Roget, Étrennes genevoises, IV, pp
3. Marthe Huber à Nicolas Fatio, 30 avril 1718 (dans Ritter, la Famille et la Jeunesse de Marie Huber ; Étrennes chrétiennes, 1882, p. 140). Cf. Ritter, Utrennes chrétiennes, 1886, pp. 114-147, sur les persécutions contre la piétiste Jeanne Bonnet.
mysticisme rejoignaient ainsi le déisme, bien que leur vie intellectuelle ne fût nullement une vie de rationalistes. Un Béat de Murait, une Marie Huber s'étaient laissés modeler par le piétisme : il y a du déisme déjà, à côté de beaucoup d'excentricités mystiques, dans les Lettres fanatiques de Béat de Murait1 ; et quant aux pages que publia la seconde sous ce titre : Lettres sur la religion essentielle à l'homme, dégagée de ce qui nen est que V accessoire, elles sont déjà, dès avant 1740, l'ébauche de la philosophie religieuse du Vicaire savoyard. Les Lettres de Marie Huber, imprimées à Genève, étaient cependant parues sans nom de ville, de crainte, sans doute, de compromettre les pasteurs, réputés partout responsables de ce qui s'éditait dans la cité; mais Genève les discutait beaucoup; elle les discutait encore lorsqu'en 1754 Rousseau rentra dans sa patrie pour s'y refaire protestant. Le livre du pasteur de Roches : Défense du christianisme, ou préservatif contre un livre intitulé ; Lettres sur la religion essentielle à V homme, avait signalé, dans l'œuvre de Marie Huber, un péril ; mais beaucoup d'esprits, à Genève, y succombaient avec une allègre désinvolture; beaucoup pensaient et commençaient de dire que les trois dogmes auxquels se ramenait finalement la religion de Marie Huber:
1, Ritter, B. L ;V., XXXII (1894), pp. 269-308.
<( Un Dieu, une Providence, un autre monde, » étaient pour le chrétien un bagage suffisant1. Nombreux étaient les pasteurs qui n'osaient pas dire oui, mais non plus dire non. Leur protestantisme avait cessé d'être un dogme et n'osait pas encore se donner, franchement, comme une simple attitude religieuse. Trop captifs de l'intellectualisme philosophique pour sentir que le piétisme pouvait donner à la Réforme un renouveau de vie, ils entraient dans la période la plus ingrate qu'ait connue le protestantisme, celle durant laquelle, n'ayant pas encore renoncé à imposer des vérités, ils n'en voulaient pas imposer un trop grand nombre, et ne savaient pas, du reste, à quel titre ils les imposaient. Fréquentes étaient les heures où ces pasteurs se trouvaient gênés pour affirmer, gênés pour nier. On compatit beaucoup, dans le recul des temps, au malaise de ces hommes de bonne volonté, qui se trouvaient à peu près à mi-chemin entre la déviation calvinienne du principe de la Réforme et ce principe lui-même, entre un dogmatisme intransigeant et les pleines exigences de l'individualisme, et qui ne savaient ni comment avancer, ni comment reculer, ni même comment marquer le pas.
1. Voir Mutzger, Marie Huber \iè95-i7$3), (Genève, 1887), et Ritter, Alliance libérale, 21 juillet 1883. Sur Murait et Marie Huber, cf. Masson, I, pp. 209-213 et 276-278, et Mo.\od, Ùe Pascal, à Chateaubriand, pp. 321-331.
