CHAPITRE V
La Bourse du Travail. — Une ville en état de grève
Nou8 savons maintenant que le conseil munie i])al socialiste-collectiviste de I>rest se considéra créé et mis au mondes pour détruire toutes les institutions locales les plus ^espectabl(^s, les plus utiles.
AiJi'ès avoir démoli, il fallait reconstruire quel(iuc chose. L(î premier soin de nos édiles fut, conformément à leur programme, de j(iter les bases d'une IJourse du Travail municipale ; ils estimaient que ce devait être là leur œuvre de début, le premier gage à donner au prolétariat.
Cet établissement fut donc créé.
Il fut créé officiellement, car il existait déjà à titre d'entreprise privée, — les précédentes municipalités N'étant constamment refusées, et pour cause, à subventionner l'officine où s'élaborent les phms d(^ la gueir(î de classes et les complots criminels de l'action directe.
(Test à la séance du 4 juillet 1004 (jue le conseiller liirlam, ouvrier de l'arsenal (naturellement) dé])osa le rap])ort relatif à cette création iinilile, coûteuse, dangereuse, immorale.
Dès les premières lignes de ce rapport, on retrouxc
l;i pliraséologie haineuse coutiimiôre aux collectivistes :
L'ancienne municipalité, disait donc le citoyen Hirlain, avait toujours opposé un refus formel aux démarches des différentes organisations ouvrières de cette ville pour créer à Brest une Bourse de travail.
Nous connaissons les raisons de ce refus.
Un prolétariat instruit et conscient de ses droits conmie de ses devoirs constitue un danger pour une bourgeoisie qui ne demande qu'à l'exploiter et à se créer tout le bienêtre à ses dépens.
La Bourse du travail groupe les travailleurs. Elle fait naître entre eux des rapports indépendants et durables, une communauté de vues sur les questions d'intérêt général et de propagande commune.
Elle établit entre les syndicats des relations suivies. Elle entretient la solidarité entre les diverses corporations. ,
Elle est l'école de l'économie sociale. Elle apprend à l'ouvrier que l'avenir matériel et moral de chacun dépend de l'entente commune de tous.
L'ancienne municipalité bourgeoise en avait compris toute l'importance pour l'ouvrier, en même temps que le danger qui résultait pour elle-même de sa fondation.
Les bourgeois ne sont pas seulement des (( suceurs de sang » comme cet amiral qui postulait un trousseau pour son fils, le citoyen Hirlam va nous dire de quoi ils se repaissent :
Vivant grassement de la sueur du travailleur, sachant pertinemment que ce dernier serait d'autant moins exigeant qu'il serait plus ignorant, l'ancienne municipalité avait donc tout intérêt à lui refuser les moyens de développer son intelligence, de s'éclairer sur ses véritables intérêts. Elle préférait entretenir dans la masse prolétarienne la division, en s'opposant à la création d'une Bourse du travail qui deviendrait le milieu conscient, issu de la réunion de tous les syndicats de cette ville et même de la région, et serait le trait d'union entre les divers groupes de travailleurs.
Il importait que ce scandale prît fin, et voici comment :
Aux travailleurs brestois, toujours sacrifiés jusqu'ici, nous, leurs camarades et leurs mandataires, nous allons nous empresser de profiter de l'occasion qui se présente pour leur donner un haut témoignage de confiance et de sympathie.
Nous leur donnerons la Bourse du travail, et, le soir, après le dur labeur de la journée, chaque ouvrier viendra y étudier tous les problèmes sociaux et économiques, compléter son instruction et son éducation, travailler paisiblement à Tamélioration de son sort et de celui des siens, apprendre à mieux connaître ses camarades et contribuer à répandre dans la masse populaire les sentiments de solidarité, d'idées et d'intérêts indispensables à toute action communément fructueuse.
Après avoir écouté dans un silence que nous qualifierions volontiers de « religieux », si ce mot n'était pas déplacé en ce milieu farouchement anticlérical, la belle et éloquente prose du citoyen Hirlam, les conseillers collectivistes votèrent, à l'unanimité, un premier crédit de cent mille francs.
(''était pour rien î
Les ouvriers avaient donc désormais le local rêvé où venir étudier « après le dur labeur de la journée » les problèmes sociaux et économiques. 8i ce l)r(>j>ramme avait dû être suivi à îa lettre, les contribuables brestois eussent pris sans doute à la longue leur parti do la charge nouvelle dont on les accablait.
