‹ Une ville sous le régime collectivisteChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Grotesques et odieux

Tout bon socialiste se croit un réformateur.

Le socialisme, le collectivisme et Fanarchie caressent le même idéal, qui est, d'abord, la destruction de la société bourgeoise.

Les conseillers brestois s'empressent d'apporter leur plus dévoué concours à cette commune entreprise : ils se trouvent dans les meilleures conditions ponr mener à bien la besogne puisque, fonctionnaires de FEtat pour la plupart, ils se savent soutenus par les ministres dont ils dépendent, et que chacun d'eux est dévoré de la soif du progrès.

Leur formule à tous est la même : dépouiller le plus possible le capitaliste, ruin(M' le propriétaire, ])ersécuter le riche, mettre à mal tout ce qui, à un degré quelconque, appartient aux classes dirigeantes.

En d'autres villes livrées aux socialistes, on voit la haine révolutionnaire s'exercer presque uniquement sur le (( bourgeois ». A lîrest, deux ennemis apparaissent aux yeux des collectivistes cluuubardeurs : le bourgeois et le c/aloniic, contre lesquels il iniporte de diriger les coups incessants et multi-

plies, le premier parce qu'il est un vil jouisseur, le second parce qu'il est le défenseur du premier.

Nous voyons fréquemment le conseil municipal s'attacjuer aux deux à la fois. L'heure a enfin sonné des irvanches j)rolétarienn(»s.

Mais avant de raconter les choses tristes il convient de consacrer quelques notes préliminaires aux chos(^s i>aies. Il existe différents movens de taquiner 1(^ bourii(^ois.

L'un d(^s nouveaux élus de Brest, le citoyen Le Tréhuidic, se distingua tout d'abord dans l'art de molester les (c ennemis du peuple ».

En quelques jours, l'adjoint Le Tréhuidic devint célèbre par tout l'univers, et voici i^ourquoi :

Laissant à ses collègues le soin de traiter les questions sérieuses, cet ouvrier menuisier transformé en édile s'attacha surtout à provoquer le rire.

Le 20 juillet 1904, coninu^ l'assend^lée communale discutait les taxes d'octroi, et frappait notamment d'un droit de 30 centimes « les tuyaux de cheminée », parce quHls servent à chauffer Icsi riches, la discussion hilarante que A'oici s'engage entre les conseillers :

• M. Thoury. — Et l'article 60 ? Les savons parfumés et les eaux d'odeur ? Ce n'est pas nous qui nous en servons.

M. Le Tréhuidic. — Est-ce que les glaces sont taxées ?

M. Thoury. — Elles sont taxées au maximum.

M. Le Tréhuidic. — N'y a-t-il pas moyen de les surtaxer par une loi spéciale ? Car il y a les grandes dames qui aiment bien se voir du haut en bas.

M. Hascoët. — Quel est le maximum pour les savons parfumés ?

M. Le Bras. — Vingt-quatre francs par 100 kilos. Le tarif actuel est de cinq francs.

M. "Vibert. — Je crois qu'en demandant 24 francs vous allez faifo toi't à beaucoup de petits pei'ruquiers.

M. Fouquet. — H y a beaucoup de petits forains qui eu vendent.

M. Goude. — Ce n'est pas l'intermédiaire que nous visons, mais le consommateur.

M. Le Tréhuidic. — Je suis de l'avis du camarade Goude. Au moins on sera peut-être moins incommodé rue de Siam.

Il nest pas rare que je rentre à la maison avec une mi^ graine, tellement les grandes dames laissent une traînée odorante sur leur passage.

Le droit de 24 francs remplaça celui de cinq francs.

I/adjoint Le Tréhuidic, du coup, montrait sa valeur. Et, grâce à lui, le savon fut surtaxé de 19 fr. par cent lylos.

L'odeur de savon incommodait ce farouche révolutionnaire ; il tentait, logicien implacable, d'en proscrire Tusage. ^>i les glaces dans lesquelles les (( grandes dames aiment bien S(^ voir du haut en bas » échappèrent à la surtaxe, c'est qu'elles su])- ]>()rtai(mt déjà le maximum î

A (pielque temps de là, l'illustre adjoint découvrait les fumeries d'opium, « repaires d'officiers de marine et de femmes gaies ».

Toute la presse française et de nombreux journaux étrangers consacrèrent des articles au citoven

Le Tréhuidic. Ses mâles vei'tus inspirèrent d(vs poètes :

En ces longs jours de canicule.

Où l'on fond du matin au soii'.

La venelle, où le pave» brûle,

Fleure... le manque d'arroser.

Un relcMit d'ail, de beurre rance.

D'eau de lessive ou de Javel,

Se propage de Recouvrance

Au noble quai'tier K('ravel...

J^ourtunL une odoriuUe IraîDée, '

Au carrefour Ducouédic, Ose frôler Le Tréhuidic...

Le Tréhuidic a la migraine.

Sentir la violette de Parme, Mesdames, ce n'est plus permis ; Gomme je comprends votre alarme !

Citoyens ! sus aux ennemis !

Le vrai savon du prolétaire Ne doit plus rien sentir du tout.

Sinon, d'un droit supplémentaire Il subira le rude atout !

Brestois, le vent qui vous entraîne Est chargé d'effluves subtils...

Les compagnons s'en doutent-ils ?

Le Tréhuidic a la migraine !

La pure odeur démocratique Offusque le nez des bourgeois :

Qu'on les pende une bonne fois Pour assainir la République !

Dans la vertueuse cité, Où fleurissent grève et chômage, Il n'est guère que le fromage Qu'on puisse humer en liberté.

L'esclave a su briser sa chaîne, Et l'hôtel de ville est à lui !...

Mais l'ivresse d'un jour a fui...

Le Tréhuidic a la migraine !

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