CHAPITRE VU
Deux victimes de Clemenceau. — M. Collignon, préfet du Finistère ; M. Tourel, sous-préfet
de Brest
L'aveutiire (1(^ M. Collignon, préfet dn Finistère, et de M. Tourel, sous-préfet de Brest, est bien faite pour éloigner de l'administration politique les jeunes gens français doués d'intelligence, de courage et (le conscience. Kévoquer un i^réfet, envoyer en disgrâce un sous-préfet, cela se voit tous les jours.
Parfois, sur nos places publiques de province, il nous est arrivé d'assister au spectacle populaire de l'acrobate qui, les yeux bandés, marche, sans les écraser, au milieu des œufs parsemés sous ses pas.
C'est un sport difficile, assurément. Mais le fonctionnaire moderne, celui surtout dont la carrière s'écoule au sein des jeux de la politique et du hasard, certes, quand, vieilli et usé, il parvient au terme de son existence active sans avoir compromis son avenir dans ()U(4que lamentable omelette, — celui-là peut se vanter d'être plus adroit, plus soul>le, plus insinuant (jne le marcheur forain allant, sîuis les briser, ;)ii mili(Mi des rangées de c<^quilles blanches.
Toutefois, la tradition veut que pour révoquer un préfet ou un sous-préfet, un prétexte, si futile (pi' il puisse être, soit produit au grand jour de l'opinion. Ce prétexte, on le trouve facilement, et Tinfortuné fonctionnaire qui a cessé de plaire à son ministre est invité à boucler ses malles.
Or, en ce qui concerne les deux administrateurs dont nous nous occupons, ce prétexte n'existait même pas à l'état d'ombre. Et qu'on ne croie pas (]ue notre appréciation soit inspirée par l'amitié ou la camaraderie. Ce que nous disons est de notoriété publique dans toute la Bretagne, où la double disgrâce <]ui frappa le préfet du Finistère et le souslîréfet de Brest eut un douloureux retentissement. Leur ])ersonnalité disparaissait. En les frappant, Clemenceau atteignait profondément le principe d'ordre et, par dessus la tête de ces deux fonctionnaires, le président du conseil, inspiré sans doute par quelque mouchard de bas étage, portait un coup terrible au prestige gouvernemental.
En eiïet, M. Collignon et M. Tourel étaient comme deux colonels auxquels un général en chef aurait contié une périlleuse mission et qui, l'ayant accomplie^ avec succès, auraient subi, i^our prix de leur victoire chèrement achetée, le blâme et la défaveur.
Nous fûmes mêlé d'assez près aux événements de lî)04, de 1905 et de 1906 pour pouvoir aftirmer que les mesures rigoureuses et indispensables exécutées à Brest i)ar l'autorité préfectorale furent toujours ordonnées de Paris même. C'était la place ; Beauvau qui, ])ar le fil télégraphique, envoyait les instructions aux cabinets préfectoral et sous-préfectoral.
Au siir])his, M. Collignon et 31. Toiirel avaient pleiu leurs j)oclies de félicitations officielles reçues de leur ministre et si, après le coup de traîtrise dont ils furent victimes, ils ne se servirent pas de ces papiers, ce fut évidemment qu'ils poussèrent la délicatesse aux limites extrêmes et (qu'ils eurent l'âme plus haut placée que ceux qui les sacrifièrent à la Sociale, o ...Le préfet ne tarda pas à sauter, écrivait M. de Lanessan dans un leader article du Siècle intitulé : l'nr rirtiinr dc^ rollecf'wiHtes. A son exemple, je \w rc^ndrai pas responsable de sa disgrâce ni tel ou tel ministre, ni tel ou tel gouvernement, car il ny a i)lus ni autorité ministérielle ni autorité gouvernementale qui puisse être rendue responsable de quoi ()ue ce soit. Mais je crains fort qu'après avoir fait beaucoup de victimes de cette sorte, le collectivisme ne fasse une suprême victime : la République. Et c'est pourquoi je souhaite que les radicaux, imitant l'exemple de mon ami Dubief, se décident, enfin, à n'être plus les dupes du collectivisme révolutionnaire. »
Lorsque, dans les premiers jours de juillet 1000, M. Collignon (juitta la préfecture de Quimper, où il était demeuré sept années, il fut accompagné jus- (pi'ii son Avagon par les représentants de toutes les nuances du parti républicain. Avant de partir, il prononça, devant son ])(a'sonnel asscMublé, une allocution (jui nous semble nu véritable chef-d'dMivrc de corr(H-tion :
Ji' vais quittai' cr |)ays qiir J'ainn\ dil-il. Jy ai connu do cruels nionK^nts, je cr(3is y avoir fait mon devoir. Je Tai fait même, vous le savez, au delà de mes forces, et j(» pars, ];i santé atteinte à jamais. Cependant, je no me plains pas cl je I h 'fends que personne me plaigne... J'accepte sans
amertume la décision qui m'atteint. Je vous prie de l'accepter comme moi et de vous rappeler toujours que le premier devoir de ceux qui détiennent la moindre parcelle de la puissance publique est de témoigner de leui' respect pour la discipline sociale. Ils le doivent par leurs paroles, par leurs actes, par leurs exemples. Il n'est pas d'anarchie plus dangereuse pour une démocratie que l'anarchie des services publics.
