ENVOI
Prince-adjomt ae i état civil, Demeurez sans fiel et sans haine.
Sortez de cet état si vîi.
Et guérissez votre migraine !
Les poètes s'escrimaient à Fenyi sur le dos de Le Tréhuidic. M. Yann Kobert, dans le Grand Guignol Brestois, lui asséna quelques vers du genre leste, /nontrant le féroce adversaire des parfums et de?> orandes dames en posture ridicule chez une demimondaine. Notre homme fit ensuite les frais d'une
rovue de fin d'année : Quel temps ! Il pleut ! qui obtint un énorme succès.
Empressons-nous de dire que le brave adjoint au maire ne se laissait pas émouvoir. Il continua, et continue encore de guerroyer contre les bourgeois (4 contre les bourgeoises I
^lais il se liata de se mettre à Pabri du vent. Dèîr que la Bourse du Travail fut créée, il se fit nommer concierge de cet établissement.
Tout en voulant assurer le bien-être des travailleurs, l'ineffable Le Tréhuidic pratiqua savamment la charité bien ordonnée...
Comme le bourgeois, le galonné excitait la verve de nos conseillers collectivistes. Au cours d'une délibération en date du 30 septembre 1904, un collègue de M. Le Tréhuidic, le citoyen Goude, adjoint au maire et commis de l'arsenal, parlait dans les termes suivants de son chef hiérarchique, le viceamiral Mallarmé, préfet maritime, lequel s'était permis un rappel aux règlements administratifs :
Les règlements sur lesquels M. le préfet maritime s'est basé, disait à haute et intelligible voix, le commis d'arsenal, no sont plus que des traditions, et ces traditions, qui jadis ont mené le monde, sont tombées une à une. vermoulues par le temps, épuisées par l'usage ; les institutions se modifient par la seule force des choses ; elles continuent, il est vrai, h porter le nom consacré, mais elles se modifient si bien dans leur essence même, que l'on y croit encore, lorsque, déjà, elles ne sont plus.
Je voudrais insister sur cette intervention do l'autorit»^ maritime, qui s'occupe beaucoup trop do nos afTaires.
Dernièrement, le préfet maritime a écrit une lettre au maire pour rappeler les conseillers municipaux à des termes polis.
En dehors de cette enceinte, il a lanc«^ un ordre du jour ([ui essaie do nous viser.
Le préfet maritime, en agissant ainsi, est dans son rOle. Il
— Cr2 —
prouve que la bourgeoisie, chamarrée ou non, s'allie à la presse raotionnaire. car elle est effrayée des progrès de îa démocratie, et elle essaie d'entraver par tous les moyens les efforts des conseillers fils. d'ouvriers.
La lettre dont je parlais tout à l'heure ne nous atteint pas.
L'ordre du jour sent par trop l'inquisition.
Dans cette affaire, nous n'avons pas à nous occuper de ce que nous a dit le préfet maritime.
Je voudrais que le vote que vous allez émettre ait une signitication de blâme à cette autorité qui s'immisce dans les affaires de la ville, dans des affaires qui ne la regardent pas.
M. Aubert. — Quelqu'un a-t-il des observations à présenter sur rensemblo du rapport et sur la proposition de M. Goude ?
Aucun des conseillers ne demande la parole.
M. Aubert. — Je mets aux voix le rapport et la proposition Goude. (Adopté à l'unanimité.}
Ainsi donc, voilà un simple commis d'arsenal, nn subordonné qui fait infliger au préfet maritime un blâme public I... On verra par la suite que, grâce h rincrovable faiblesse des ministres, le commis (Mit finalement raison de l'amiral, — et c'est bien là le comble du grotesque, n'est-ce i)as ?
.Mais nos socialistes révolutionnaires n'en veulent pas seulement au préfet maritime. L'adjoint Goude s'en prend aussi aux représentants civils du gouvernement.
A i)eine élus, les conseillers collectivistes avaient trouvé en la personne de M. Tourel, sous-préfet de Brest, un adversaire résolu — une sorte de dompteur énergique qui les menait à coups de cravache.