]\rais il s'agissait bien de cela I
l)ej)uis l'élection du 8 mai, la ville de IJrest était absolument à l'envers : elle était en état de grève l>cnnanenle. La veille mêmc^ du jour où le conseil prenait si aiiègnMiient ces cent mille francs dans la
raisso publique pour les affecter à l'édification de la J Jouisse (lu Travail, uue abominables émeute avait sévi :
C'était le dinumche 3 juillet. A la suite d'une réunion syndicaliste, tenue à la salle de Venise, dans le quartier de Recouvrance, une manifestation révolutionnaire s'organisa et se mit en devoir de parcourir la ville.
Deux drapeaux rouges et un drapeau noir étaient portés par des manifestants qui, naturellement, hurla icMit V Internationale et la CarnuKjnolc.
Vowv maintc^nir l'ordre, une vingtaine de gendarmes, commandés par le capitaine Minot, ont occupé le pont national, qui relie les deux rives de la Penfeld, soudant le faubourg de Recouvrance à la portion centrale de la ville. Cette poignée de militaires allait avoir à soutenir l'assaut contre plus de trois mille individus marchant à rangs serrés derrière leurs drapeaux. l>ientôt ils prennent contact avec les manifestants. C'est, sur le pont même, une mêlé(^ générale. Le gendarme Enjourbault, de la brigade de Plabennec, est saisi par les émeutiers, qui le terrassent, lui passent au cou une sorte de nœud coulant et s'apprêtent à le jeter à la mer... Une seconde encore et le malheureux va être précipité dans îe vide d'une hauteur de plus de vingt mètres. Le capitaine l>[inot a vu le péril. Il lance ses cavaliers au secours du camarade qui va succomber. Une bagarre épouvantable éclate aussitôt, au cours de hniuelle les gendarmes sont lapidés. Enjourbault a échappé à l'assassinat, mais il est grièvement blessé. Le capitaine Minot a le cuir chevelu profondément déciiiré I)ar un ])rojectile.
Le lendemain, les journaux publiaient, d'après le
— sa —
(liaîiiiostic du inédocin-major Piron, la liste des blessés (^t la natui-e de leurs blessures. Voici, à titre de document humain c'est le cas de le dire, cette liste :
('(ij)it'ain(' M'uiot : plaies contuses à la tête et à la joue gauche, contusions multiples.
Maréchal des Jof/is chef Furie : contusion aux reins, suite de coups de pierres.
Gendarme Giiizien, de lîresl: : plaie de l'oreille gauche avec hémorrhagie. (Exempt de service.)
(leiicJarnie Le Boété : contusion de la jambe droite par suite de chute de cheval, ((.'e gendarme est exem])t de service et alité. I
(leiHhinne (idriii : contusions multiples et écorchures à la tête, au bras droit, aux membn^s inférieurs (4 au médius droit. (Exempt de service.)
(hiidarme EnjourbuuJf , de Plabennec : plaie à la main gauche et contusion de la i)aroi thoracique droite, par ])iétinenient. (Exempt de service.)
(iendaime (iaiiffenicdi^ Landerneau : tentative de strangulation, a A'omi du sang ; contusion du cou. contusion de la ])oitrin(s donne des signets de bronchite. (Exemi)t de service, i
(iendanne à elicral Tain/iij/. de Saint-Uenan : rontusion du sterno-(leido-mastoï(li(*n droit et contusion ih' l'avant-bras gauclie, région ])ostér()-interne supérieure. (Exemj)t de service.)
(iendarnie à c/icrdl Le Derff. (h' Saint-Renan : ])hiie contuse de h\ partie su])érieure dn crâne. (Exeui])t (h^ sei-vice. )
(leiidarine à eherd/ (lafdiier, de îf^aint-lvenan : contnsion de la bosse frontale gauche, ])laie contuse du cnir rlievelu, région httérah», contusion du sterno- ( leido-mastoïdien, partie moyenne, contusions et
plaies contuscs eu avant et au-dessus de l'angle externe du maxillaire inférieur. (Exempt de service.)
(fCiulariiic à pied BrancJicrcan, de Lannilis : contusion de l'abdomen, région appendiculaire. (Exempt de service.)
Brif/adicr (hicgaii, de Brest : contusion violente de l'occiput, contusion violente de la jambe gauche.
(icuddrntc à cheval (Jiiintin, de Brest : nombreuses contusions.
Soit treize blessés.
("est au lendemain d'un ])areil massacre, et alors (jue la ville est en état d'émeute continue^l, — c'est à riieur(^ où les pires passions sont déchaînées, que, bravant encore une fois l'opinion, le conseil municipal socialiste vota cent mille francs pour l'aménagement d'une Bourse du Travail.
