‹ Une ville sous le régime collectivisteChapitre 3 sur 32 · A BAS LES ASSASSINS · texte numérisé non relu

A BAS LES ASSASSINS

Brest a eu sa journée sanglante.

La date du 5 décembre restera gravée dans l'esprit de tous ceux que révoltent l'injustice et le crime.

Les brutes policières, commandées par les commissaires de police, suivant les ordres du maire, ont provoqué et assommé des ouvriers, des citoyens dont le seul crime était de manifester, par esprit de solidarité, leur haine et le dégoût de ces institutions d'exploitation et de vol : les bureaux de placement.

Les baïonnettes, les coups de poing américains, les cannes plombées, les cailloux même dont se servaient les sauvages représentants de l'ordre, ne leur ont pas suffi : il leur a fallu faire usage du revolver.

Leur fureur ne connaissant plus de bornes, ils ont frappé des passants.

Et le sang a coulé.

Le commissaire central, la Dépêche et TOuest-Eclair font chorus : on publie les noms de douze agents blessés. Oh ! Pas grièvement : l'un d'eux a simplement ses vêtements troués, sans doute par l'emploi de la baïonnette.

Mais le nombre des manifestants blessés 7

Les manifestants blessés, ça ne compte pas. Des ouvriers !... Des ouvriers ?... Non, un ramassis de voyous, dit Z'Ouest-Eclair.

Et la presse réactionnaire de nous insulter et de faire un nnuplc rendu absolument faux et voulu tel, de l'iriique attentat du o décembre.

Les défenseurs de la bourgeoisie et de l'autorité sont dans leur rôle.

Point n'était besoin de ces nouveaux mensonges pour

fixer le prolétariat brestois ; cela l'affermira dans Vidée qu'au 20^ siècle et en République, le travailleur, le pourvoyeur de tous ces parasites, n'obtient d'eux que des insultes et des coups lorsqu'il s'avise de vouloir dire bien haut ce qui est son droit, sa pensée.

Les Brestois sauront qu'en République, lorsqu'il s'agit de manifestants criant : « Vivent les Sœurs ! » et lançant sur les représentants de l'autorité des matières infectes, on prend bien soin de ne pas les bousculer, et que lorsque ce sont des ouvriers réclamant la disparition d'officines convaincues publiquement de vol, on les assomme !

De telles injustices soulèvent l'indignation de tous les gens de cœur.

La répression inique n'a jamais servi que ceux qui la subissaient : nous sommes certains du succès final. Xous continuerons la lutte malgré l'acharnement que met la police à défendre ses agents de renseignements, les placeurs.

A bas les bureaux de placement !

A bas les assassins !

Le conseil d administration du Syndicat des travailleurs réunis du port.

En présence d'une pareille provocation lancée par (les ouvriers de l'Etat, prescjue des militaires, un gouvernement soucieux de sa dignité avait une mesure bien simple à prendre : il ne la prit pas, et pour cause. Le syndicat de Tarsenal était soutenu par le député Isnard et par le ministre de la marine Camille Pelletan. La personne du citoyen Vibert était sacrée.

Or, le conseil d'administration du Svndicat de l'arsenal se montrait désormais le grand metteur en scène de tous les scandales de la rue dont Brest pâ- 1 issait depuis deux ou trois ans déjà. Il était le maître de la situation.

Il ])roclamail, nous N'eiioiis de le voir, sa certitude (lu « succès ftnal ». C'est à retenir.

Quelques jours avant l'émeute du 5 décembre,

riiôtel Coiitineutal avait été littéralement assiégé par ime bande d'individus parmi lesquels la présence du cito^'en A'ibert avait été remarquée. Des journalistes de cette (( presse réactionnaire » dont parle le factum reproduit plus haut, avaient été obli gés de se réfugier dans Thôtel; ils y restèrent, bloqués.