Le citoyen Goude, toujours impertinent, saisit l'occasion que lui fournissait, au mois de février 1905, la discussion du cahier des charges du théâtre l)our mettre ]« sous-préfet Tourel en ijénitence. Fort de la tolérance inouïe des ministres, ce singulier fonctionnaire entreprit une campagne do taquine-
ries ])liiT6t comiqiieH — comiques au début du iiioius car, à la fiu, M. Tourel succomba sous ses coups, tout comme son chef direct, M. Collignon, préfet du Finistère, et la plaisanterie devint alors plutôt amère.
Un soir, donc, Goude s'imagina de priver le souspréfet de Brest du fauteuil dont le représentant du gouvernement de la République jouissait gratuitc^ment de temps immémorial ; il poussa le ridicule juscpi'ii poser la question devant le conseil municipal, qui ne demandait pas mieux ([ue de le suivre dans cette voie. Ce débat fut, d'ailleurs, d'une incohérence hilarante. Qu'on en juge :
M. Goude. — Je demande le scrutin public pour la suppression de la stalle du sous-préfet... (Mou cernent dans la salle. Plusieurs conseillers protestent. D'autres applaudissent).
M. Mornu commis de Tarsenal , — Bravo 1-..
M. Gourivaud (inspecteur des Enfants assistés). — Je proteste. C'est indigne de parler comme on vient de le faire î
M. Mornu. — C'est vous qui êtes indigne.
M. Goude. — M. Tourel a fait réquisitionner les troupes.
M. Litalien. — Je proteste contre cette façon de discuter.
M. Gourivaud. — Je maintiens mes paroles-
M. Mornu. — Nous avons le droit de dire ce que nous voulons, autant que vous, quoique nous ne soyons pas des intellectuels.
M. Masson. — C'est indigne !
M. Mornu. — Il ne devrait pas être permis à quelqu'un do [larlt'i- (•(unni.> Ta fait M. Gourivaud.
M. Havel. — Vous n'avez pas le droit, monsieur Mornu. d«' méconnaître l'autorité du président en essayant de faire la police (!(» la salle.
M. Goude. — Quelqu'un a dit (jur je venais de commettre une indignité.
M. Gourivaud. — Oui, je lai dit et je le maintiens. M.M. Uounvaud et Mornu sont debout, se déliant.
M. Havel. — il ne s"agit pas de voter pour ou contre le sous-préfet Tourel. Il s'agit de voter pour ou contre le gouvernement.
Il s'agit de savoir si le conseil municipal de Brest va refuser d'accorder une loge ou un fauteuil au représentant de la République.
M. Litalien. — On n*a pas le droit de greffer une question pitlitiquo sur une question artistique.
M. Goude. — Je demande aux camarades de refuser cette place à M. Tourel.
M. Havel. — Si on la lui accorde, on la lui accordera de si niau\aise grâce qu'il la refusera.
M. Goude. — Je Tespère bien !
M. Mornu. — J'en reviens à ma proposition de dire que le directeur accordera une place au sous-préfet si la municipalité le lui demande.
M. Litalien. — C'est absolument inouï, cette façon de vouloir distribuer des bons ou des mauvais points.
M. Aubert. — La question est ainsi posée : « Si on doit maintenir le fauteuil du sous-préfet. »
M. Mornu. — On pourrait ajouter : « Si la municipalité le juge à propos. »
M. Gourivaud (apostrophant M. Mornu' . — Vous vous trompez !
M. Mornu. — Je sais bien ce que je dis.
M. Goude. — Il s'agit de Tourel et pas du sous-préfet.
M. Litalien. — Nous ne devons pas laisser introduire ici la personnalité de M. Tourel.
M. Goude. — S'il ne s'agit que de remployé !
M. Litalien. — Il s'agit du représentant du gouvernement.
M. Goude. — Tout à l'heure, un des conseillers municipaux a dit que la place était offerte avec tant de mauvaise grâce qu'il ne l'accepterait pas.
Comme j'espère qu'il ne l'acceptera pas et que je ne veux pas supprimer la place pour le prochain sous-préfet, je retire ma proposition.
M. Litalien. — Que de temps perdu !
l^a concorde n'est pins parfaite, ou vient de le voir.
Sans FinterveDtion du docteur Gourivaud, M. Tourel perdait son fauteuil au théâtre.
Le citoyen Goude se rattrapa, plus tard, en lui faisant perdre sa place dans l'administration.
