf. Masson, I, pp. 9-13,
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trouvé. Et Ton vit ces « zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les lois, » ces « vénérables pasteurs des âmes » dont Rousseau faisait un si bel éloge en 1754 dans sa Dédicace de la République de Genève1, laisser s'effriter, peu à peu, tout ce qu'avait cimenté Calvin par son éloquente parole, par ses sueurs, par le sang d'autrui.
Les courants mystiques qui s'infiltraient alors à Genève convergeaient curieusementavec cette orientation nouvelle de la théologie. Ils rencontraient un terrain propice: le ministre Labadie2, puis Mme Guyon, durant son séjour à Genève et à Thonon3, avaient, au dix-septième siècle, commencé d'éveiller certaines âmes, fatiguées par la pointilleuse théologie de l'époque et par les polémiques qui en retardaient ou en précipitaient la ruine. Ces ferveurs émancipées inquiétèrent le Consistoire, qui, dès les premières années du dix-huitième siècle, élut une commission pour les surveiller4. Mais elles trouvèrent appui près d'un Vaudois, survenu à Genève, comme messager du piétisme allemand. C'était François Magny, le magistrat de Yevey, le vieil ami de Mme de Warens; du-
1. Œuvres complètes de J.-J. Rousseau, éd. Didot, I, p. 530 (Paris, 1838). Cf. Masson, I, pp. 196-198.