Nous savons avec quelle vigueur M. Collignon avait pris en mains la défense de l'ordre (1) dans dos circonstances tragiques. Ce n'est pas seulement il Brest qu'il était intervenu pour régler les différends du travail.
A Douarnenez, où des troubles avaient abouti, il j a quelques années, une fois au pillage de la gare, et une autre à la destruction d'une usine, M. Collignon régla en deux jours les conditions nouvelles du travail et maintint, sans l'emploi de la force, l'effervescence d'une semaine, qu'avaient fait naître et entretenu, une fois ces conditions arrêtées, MM. Craissac, de la Confédération Générale du Travail, et Le Tréhuidic, de la Bourse du Travail de Brest.
C'est encore ce préfet modèle qui, au début de* l'année 1903, organisa le comité de secours aux marins-pêcheurs, grâce auquel on a pu, depuis, distribuer plusieurs centaines de mille francs aux victimes de la pénurie de pêche. Il faillit mourir des fatigues endurées à cette époque de famine bretonne. S'étant levé avec la fièvre, de son lit, où il soignait un commencement de néphrite, pour aller faire, sur la côte, des tournées, par une pluie glacée, il tomba dangereusement malade.
Au point de vue politique, M. Collignon avait
(1) Voir le chapitre V.
constamment conservé une correction irréprochable. Le samedi 15 juillet 1905, présidant le banquet de l'Association fraternelle et de l'Amicale des instituteurs du Finistère, le préfet faisait entendre des paroles que tous les membres du cabinet Clemenceau auraient pu prononcer. Depuis, M. Barthou, notamment, s'est exprimé fréquemment, soit dans les banquets, soit à la tribune de la Chambre, dans des termes presque identiques lorsqu'il combattait les sj'Udicats de fonctionnaires.
Je connais bien, disait M. Collignon aux instituteurs du Finistère, la théorie de la personnalité double du fonctionnaire, serviteur dans sa fonction, citoyen en dehors, déférant pendant qu'il « fait sa journée », libre d'être injurieux quand la journée est tinie. Quelle folie ! Voyez-vous cet homme qui viendra dire : " J'obéis à la loi comme fonctionnaire, et je la viole comme citoyen. Je suis plein de respect pour mon chef en tant que son subordonné, mais en dehors de cela je lui crache mon mépris au visage. Je sers le gouvernement dans ma fonction, mais en dehors je le dessers ; je lui cté.e des embarras, j? lui suscite des difficultés, je combats sa politique et je le fais publiquement, en bénéficiant de ma qualité de fonctionnaire. »
Voyons, est-ce admissible ? Et à quel état d'anarchie cela ne conduirait-il pas si ceux-là mêmes qui ont le devoir d'enseigner la d'scipline étaient les premiers à y manquer ?
Qu'ils cherchent ou non à en tirer parti, la qualité de fonclionnaire ou d'agent de l'Etat donne à ceux qui en sont revêtus, (pieique modeste que soit leur emploi, une plus grande autorité sur la foule que celle qu'aurait un citoyen ordinaire, et, qu'ils le veuillent ou non, elle donne un caractère officiel à leur parole. Peut-on admettre qu'ils emploient l'influence qu'ils en tirent à créer, aux frais de l'Etat, un pouvoir à côté des pouvoirs établis jiar la loi et qu'ils s'en fassent les lufpurs irresponsables et sans mandat?
Peut-on admettre que, parmi la multitude de ceux qui exercent des fonctions publiques, se croient seuls «mi droit d'élever la voix c»'ux (]ui non oui pas reçu la mission des lois ? Des lois ! la seule chose qui doive exister dans une démocratie qui veut vivre. F]t ce pouvoir à côté prétendrait gouverner le pays li son gré, avec ou malgré le gouvernement régulier! Mener les ciloyens non fonctionnaires! et tout le momie commanderait en (W^hors de ceux qui ont reçu de la loi le pouvoir de commander! Est-ce admissible?