La brouille faillit devenir générale lorsque, au mois de juillet suivant, le conseil fut invité à voter des fonds x>our la réception de l'escadre anglaise de Pamiral Ma}^, qui venait sceller, en rade de Brest, l'Entente Cordiale. La plupart des édiles voulurent refuser toute subvention. Le jour où s'engagea le débat, les plus fortes tètes s'abstinrent d'assister à la séance. Le crédit fut cependant voté.
Le conseiller Le Ray, absent, avait écrit la lettre suivante au maire :
« Monsieur le maire,
« Ne pouvant, ce soir, assister à la réunion du conseil, étant cependant toujours assidu à nos réunions, je manque ce soir, appelé à un travail assez important, mais je vous déclare devant tout le public qui vous écoute que je suis internationaliste, ce qui veut dire que je recevrai les Anglais comme s'ils étaient des Français et que même j'aurai plus de respect pour eux comme inconnus, car les Anglais sont aussi pour moi des Français.
«Vive la fraternité ! et que tous les peuples soient frères !
<c Je vous demande, monsieur le maire, à ce que mes déclarations soient jointes au procès-verbal de la séance.
A. Le Ray, conseiller municipal.
Le style, (•'(\st l'Iioinnie même...
On pourrait croire (jue le gouvernement dont M. Combes était alors le chef se fût ému de voir la ville de lîrest aux mains de pareils édiles. Or, au mois de juillet 1904, comme le nuiire et ses adjoints étaient allés à Paris, ^1. C()ml)es les reçut commc^ il aurait reyu ses mcMlleurs amis. Le citoyen déi)uté Isnard,
OG
(lui n'avait pas la rancune tenace, constatait la cordialité (le la réception niinistéri(dle dans la lettre l)ul)lique (pie voici :
« M. le président du conseil a très aimablement reçu la d(Mégation, écrivait le député, son premier mot a été celuici : « — Mais, que se passe-t-il donc à Brest, monsieur le (c maire ? Veuillez me donner quelques explications. »
« Vous avez donné les explications demandées et, ensuite, ces messieurs et vous avez exposé vos desiderata.
« M. Combes a écouté avec bienveillance, en prenant des noies, et la conversation est devenue générale, sans perdre le ton de la cordialité.
« A aucun moment, M. Combes n'est sorti de son cabinet.
« A aucun moment, il n'a été question du préfet et du sous-préfet. Il n'y a pas été l'ait même la plus discrète allusion.
<( Je n'ai fait de reproches à ptersonne.
« L'entretien fini, M. le président du conseil vous a fait la conduite jusqu'à la porte de son cabinet et a serré la main à tout le monde.
« Voilà l'exacte vérité.
« S luné : A. Isnard. »
M. Combes changea d'avis plus tard — trop tard.
Les voyages à Paris étaient particulièrement pr^ ses. Les municipaux voulurent vo3'ager coûte que coûte — et cela coûtait surtout à la bourse des contribuables. En février 1905, ils veulent partir quand même ; ils tiennent à voir M. Kouvier, qui a remplacé l'excellent M. Combes à la présidence du conseil — mais le préfet du Finistère annulait leur délibération en des ternies qui montrent combien les rapports étaient tendus entre la municipalité et l'administration. Qu'on en juge :
Considérant qu'en blâmant les administrations le conseil municipal de Brest est sorti de ses attributions ; qu'il apparaît, au surplus, que rassemblée municipale a obéi sur-
tout à la préoccupation de justifier des dépenses dont l'utilité ne paraissait pas démontrée aux contribuables et de déplacer les responsabilités en attribuant à Vautorité supérieure une mauvaise volonté imaginaire,
Arrête :
Article premier. — Est annulée la délibération du conseil municipal en date du 13 février 1905, en tant qu'elle contient un blâme aux différentes administrations sous la forme suivante :
« Toutes les fois que la ville adresse des demandes aux différentes administrations ou aux différents ministres, ces demandes sont rigoureusement écartées et mises dans les fameux cartons verts, d'oit elles lie sortent jamais. Pour qu'un projet quelconque puisse aboutir, il faut que les membres de la municipalité se déplacent, aillent trouver les ministres eux-mêmes et fassent secouer l'inertie et le mauvais vouloir des bureaux des ministères. Xous en avons la preuve dans la mauvaise volonté apportée par la marine au projet de construction de l'école supérieure et de percée du quartier Kéravel.