Or, en ce temps-là, c'était en 1754, il se trouva que Voltaire frappait aux portes de Genève pour y devenir propriétaire. Grosse difficulté : Voltaire était catholique. Le médecin Tronchin prêta son nom; en 1755 « les Délices » furent à Voltaire1, et jamais catholique ne fit plus de mal à la vieille Genève que ce catholique-là. Le pasteur Jacob Vernet, qui avait dirigé à Genève l'impression de Y Esprit des lois, et qui ne pouvait, dès lors, être soupçonné d'hostilité contre son siècle, était cependant médiocrement rassuré sur ce nouvel hôte de la République : il tenta de l'apprivoiser, lui exprima l'espoir qu'il voudrait bien s'unir à la Vénérable Compagnie pour détourner la jeunesse genevoise de l'irréligion qui conduit au libertinage. Et Voltaire de répondre: «Je suis trop vieux, trop malade, et un peu trop sévère pour les jeunes gens2. » Jacob Vernet respira-t-il, crut-il que Voltaire allait être sévère, et courber les fronts de la jeunesse genevoise devant les vieilles prohibitions calviniennes ?
1. Voltaire, éd. Moland, XXXVIII, pp. 330-343. — Henry Tronchin, le Conseiller François Tronchin et ses amis, Voltaire, Diderot, Grimm, pp. 13-73 (Paris, 1895).
2. Voltaire, éd. Moland, XXXVIII, p. 342. Sur Jacob Vernet, voir sa biographie par Budé (Lausanne, 1893)etMoNOD, Pe Pascal à Chateaubriand, pp. 348-354.
C'eût été de sa part une invraisemblable naïveté ; car d'avance Voltaire et l'Eglise de Genève étaient condamnés à se brouiller. Voltaire adorait le théâtre; dans Genève, un clergé le prohibait1; le duel était inévitable. Dix-sept mois durant, en 1737 et 1738, des comédiens avaient, au jeu de paume de Saint-Gervais, réussi à réjouir Genève ; mais les membres du Consistoire avaient froncé les sourcils, et cette première troupe de théâtre avait été éconduite 2. Voltaire voulait que Genève s'amusât, et les pasteurs s'y opposaient; Voltaire allait venger les comédiens et venger la comédie, et ce serait tant pis pour les pasteurs.
Il regarda, écouta, constata que ce clergé, dont les rigueurs disciplinaires se réclamaient de Calvin, ne croyait plus ce qu'avait cru Calvin, que Genève était un « pays rempli de vrais philosophes, » que « le christianisme raisonnable était la religion de presque tous les ministres ». Voltaire n'était qu'à une portée de canon de la
1. Registres du Consistoire, 31 juillet 1755 (Voltaire, éd. Moland, XXXVIII, pp. 419-420). — Voltaire, chose curieuse, par sa ténacité à imposer dans Genève le goût et le respect du théâtre, vengeait en quelque façon Suzanne Bernard, mère de J.-.J. Rousseau, qui avait du jadis comparaître devant le Consistoire, non seulement pour certaines galanteries, mais pour être allée, accoutrée en paysanne, voir jouer la comédie au Molard (Ritter, la Famille et l'enfance de Jeun- Jacques Rousseau, pp. 91 97).
2. Gaberel, [II, pp. 75-78. — Kunz-Aubert, le Théâtre à Genève au dix-huitième siècle, dans J\os Centenaires, pp. 494-497 (Genève, 1914).
ville de Calvin1 : il allait braquer ses batteries. Voltaire allait faire savoir au monde ce qu'était ce christianisme raisonnable, et qu'il se rapprochait de l'arianisme, et qu'il confinait au socinianisme. Il amènerait l'Europe à demander aux pasteurs : Qu'avez-vous fait du Christ de Calvin? Il amènerait l'Europe à conclure que ces pasteurs ne se laissaient plus gêner par les idées de ce Calvin, si ce n'est quand il s'agissait de gêner les goûts dramatiques de M. de Voltaire.