M. ColnlK^s, dans une circulaire en date du 20 novembre lî)()4, avait écrit ceci : (( Au ])remier rang de ces fonctionnaires (ceux qui doivent être tenus en dehors d(^s investigations politiques) se trouA^ent l(^s institut(Mirs. Leur rôle social leur interdit toute participation aux luttes de partis. Le principe de la neutralité scolaire leur fait un devoir d'accorder un niénie dévouement et une même sollicitude à tous les enfants, sans distinction, dont Téducation leur est confiée, (quelles que soient les opinions ou les croyances des familles auxquelles ils appartiennent. ))
La formule « l'instituteur à l'école, le curé à l'église )) est à double effet ; et, s'il est vrai qu'il faut empêcher le pasteur d'une religion quelconque d'abuser de son ascendant moral dans les choses de la politique, il est non moins nécessaire de garantir le maître d'école contre les entraînements trop faciles de la lutte électorale.
Et ceux-là qui, au mépris de tout sens commun, au mépris de toute règle et de toute discipline, essayèrent, sous le ministère dit de défense républicaine, de jeter les maîtres de l'enseignement primaire au milieu de la cohue des partis, — ceux-là se trompaient lourdement lorsqu'ils s'imaginaient servir la cause ministérielle. La circulaire de ce bon petit père Combes, que M. Collignon avait rappelée devant les instituteurs, le démontre surabondamment. M. Combes n'entendait pas que la politique militante entrât à l'école laïque ; il désapprouvait le zèle de maladroits amis, zèle plus néfaste à sa cause que toutes les entre])rises cléricales les ])lus violentes.
M. Colliguoii était donc bien dans la note i»onvernenientale. Qu'il ait à cond)attre la révolution ou (lu'il ait à organiser de puissants secours i)our toute une population aft'amée ; (juMl parle devant des instituteurs travaillés par l'esprit détestable des Amicales, ou qu'il se mêle aux conflits de grèves pour concilier patrons et ouvriers, — nous le retiouvons partout et toujours fonctionnaire irréprochable.
Et la preuve, c'est que le Journal officiel du 21 juilb^t 1905 pid)liait la i^romotion du préfet du Finistère au grade d'officier d(^ la l.égiou d'honneur. Ce jjréfet qui, un au après, devait être l'objet d'une disgrâce in(pialifiable, recevait ainsi, des mains de son ministre, la suprême récompense pour les services rendus î...
Ce que nous venons de dire du préfet, nous iK)urrions le répéter du sous-préfet qui, lui aussi, ce même 21 juillet, était compris dans la i)romoti()n et lecevait la croix de la Légion d'honncnir.
Que signifiait cette simultanéité dans la récom- ])(uise ? Elle signifiait la satisfaction complète du gouvernement ; elle signifiait que le ministre de l'Intérieur voulait, du même coup, reconnaître les scn-vices du préfet et de son actif et courageux collaborateur de Brest.
Jamais décorations ne furent mieux méritées (|ue ceUes-là !
Kn ce (jui couciM-ne h' sous-i)réfet, hi croix (jui lui était donnée^ avait été deuuindée ])ar la ])opulation tout (Mitière et par les re])résentants U^s plus autorisés (h' la ville de Krest.
Voici 1111 documeut qui en fait foi
Brest, le 8 juillet 1904.
Monsicuv et cher député, ( 1 )
Xous apprenons avec la j^lus vive satisfaction que M. le préfet du Finistère a signalé d'une façon toute particulière à 31. le ministre de V Intérieur, président du conseil, le zèle et le dévouement de M. Tourel, notre honorable sotiS'jiréfet, dans les eireonstances pénibles que nous traversons actuellement.
Les nombreuses et incessaiitcs grèves qui ont fait de notre ville un eentre de désordre que tout le co^mmerce, duretnent éprouvé, déplore amèrement, ont créé à notre sous-préfet utie situation des plus difficiles et nous sommes heureux de reconnaître que &est grâce ti son habile et énergique intervention que de grands malhetirs ont pu être évités.
Aussi nous faisons-nous un devoir de venir, au nom du commerce et de l'industrie brcstois, vous demander votre appui 2>i'ès de 31. le ministre de l'Intérieur pour solliciter en faveur de 31. Tourel la croix de la Légion d'honneur.
En le comprenant dans la première promotion, il récompensera les réels services rendus par notre sous-préfet.
Signé : A. ROLLAND,
président du tribunal de commerce.
MARllLLE,
président de la chambre de commerce.
A. HUAU,
président de Wnion des sipidicats co}n)ncrciaux et indtistr'cls de rai'rondissement.