« Les contribuables qui se plaindront de la nécessité oit nous sommes, pour le bien de la ville, d'envoyer des délégations, sauront à qui s'en prendre. »
Art. 2. — M. le maire de Brest est chargé de notifier le présent arrêté au conseil municipal et de faire insérer un compte-rendu de la séance et transcrire sur le registre des délibérations du conseil.
Quimper, le i^"^ avril lOOo.
J.i' préfet, Sl'l^IK' : COI.MCINON.
J*oiii' iiiK' fois, la preinièro, radmiiiistratioii prenait la (léfViise des intérêts des eontribnables. J.e conscMl socialistes (pii recevrait nn ])areil canionflet, renii)ocha sans ]»rolestati()n — ee (pii ])r<)uv(^ com- \)\vn il était mérité !
Nos coUectivisles ne s'en ])renneiit ]ias seuleiiieni anx préfets, anx ministres ; ils ont — nons l'avons dit, mais nons n(» saurions trop le ré])éter — une sainte horreur dn personnage qui porte sur la man-
elle (le sa redingote le moindre galou d'or ou d'argent, îi son képi quelque plumet vainqueur. La revue Pages Libres, que Ton ne saurait taxer de réaction, ai)préciaît sévèrement, mais justement, dans son numéro du 13 août 1901:, certaine délibération grotes(iue du 22 juin précédent, — délibération qu'il nous est impossible de passer sous silence, car ce fut certainement l'une des plus topiques.
Il s'agissait, ce soir-là, d'examiner des demandes de bourse pour l'école navale. Le conseil avait à donner un simple avis. Or, parmi les pétitionnaires se trouvait M. Camille Ardouin, agent comptable de la marine, chef direct, à l'arsenal, du commis Goude, adjoint au maire. Voici en quels termes et avec quelle line courtoisie le citoyen Goude apprécie la demande de M. Camille Ardouin :
M. Goude. — L'enfant pour lequel M. Ardouin sollicite une bourse est le plus jeune ; l'on peut en conclure que les deux autres peuvent gagner leur vie, à moins qu'elles ne soient affligées d'une paresse chronique. ;I1 s'agissait de plusieurs jeunes filles.)
Il ne reste donc qu'un enfant de dix-huit ans à sa charge et il a l'impudence de demander une bourse avec trousseau!
Et vous voudriez donner un avis favorable ?
Songez que le nombre des bourses est limité et que notre pouvoir s'arrête à l'avis que vous allez donner.
Nous devons nous métier des duperies des agents de la réaction, nommés par la réaction et qui n'attendent qu'à [)rendre leur revanche jusqu'au moment où un quelconque Méline s'apprête à'màter le peuple.
Il faut donner une leçon à la classe orgueilleuse, qui ne craint pas de prostituer son amour-propre.
Vous ne vous rendrez pas complices de ces gens-
Rabattez la superbe des chamarrés.
Rappelez-hHU" qu(^ la mendicité est interdite à Brest.
Inutile d'ajouter que la denuindc* de ]M. Ardouin fut l'objet d'un a\'is très défavorable.
Fut rejetée également la demande» du contre-amiral Juliel, alors major général, qui noUieitait une bourse pour son fils, et voici un échantillon des fleurs qui furent offertes à l'imiiral à cette occasion :
Un conseiller. — L'amiral est un mendiant ! M. Masson. — Je demande un avis très défavorable. M. Leray. — Vouloir sucer les revenus qui appartiennent aux pauvres, c'est honteux !
M. Havel. — J'ai remarqué que le formulaire que Ton remet aux familles ne leur demande pas dans quel établissemont sont placés leurs enfants.
Par exemple, pour tous les candidats, sauf les deux derniers, je sais qu'ils ont été élèves du lycée de Brest. Mais pour les deux autres, je n'ai aucune information. C'est probablement dans un établissement congréganiste, où la pension se paie très cher.
Quand on a le moyen de payer très cher dans un établissement congréganiste, on ne sollicite pas de bourse.
Un conseiller. — Suceur de sang !