11 n'existe pas, du moins à notre connaissance, d'établissement de ce genre (jui n'ait été, pour la ville où il fut créé, une cause i)erpétuelle de trouble, de désorganisation industrielle et commerciale — mais c'est certainement à Brest (jue le mal atteignit de ce ch(^f son maximum d'intensité.
On peut affirmer, et nous ])ri()ns le lecteur de croire (pie nous n'exagérons rien, — on peut affirmer de la façon la plus formelle et la plus énergique que 1(* commence et l'industrie de Brest furent atteints d'un préjudice d'au moins 50 0/0 dans leurs bénéfices habituels depuis le jour où la Bourse du Travail municipale commenya de fonctionner, sous la haute l)r()tecti()n du maire, de ses adjoints et de tout le conseil collectiviste.
Avant le vote du 4 juillet, — nous l'avons dit d'autre part, — ell(^ existait déjà et c'est à son comité.
très actif, (]irétait dû l'état de perturbation vraiment inouï dans leqnél se trouvait alors la ville de Brest.
Le succès électoral du 8 mai donna nne audace nouvelle aux entrepreneurs de grèves, et nous allons entrer, désormais, dans une période de cruelles alarmes.
Le!^ déchargeurs du port de commerce ou docl'ersi commencent le '20 nmi l'ère du chambardement. Ils décrètent la grève. Le camarade Tournier, l'un des grands électeurs de la municipalité, leur dit :
Vonoz à la Bourse du travail, où vous vous instruirez par les journaux et les brochures, au lieu d'aller au cabaret...
L'adjoint Le Tréhuidic conseille aux dockers de se préparer* à la grève générale.
Les boulangers ne vont pas tarder à suivre l'exempl(^ d(^s dockers et, le jour même, le comité de la Bourse du Travail organise par voi(^ d'aftiches une promenade nocturne à travers la ville, afin de manifester (( le mépris du i)r()létariat à l'égard de la classe ])ossédante ». Xous avons vu, d'autre part, (pie cette lU'ouHMiade eut lieu le dimanche '2'2 mai et (\no dix boulangeri(\s furent mises à sac, sans (]u'aucune mesure de police ait été prise pour empêcher ces dégâts.
L{^ couscmI c()ll(M-tiviste était donc à peine élu (pie, d(\j;i, la ville était la proie dc^s émeut iers. Désormais, nous n'aurons plus (prà suivre jour ])ar jour le mouvemcmt gTévist(\
l.e ,?} iiHii, les b!)iilangers décrètent bi grève généiîde ; h^ même jour, lM)() dockers descendent au ]M)rt (le comiiHM'ce oi em])êchent ré(|ni])îige du steamer Jcdiiiic (IWrc d'o])érer le d(M-h;n'gement du ba-
tenu. M. Alexis Ivolland, armateur, président du tribunal de coninierce, écrivait le jour même la lettre suivante, (jui établit la i>i'avité des faits :
Brest, le 2 4 mai.
Monsieur le maire,
A la suite de Tentretien que nous avons eu Fiionncur d'avoir avec la municipalité, ce matin, et conformément à ce que vous aviez bien voulu nous dire, personnellement, nous avons essayé de procéder au déchargement de notre vapeur Jeanne d'Arc, cet après-midi, par notre personnel.
A peine avions-nous commencé le travail que de nombreux grévistes sont venus se poster le long du bord, s'opposant de la façon la plus formelle à toute tentative de déchargement et menaçant de jeter à l'eau les marchandises qui seraitmt débarquées.
En présence de leur attitude, plutôt hostile, d'ailleui's constatée par M. l'adjoint Le Tréhuidic, dont les avis n'ont ixis été plus écoutés que les nôtres, nous avons dû cesser toute opération, n'ayant aucun moyen de protéger notre équipage contre les violences possibles des grévistes, quelque peu surexcités.
Nous avons la pénible obligation, monsieur le maire, de porter ces faits regrettables à votre connaissance et de vous infoi'mer que nous prenons toutes réserves à l'égard de la ville de Brest pour le préjudice grave qui nous est causé par cet état de choses.
Les frais de surestaries de notre vapeur Jeanne d'Arc s'élèvent à 363 francs par jour.
Nous entendons en demander paiement, sans préjudice des indemnités qui pourraient vouh être réclamées d'au Ire part.
(( Veuillez agréer, etc.
L'adtnlnistrateur-directeur, Signé : A. Rolland.
Donc, et Tarmateur Kolland le constate d'une façon officielle, dès le 24 mai, la liberté du travail n'existe plus.