('oiiiine cette lettre porte la sii>iiature de personnages ({ualitiés (( i)atrons » et « capitalistes » par iiK^ssieûrs les s()cialist(^s, — il est intéressant de reproduire iiniiiédiateinent niic autre lettre qui porte la même date (|ue la i)récédente (^t qm avait été adressée à M. Tourel ])ar de braves travailleurs.
(1) Celle lellre éUiil adressée à M. Isiiard, dcpLiLé.
— '2-2:') — La voici :
Brest, le 8 juillet 1904.
Monsieur le sous-préfet,
Grâce à l'intérêt que vous avez toujours porté aux humbles, nous venons encore une fois d'obtenir satisfaction.
Par votre intermédiaire, la compagnie du gaz nous a accordé une augmentation de salaire et, cette fois-ci, c'est encore à vous que nous devons cette amélioration de notre modeste situation.
Nous vous en remercions du fond du cœur, ainsi que nos familles, et nous venons vous dire que le syndicat réuni vous a voté à l'unanimité des félicitations, que nous sommes heureux de vous transmettre.
Le conseil cVachninistration du Syndicat des employés du gaz :
Signé : Le Dali, Balcon, Blayac, Guillermou.
Ainsi doue, des ouvriers écliappés à l'actiou dissolvante de la Bourse du Travail et de la inunicil>alité rendaient un juste hommage au sous-préfet.
Lorsqu'un an après, la croix de la Légion d'honneur fut acconlée à M. Tourel, une manifestation vraiment touchante, empreinte de la i)lus pure sym- ])athie, s'organisa. La remise de la croix au nouveau chevalier fut faite par M. le docteur Piton, conseiller général, en présence de nombreux amis assemblés dans les salons th» la sous-préfecture. L(^ ])réfe( maritiuKs vice-amiriil réi)h;ni, les amiraux, les généraux et coh)nels de la garnison, les principaux rej)résentants du cimimeree et de l'industrie, les ])résidents des sociétés IcK-ah's é( aient réunis autour (h' M. Tourel.
Mais rhomme dont la in'ésouce l'ut le plus reiiiai- «luée fut h' citoyen Auherl, luaire de JJrest.
Comuient le chef de hi municipalité socialisie, collectiviste et ré\()lutioiinaire, cause de tous h's uiaux
dont la ville soutïrait depuis ({uiuze mois, se trouvait-il là, — et que venait-il faire en cette galère ?
C'est simple :
Le citoyen Aubert avait souscrit pour Tacliat du bronze superbe que les amis de M. Tourel allaient lui remettre en même temps que la croix enrichie de diamants. Il avait souscrit la somme de dix francs, et, par cette souscription aussi bien que par sa présence eu une telle cérémonie, le maire socialiste de Brest proclamait tout ensemble les mérites de Tadversaire redoutable de l'anarchie et les fautes des municipaux. Ce n'était pas banal, à coup sûr ! Une photographie prise sur le champ montre ainsi le citoyen Aubert assis à la gauche du sous-préfet — en un fauteuil confortable. Un fauteuil I La vue seule de ce siège rappela sans doute au maire l'une des scènes les plus grotesques de l'hôtel de ville — cette séance oii les conseillers avaient voulu priver le sous-préfet de s» place au théâtre I
Mais le Champagne pétillait dans les coupes. Le citoyen Aubert buvait d'enthousiasme au ruban de son adversaire, à ce ruban « rouge du sang du peuple )), avait dit un orateur de la Bourse du Travail.
M. Huau, président de l'LTnion des s^^ndicats industriels, commerciaux et agricoles de l'arrondissement, remettait à M. Tourel l'objet d'art acquis par souscription :
Monsieur le sous-rjréfet.
Vous avez vaillannneut contribué à rendre à la ville de Brest le calme et la tranquillité indispensables aux affaires. Les commerçants et induslriels brestois vous en sont très reconnaissants; ils vous prient de recevoir leurs sincères félicitations pour votre nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur, juste récomjiense de vos bons services.
L'Union des syndicaLs cuninierciaux cl industriels de Tarrondissement de Brest est très heureuse, en la circonstance, de se joindre au group.? de vos amis pour vous offrir ces bronzes de Barbedienne en témoignage de notre reconnaissance et de notre sympathie.
Tout le monde applaudissait.
Le maire de Brest avait les larmes aux yeux : Joie ? Repentir ? Mystère !
Et, maintenant, il est nécessaire de reproduire les deux délibérations dont ampliation fut remise au héros de cette petite fête j^ar le président de la cliaiubre de commerce, parce que ces documents éta- ])lissen(, en un texte officiel et irréfutable, les ser- A'ices rendus par celui qui en était l'objet .
M. Marfille, président de la chambre, lut d'abord
ceci