M. Havel. — Je demande que l'avis soit excessivement défavorable.
Le citoyen Havel, professeur agrégé de l'UniA^u*- «ité, eut gain de cause. Le rédacteur des Pdf/c.s Libres appréciait cette séance dans les ligne: 5 suivantes :
...Les conseillers liront preuve d'ailleurs de la même ignot'anco, relativement à la situation pécuniaire de la petite bourgeoisie, dans une séance mémorable consacrée à la discussion des demandes de bourses aux grandes écoles. Ces Ll(Mn:in(l(\s sont adr(^s.s(M\s au ministre mais le conseil (l(Mt émeUre à leur sujet un avis favorable ou défavorable, pouil<Mju(»l il tient compte sui'lout de la situation (i(^ fortune des postulants, l'n fonctionnair(\ d'un traitement de i.lHK) fr., et ijui sollicitait une bourse d(^ J,0()0 francs (la misère en habit noii" !) ; un autre, (Uii avait dé[)os(' un cautictniKMuent pour obtenir son emploi, furent li'aités de u capitalistivs o. lis
nobti liront un avis favorable que sur l'intervention énergique de Litalien, qui lit remarquer, entre autres, qu'un cautionnement pouvait être emprunté et n'était pas nécessairement un signe de richesse. Mais la discussion devint épique pour le cas de M. Ardouin, commissaire de la marine, père de plusieurs jeunes filles, et dont le fils, le plus jeune de ses enfants, sollicitait une boiu'se à l'Ecole Navale. L'adjoint Goude, qui est commis au port sous la direction de M. Ardouin lui-môme, se livra à une diatribe passionnée contre son chef. Il traita son supérieur de « mendigot chamarré », de titulaire d'une « riche sinécure », accusa les jeunes filles de « paresse chronique » etc., pendant que le conseil ponctuait la lecture du rapport d'épithètes énergiques : « suceur de sang », « être sans pudeur », etc.
M. Ardouin réclama la coinpaviitiou de »son ciiiplové devant un conseil d'enquête, mais n'obtint jamais cette satisfaction, pourtant bien ])latoni(iue.
En proie à l'ivresse complète du triomphe, les collectivistes croient décidément que (( c'est arrivé ». Les séances du conseil municipal ne leur suffisent plus pour éreinter le x>t^iivre bourgeois, lequel n'en I^eut mais. L'adjoint A^il)ert veut enrôler les femmes, les faire entrer dans le giron syndicaliste. Le 15 juin 1904, cet édile infatigable préside un meeting d(^ femmes et harangue en ces termes une centaine d'ouvrières et d(i bonnes d'enfants accourues à son appel :
<( Nous sentions que i)armi les femmes il y avait un sentiment de révolte contre l'exploitation honteuse qui se fait sur vous, s'écrie Yibert.
« Quels sont les moyens que vous avez pour vous défendre ?
« A la lille de l'ouvrier, bien souvent on donne, en sortant d'apprentissage, un maigre salaire ne pouvant pas lui payer les vêtements nécessaires.
« Il arrive qu'elle est guettée par le bourgeois, dont les poches sont pleines de louis, et elle est obligée de se livrer à la prostitution.
« Voilà co que nous no voulons pas ; voilà pourquoi nous voudrions organiser les femmes dans les syndicats, comme les hommes.
« Gomme me le disait tout à l'heure, une personne parlant des bonnes :
« — Il n'y a pas d'heure pour prendre le travail, pas d'heure pour le quitter. »
« Puis, souvent le bourgeois lui demande certaines faveurs, et si elle les refuse elle est chassée (sic).
Les bourgeois ont tous les vices ; l'aimable adjoint ne le leur envoie pas dire.
Tout ceci se passait au début de l'exploitation révolutionnaire — nous disons : exploitation ;\ dessein, car c'est en exploitant la bêtise humaine, la aaïveté des illettrés, des ignorants, la misère, réelle railleurs, des prolétaires, que ces politiciens renforcent leur popularité et la transforment peu à pcni ^n une sorte de capital dont les rentes sont constituées par les avantages du pouvoir.
Au surplus, ils n'ont jamais le sentiment du groesque dans lequel ils se complaisent. Les ra])])(^ls ;\ a décence que leur inflige la presse indé])(Hidaute [es surexcitent, les irritent,mais ne les corrigeait ])as. L'adjoint Vibert, furieux des critiques dont son éloluence barl)are est l'objet, interdit l'entrée des reniions ])ubliques aux journalistes.