La presse locale, pourtant, avec une générosité ])lutôt naïve, accueillait toutes les communications du Syndicat, croyant, en toute loyauté, servir les intérêts des ouvriers du port, alors qu'en réalité, elle contribuait, par sa publicité, à étendre Tanarchie et h la populariser en quelqiie sorte. Elle n'hésita jamais, d'autre part, à faire son devoir et ne manqua, dans aucune circonstance, de flétrir les procédés sauvages des socialistes, lorsqu'ils s'attaquaient aux propriétés et aux individus.

Jusqu'au 5 décembre, malgré tant de carreaux brisés non seulement aux vitrines des journaux, mais à celles des cafés où l'absinthe est pourtant imi3artiale, mais encore aux fenêtres des demeures particulières de certains officiers de marine, à celles des presbytères et aux vitraux des églises; malgré vingt saturnales signalées le lendemain, racontées tout au long dans la presse, les autorités, conliantes, rassurées, aveugles, s'en allaient, disant :

— Il n'y a rien eu... Il ne se passe rien. Ce sont des histoires de journalistes. La police doit être de mèche avec la presse pour faire assassiner le prolétaire.

Mais la presse tint bon ; elle continua sa campagne de protestation.

Le péril socialiste apparaissait chaque jour plus

menaçant; le flot montait qui allait submerger la ville et tout renverser.

Les événements brestois avaient attiré l'attention de la presse parisienne. M. Emile Berr envo3'é sur les lieux, rendait compte de sa visite, le 16 novembre 1903, aux lecteurs du Figaro:

Il existe à la mairie, écrivait M. Emile Berr, un bureau de placement gratuit, fondé il y a une quinzaine d'années par M. Delobeau. alors maire de Brest, aujourd'hui sénateur, et qui réalise exactement le type de Tofflce municipal réclamé — là où il n'existe point — par les socialistes. En sorte que 1 abus dont les Brestois ont si bruyamment réclamé la suppression depuis quelques semaines est un abus qui n'existe pas chez eux. et qu'ils savent n'y point exister.

— Alors quelle raison ont-ils de mettre cette ville sens dessus dessous, et d'y promener le drapeau rouge ?

— Ils disent (voici leur dernière affiche) qu'ils font cela par esprit de solidarité. Ils blessent à coups de pierres ou à coups de bâton les agents de la police de Brest, afin de rappeler au gouvernement qu'il se passe à Limoges, à Carcassonne ou à Paris des choses qui ne les regardent pas, mais qui tout de même ne devraient pas s'y passer. Si vous ne comprenez pas cela, c'est que vous êtes tout à fait fermé à la notion de la solidarité ouvrière...

Le ton d'ironie de mon interlocuteur cachait un fond de mauvaise humeur qu'il m'eut vite découvert.

— Je plaisante, dit -il, et il n'y a pas de quoi plaisanter. Nous vivons ici en pleine anarchie, et l'esprit de solidarité dont se vantent nos syndiqués n'est que de l'esprit d'indiscipline et de désordre. Il peut y avoir une solidarité affirmée, pratiquée entre ouvriers de condition qiif^lronijjir, contre un employeur à l'égard de qui aucun contrat particulier ne les lie. Mais l'ouvrier d'Etat est- il un ouvrier comme un autre ? Un contrat formel ne le lie-t-il point 'i son « emi)loyeur », qui est l'P^tat, c'est-à-dire la nation • 'lle-méme ? Vous connaissez la situation des ouvriers de nos ()orts. C est un i)ei's()nn('l privilégié : l'ouvrier d'arsonal (il y en a cinq mille à Brcvst; est une sorte de fonctionnaire, (ju'aucun des aléas de l'industrie libre ne. menace.

Ou le voit, ce n'était pas là seulement une affaire brestoise.

La France tout entière s'intéressait forcément à ces événements qui agitaient Tun des deux principaux ports de guerre nationaux.