D'Alembert, invité aux Délices, prépara pour les colonnes de Y Encyclopédie cette petite révélation; et l'Europe lut, dans l'article de d'Alembert, que plusieurs pasteurs de Genève ne croyaient point au Christ, ni à l'enfer, ni à l'inspiration de la Bible, et qu'ils recommençaient à croire au purgatoire, « qui avait été une des principales causes de la séparation des protestants d'avec l'Eglise romaine ». Ils étaient sociniens, d'une part, et, d'autre part, ils revenaient à certaines idées papistes, « nouveau trait à ajouter à l'histoire des contradictions humaines2 ». Voltaire, à peu près en même temps, dans son Essai sur les mœurs, célébrait Servet, aux dépens de Calvin : « De savants
1. Voltaire à Turgot, 26 octobre 1760 (éd. Moland, XLI, p. 35).
2. Article réimprimé dans Roget, Etrennes genevoises, IV, pp. 105-129.
pasteurs des églises protestantes, ajoutait-il perfidement, ont embrassé le sentiment de Servet et celui de Socin1. »
Les pasteurs étaient fort embarrassés. D'abord ils se fâchèrent : « Ces drôles osent se plaindre, » ricanait Voltaire2. Un d'eux, désireux de plaider pour Calvin, demanda aux magistrats communication du procès de Servet ; et le syndic lui répondit qu'il n'y avait pas intérêt à traiter cette question-là; le dossier fut refusé3. On renoncerait donc à défendre Calvin contre Voltaire, mais on voulait, du moins, défendre la Compagnie contre d'Alembert.
Alors fut concertée, péniblement, une déclaration de principes. Jacob Vernet en fut le principal auteur : il fut long4. « Il faut un peu de temps, disait spirituellement une Genevoise, quand il s'agit de donner un état à Jésus- Christ5. » Encore l'état que les pasteurs de Genève donnaient à Jésus-Christ demeura-t-il mal
1. Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. cxxxiv (éd. Moland, XII, p. 308).
2. Voltaire à d'Alembert, 12 déc. 1757 (éd. Moland, XXXIX, p. 327).
3. Lettre du syndic Calandrini, 19 octobre 1757 (Galifee, D'an siècle à Vautre, I, pp. 86-97) (Paris, 1877). Déjà, en 1731, la communication du procès de Servet avait été refusée à un Allemand, professeur de théologie (Dluois-Melet, op. cit., p. 69).
4. Ritter, Etre unes chrétiennes, 1881, pp. 196-201. — Texte de la déclaration dans Roget, Elrennes genevoises, IV, pp. 140-148,
5. Voltaire à d'Alembert, 5 et 13 février 1758 ^éd. Moland, XXXIX, pp. 388 et 397) : le mot était de Mme Cramer. La déclaration des pasteurs fit d'ailleurs bon effet en France, une
défini, et plus proche de celui d'être divin que de celui de fils éternel de Dieu. Les ministres des États Bernois relevaient soigneusement ces lacunes. Les pasteurs de Genève n'auraient eu qu'à dire : Nous avons parmi nous des sociniens et parmi nous des orthodoxes, nous interprétons librement l'Écriture, chacun d'après notre conscience. Mais à peine osaient-ils s'avouer à eux-mêmes les conséquences de cette liberté d'interprétation. Ils préférèrent afficher leur union; et pour l'afficher, ils ne purent donner, ni sur la divinité du Christ, ni sur la Trinité, ni sur l'inspiration de l'Écriture, des précisions assez rigoureuses pour que l'Europe pût dire que d'Alembert avait menti.
De Montmorency, Rousseau, dans sa Lettre sur les spectacles, tenta de venger ces « officiers de morale, » ces « ministres de vertu, » à qui d'x^lembert avait si méchamment fait du chagrin, et de défendre la discipline de Calvin contre ces nouveautés théâtrales qui risquaient de livrer à des influences cosmopolites sa petite patrie très aimée l. Dans la personne de Rousseau, la moyenne bourgeoisie genevoise venait au secours des professeurs de théologie, au se-
lettre de Grimm l'atteste (Sayous, le Dix-huitième siècle à l'étranger, I, p. 372. Paris, 1861).
1. Œuvres de J.-J. Rousseau, éd. Didot, III, pp. 115 et suiv. — Masson, II, pp. 64-65. Nous devons beaucoup, pour toute cette histoire, à l'excellent livre de Gaspard Vallettb, Jean- Jacques Rousseau Genevois (Paris, 1911).