L(^ mardi 21 juin 1904, M. Petitcolas, secrétaire le la rédaction de la DvpêcJic de llrcsf , se voil bnialement refuser l'accès d'une réunion d'ouvrières )rgaiiisé(^ à la, salle de Venise ]);ir l'adjoiul X'ibert. •A' ](M3d(Mnaiii, noire confrère raconle au iMihlic cet ittentat contre la libei-ié de la ])ress(i :
Je me présentai à 8 li. 10 à l'entrée de la salle de Venise. Au bas de l'escalicM*, Je fus arrêté ])ar sept ou luiil indi- 'idns, qui me barréiMMit la poi'te en me cri;ni(, :
— Oïl no passe pas !
— Pardon, citoyens, répliquai-je. de quel mandat êtosvous investis [)oui' me parler ainsi ?
— C'est une réunion de femmes, les honniies n'entrent pas !
l^ensant que mes interpellateurs pouvaient no pas me connaître, j(^ me gardai de prendre Tincident au tragique et je déclarai :
— J'ai la prétention do ne pas être une femme, mais je ne viens pas ici en curieux. Je suis journaliste, je viens vi\ ma qualité de représentant de la presse, et, comme tel, j"ai le droit d'être admis.
Un des sept ou huit individus du groupe s'exclama :
— Oui, oui, on vous connaît mais vous ne passerez pas. Après cette réponse, les choses changèrent do face ; il
s'agissait bien d'un commencement d'attentat contre la presse.
J'eus la conscience du rôle que je remplissais ; je devenais le champion de la liberté contre la tyrannie.
Je ne voulus rien brusquer ; tenant à ce que le crime fut commis en toute connaissance de cause, et je dis :
— Puisque vous me connaissez, il faut que je sache qui j'ai en face de moi, car la décision que vous prenez a une extrême gravité.
— C'est nous qui sommes les organisateurs de la réunion, aucun homme n'entrera.
— Mais alors, dis- je, vous êtes des hommes, je pense ; qu'est-ce que vous faites là ? Pourquoi n'y a-t-il pas de citoyennes à votre place ?
Lesdits citoyens restèrent tout interloqués, mais bientôt deux ou trois s'écrièrent :
— C'a été discuté en réunion de la Bourse du travail. La presse ne sera pas admise.
— Ainsi, c'est bien entendu, vous excluez la presse au nom de la Bourse du travail ?
— Oui, oui. Vous n'entrerez pas. Nous n'avons pas besoin de la presse.
Ne voulant pas me colleter avec lesdits individus,je sortis. Le crime était consommé, la liberté de la presse venait d'être étranglée.
Les hâbleurs révolutionnaires pensaient ainsi intimider la presse — mais ils n'eurent jamais avec
elle le dernier mot, et le jour où ils seront par terre, c'est à la presse indépendante qu'ils devront leur désastre.
Nous ne voulons pas terminer cette étude du (( i>rotesque » sans citer quelques exploits encore tout récents des chambardeurs municipaux.
Le 25 novembre 1906, le conseil discute les subventions divervSes habituellement accordées aux sociétés locales. Parmi ces sociétés, il en est une, la Brest oi se, qui a pour but d'enseigner la gymnastique aux jeunes gens. Or, voici un extrait du rapport rédigé par le citoyen-conseiller ^lasson, employé d(^s télégraphes :
Ces sociétés militaires patriotardes, toujours imbues de ridée d'une revanche certaine, sont de véritables écoles de militarisme et de nationalisme ; elles développent chez leurs adhérents un sentiment de haine contre les nations voisines et créent par leurs exagérations de fâcheuses animosités dans ces pays contre la France.
Dans rintérôt du progrès social comme dans celui de la paix, votre commission croit qu'il est utile de ne pas favoriser leur développement.
Du coup, la subvention est rognée.
Dans la même séance, le conseil supprima la subvention du concours hippique, sous le i)rétexte que cette fête du cheval avait surtout pour but (( de permettre aux bourgeoises d'exhiber des toilettes parisiennes (sic) et aux galonnés de parader sur des coursiers ».
Dans la même séance encore, les collectivistes liaineux enlevèrent à la garnison la jouissance d'un hx'al qui lui était, de mémoire d'iiomme, concédé gratuitement pour le cercl<' militnii'e.