Les journaux socialistes donnaient naturellement leur note spéciale, tout en faveur des émeutiers. Relatant la soirée du 5 décembre, la Petite République disait ceci :

Les agents tombent sur nous à coups de nerf de bœuf plombé, de coup-de-poing américain, à coups de baïonnette, les gendarmes à coups ae sabre ; ceux-ci ne frappaient que du plat de leurs lattes : les soldats, la baïonnette croisée, empêchaient ainsi de partir du côté de la rue d'Aiguillon. Nous nous défendons comme nous pouvons, n'ayant pour armes que celles que la nature nous donna en naissant ; nous recevons plus de coups que nous ne pouvons en donner.

En face la mairie une lutte terrible s'engage ; plus de 60 personnes tombent frappées de coups de nerf de bœuf plombé, de baïonnette, etc. Le citoyen Désert a l'épaule traversée d'un coup de baïonnette, et tombe d'un coup do sabre porté au cou. Un agent, le n° 74, le laboure de coups de pied, le voyant ainsi à terre, et très courageusement lui crie : « Sauve-toi donc, fainéant, voyou, etc. ».

Deux consommateurs qui sortaient d'un café sont étendus à terre par le nerf de bœuf d'un agent de la sûreté. Des passants attardés, des femmes sont là couchés dans la boue.

Voilà qui allait un peu à rencontre de l'optimisme administratif et qui établissait bien la gravité des événements de décembre 1903.

M. Pierre Ciais de VEclio de Paris venu à Brest trois ans plus tard recherchait les responsabilités de cette anarchie, et il les faisait remonter, d'abord à

riuertie bourgeoise, puis à la complicité gouverueinentale incarnée par M. Camille Pelletaii. Il émettait l'opinion que voici :

Les incidents succédaient aux incidents. Les meneurs se montrèrent agressifs et grossiers. D'un mot, le ministre pouvait tout faire cesser. 11 suffisait d'un exemple. Mais le ministre, c'était M. Pelletan. Et M. Pelletan assura, sans hésiter, la victoire des révolutionnaires en signant la fameuse circulaire par laquelle il enjoignait au préfet maritime de reconnaître le syndicat des ouvriers de l'arsenal , syndicat fondé, semble-t-il, plus pour outrager les chefs que pour défendre le droit des ouvriers. Dès lors, le syndicat devenait tout puissant. Il le montra bien. Le drapeau rouge parut, un peu nonteux a aoord. Puis, dans les rues de Brest, on le vit circuler, précédant ces foules bruyantes et inconscientes qu'un geste peut pousser aux pires excès.

M. Pelletan vint à Brest en mai 1903. Le syndicat s'en fut, drapeau rouge en tête, le recevoir à la gare. Et c'est sous les plis de l'emblème séditieux, tandis qu'amiraux et ojjiciers étaient tenus à l'écart, que le ministre entra dans la ville. Le soir même, le chef de la marine française s'eii allait dans une salle de bal, décorée encore de drapeaux rouges, recevoir les acclamations des révolutionnaires enthousiastes. Un puncli avait lieu, dans la chaleur coinmurAcative duquel M. Pelletan promit aux syndiqués de les

PROTÉGER ENVERS ET CONTRE TOUS LES « GALONNÉS » (le

mot fut prononcé par le minhitre).

Jusque-là, les gens raisonnables que comptait, que compte toujours l'arsenal, avaient refusé de s'enrôler sous l:i bannières de la révolution. L'exemple du ministre les décida, (rétait d'ailleurs pour eux le seul moyen d'éviter désormais des brimades de plus en plus cruelles. Peut -on leur en vouloir J)eaucoup ?

Le syndicat, maître du port, maître de rarsenal, groupait tous les ouvriers de l'Etat lorsque, en mai 190 i, eurent lieu les élections municipales.

Donc, le teri'ain était merveilleuseiuent préj)aiv. La senuMice révolutionnaire avait trouvé riuimus le plus favorable à sa germination.

Nous allons voir, dans les chapitres suivants avec quelle rapidité ce fléau prit sou entier développement.

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