Tos (l(Mix délibérations oxaspérèront la ])<)|)nla- 1 ion.
La snpi)ression dn coneonrs hippique, c'était tout siniplonient une source importante de bénéfices enh^vée au commerce brestois. La ville de Brest, qui man(iu(^ à peu près totalement de distractions, offrait, une fois Tan, à ses habitants et aux visiteurs étrangers, une semaine de fêtes, durant laquelle le commerce voyait s'accroître le chiffre de ses affaires. Les socios de Thôtel de ville ont la haine profonde du commerçant qui, lui aussi, est un capitaliste et un épargnant. Et cette haine se traduisait par la mesure révoltante qui consistait à arracher au commerce tout espoir de rattraper l'argent perdu depuis que la ville de Brest est aux mains de la Sociale. Les commerçants ont dû comprendre la nécessité d'une action énergique et rapide pour défendre, non i)lus des idées, des oiûnions, mais leur bourse, mais leur caisse, contre d'aussi dangereux démolisseurs I
L'énorme incapacité des municipaux brestois éclate plus violemment encore dans la mesure prise contre le cercle militaire. Pourquoi MM. les officiers étaient-ils, à leur tour, lionorés de la haine furibonde de nos socios ? Xul n'a souvenance que les officiers de la garnison de Brest aient jamais man(iué de respect aux gens, pourtant si p(ni respectables, qui se sont emparés de la municiimlité brestoise par un coup de surprise.
Fréquemment, nous avons vu le maire, citoyen Aubert, étaler sa large barbe dans la loge officielle, an théâtre, à côté des galonnés les plus marquants. Et, chaque fois que le vice-amiral ])réfet maritime
ro
olfre lin bon dîner, le vieux satrape de la mairie ne manque x)oint d^v faire résolument sa partie ; les vins du ])réfet n'ont pas de i^lus empressé dégustat(Mir, et les mets exquis, comme les cigares, (pie l'on sert chez le grand chef des galonnés, n'ont pas d'appréciateur plus décidé que l'intègre et sobre horloger-::daire !
Alors, et si ces relations entre la garnison et la municipalité sont cordiales, pourquoi chasser les officiers du cercle militaire ?
Pourquoi ? Tout simplement pour faire une petite niche aux militaires.
Des niches ? Mais ils en firent à tout le monde — voire aux plus ardents propagateurs de l'idée laïque et républicaine.
L'instituteur Le Gall, conseiller munie i])al, apprécie en termes Araiment stupéfiants l'effort des (( ])oliticiens ». Chargé de rédiger un rapport sur les (^antines scolaires, il dépose à la séance du jeudi 4 juillet 3907 un document digne de passer à la postérité pour l'édilication des gens qui croient dc^voir se consacrer nux (euvres démocratiques.
Lisez ceci :
Do touL temps, riiisliliilcur a élé le valeL des politiciens en mal de <lécoralions pf de sueeèr, éleclornux. Il y a une vingtaine (rann(''es, eV^taienl les bataillons scolaires. Un obscur et vague délC'gutî cantonal aflligé de plusieurs milliers de francs de rentes dépensait quatre (»u cinq cents francs pour offrir à l'c^cole laïque des fusils de bois, quelques clairons et tambours, et le bataillon scolaire tHait formi-. Tous les jours, c'étaient des roulements et des marches, contre-marches, accompagnés de clairons, f^es Jeudis, promenades à la campagne :r les dimanches, défilés et exercices sur la place publique. On allait même au chef-lieu de canton saluer M. rinsjjecleur primaire venu pour l'examen t\u C. R. F^t le délégué cantonal, heureux, et fier, recevait les félicitations de l'administration, et cpielque temps après il avait les palmes académicpies. pendant que le jiauvre Jean Geste commandait ])endant plusieurs aimées un bataillon, sans jamais rien
rocovoir, pas même la médaille inililairc. Puis sonL venus les travaux manuels, les musées scolaires, les promenades sco]air*»s, les patronages scolaires, les cours d'adultes, les tirs scolaires, les fêtes scolaires, les cantines scolaires. Toutes ces choses sont utiles, trrs utiles même, leurs bienfaits au point de vue matériel, moral et social sont inappréciables, mais elles n'ont qu'un tort, c'est de faire des décorés et des bCtes de somme.Avec les bataillons scolaires, les patronages, les cours d'adultes, on obligeait le maître d'école à consacrer ses loisirs à l'éducation, à l'amusement, à l'instruction de ses sem.blables ; avec les cantines scolaires, on vient lui dire : « Tu mangeras quand tes élèves auront le ventre plein. » Le commis-voyageur s'assurera que son cheval a eu son avoine avant de se restaurer lui-même. Le cheval doit travailler l'après-midi. Le maître aussi. Mais avant de se mettre à la tâche, ce dernier devra faire manger ceux qui n'auront qu'à digérer et à écouter ses leçons. Tous ces bourgeois ventrus, délégués cantonaux, conseillers municipaux, grands pachas dans leurs villages, croient de bonne foi que l'instituteur est l'homme à tout faire et que toutes les œuvres scolaires, extra-scolaires, postscolaires, périscolaires. doivent faire son bonheur.
Débarrassés du joug de la calotte, ils n'ont pas idée, eux, anticléricaux enragés, que le maître d'école compare le temps présent avec celui où, souvent, pendant la classe, il pouvait aller dans la sacristie tailler une bavette avec une bigote, en humant une bonne prise. Ce n'est pas qu'il regrette ce temps passé, mais il songe que de tout temps il y eut une classe d'individus pour opprimer l'autre et il devient sociahste et il veut sa part de bonheur. Il se syndiquera et saura conquérir l'indépendance politique et les garanties contre l'arbitraire. Tous ces demi-bourgeois cossus, fats et présomptueux, familiers des corridors de préfectures, pourront se pendre aux sonnettes des hommes politiques. Ils n'arriveront jamais à ébranler le « bloc prolétarien ».
Nous avons vu, dans ce chapitre, les collectivistes municipaux s'attaquer un peu à tout et à tous : l'adjoint Le Tréhuidic déclarer la guerre aux parfums, aux savons, aux glaces ; l'adjoint Goude injurier les amiraux et ses chefs directs de l'arsenal, puis s'en prendre au fauteuil de théâtre du sous-préfet Tourel ; nous avons entendu l'adjoint Vibert exciter les servantes et les bonnes d'enfants contre leurs maîtres et tenter de museler la presse ; nous avons entendu le conseiller Masson fulminer contre les sociétés de gymnastique, et tous ses collègues, dans
un beau mouvement, supprimer le concours hippique et le cercle militaire. Enfin, le réquisitoire de l'instituteur Le Gall nous a montré un état d'ame primaire tout à fait curieux...
Il manquait quelque chose à tant de grotesque et à tant d'odieux. Pour combler la mesure, le conseil invraisemblable dont nous commençons à connaître les mœurs offrait à ses administrés, en guise d'étrennes, le l^'" janvier 1907, un arrêté macabre interdisant toute exhibition d'emblèmes religieux aux enterrements. Ce jour-là même, des incidents vraiment révoltants se i^roduisirent. Citons celui-ci dont fut témoin une foule considérable aux obsèques d'un jeune homme enlevé dans la fleur de Tâge à une famille très estimée.
La scène se passe au port de commerce : comme le cercueil va être embarqué sur un vapeur, pour être transporté de l'autre côté de la rade au lieu d'inhumation, le prêtre s'avance afin de donner la bénédiction dernière. Un agent de police apparaît alors et, devant les parents, rappelle au prêtre qu'il ne peut officier ainsi sans se mettre en contravention avec l'arrêté municipal.
Des murmures se font entendre, malgré le caractère spécial de la cérémonie. Fort heureusement, un assistant trouve le moyen le plus simple de teriuiner cette scène i)oignante : il fait descendre le cercueil à bord du vapeur, et le prêtre, n'étant plus désormais sur lîî terre brestoise, peut accomplir sa mission...
Le Conseil d'Etat statuant au Contentieux décidïi, en juillet 1907, que l'arrêté du maire était illégal.
Grotesques et odieux, mais plus odieux encore
qiK» i>Totosquos, les conseillers nniDicipaux socialistes-collectivistes et révolutionnaires se niontrèr(Mit (lès le début de leur administration, et tels ils demeurèrent jusques au dernier jour...
Mais ils ne furent pas seulement cela. Dans les pages prochaines, nous allons les montrer sous leur aspect dangereux et malfaisant.