Les l^restois conserv(n'ont-ils la liberté de... man- !L»-er ? On i)eut en douter car, deux jours après, le 26,
les ouvriers boulangers décrètent la grève générale. Ils présentent à leurs patrons les reA^endications que voici :
I" Suppression du trînail de nuit ;
2" Suppression d'une fournée le dimanche ;
3" Commencement du travail à cinq heures^
i" Toutes les revendications acceptées sans diminution de salaire ;
5° Nul ouvrier ne pourra être congédié pour* avoir pris part à la grève ;
6" Réintégration des ouvri(M's congédiés dix Joui's avant la grève» ;
7" Reconnaissance du syndicat pouj^ trancher les différends entre patrons et ouvriers.
Toutes ces clauses, si elles sont acceptées, feront rol)jet d'un contrat entre les deux parties, qui ne pourra èti"e dc'noncé avant un an et sera renouvelable tous les ans.
Sur ces entrefaites, le cd nui rade I>ousquet, de la Confédération (Ténérale du Travail, annonce son arrivée. Il réclame simplement ses frais de voyage de Paris à J^rest. Les grévistes les lui accordent d'entbousiasm(\ La menace de mettre des soldats dans les boulangeries fait sourire l'orateur Tourniez', car ces militaires (( ne pourront qu(» fabriquer la boule de son, (]ui sera immangeable pour les bourgeois ».
Cela devenait charmant.
Les ])atrons boulangers se rendent à r]u")tel de ville, afin de denumder protc^ction pour la liberté du travail. Comme il s'agit, avant tout, d'assurer l'alimentation d'une population de i)lus de 80.000 Ames, le citoyen-maire collectiviste va se trouver dans un incommensurable ])étrin, ])uisque, donnant un ])remier accroc à ses (>])ini()ns révolutionnair{\s, il se verra obligé de fournir des annes à la réaction patronale... lîon gi é, mal gré, le maire assur(M*a la liberté (In travail.
Mais 1(» citoyen l>()ns(]ii{'t (^st arrivé. Lo soir (lu 27 mai, il Aient portcn- la bon.ne ])arolo . aux i>Tévistes (1(^ la l)oulan,i>'erie.
Ecoutons-le :
Il y a doux ans, dit-il, M. Loubct et le gouvornomont sont venus nous chorclici' à la Bourse du travail pour sortir avec notre drapeau rouge et sauver la République à l.ongehamp.
Le 21 octobre dernier, on envahissait la Bourse du travail ]>our nous remcM'eier. mais nous avons lutté et nous avons l'ait marcher les vieux infirmes... (ici, l'orateur lâche un mot impossible à reproduire à cause de nos lectrices) du Luxembourg, qui ont été obligés d'accoucher de la loi contre les bui'eaux de placement.
Puis :
J'ai un conseil à vous donner, camarades. Il faut faire heurter et choquer entre eux les intérêts patronaux, laisser faire du pain chez ceux qui se sont soumis à vos revendications, mais aussi, non seulement il importe de prolonger la grèv(\ mais de continuer à casser, à briser et à démolir tout chez ceux qui ne veulent pas adhérer.
L'homme qui travaille doit être plus révolutionnaire que celui qui ne travaille pas. Démolissons tout chez ceux qui sont réfractaires.
Cette péroraison est vivement applaudie.
Le conseiller municipal ^lartin, ouvrier de l'arsenal, monte à la tribune et dit :
Pour défendre les ouvriers, nous ne nous arrêterons pas, et ceux qui dévient de leur chemin sont des lâches et des fainéants.
C'est à vous de nous forcer à vous donner des subsides et vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez !
Vu j^réviste reproche alors à la municipalité d'avoir réquisitionné les trou])es — car les soldats commencent de se montrer dans la rue. Le conseiller Martin ne s'attendait pas à ce coup de Jarnac.
^lais ]M. Bousquet a remarqué sou euibarras. Il reprend la parole :
Si un maire socialiste veut suivre la loi bourgeoise, e'est la négation du socialisme. Un maire vi'aimeni socialiste ne devrait même pas regarder à son mandat ; il devrait se sacvliU'v, se laisser casser aux gages plutôt que d'accomplir une telle besogne. Il y a eu aussi de la faute des conseillers si les troupes ont été réquisitionnées.
Demain, ajoute-t-il, je verrai votre maire, M. Aubert ; je lui rappellerai qu'il pi'ècha, autrefois, l'insurrection contre les lois bourgeoises.
Je vais rester deux Jours encore. Si Ton continue à maintenir les soldats, il y aura des collisions, et, d'ailleurs, je forcerai votre maire à marcher à la tête des manifestations, et, s'il y a résistance de la part des soldats, on les flanquera à l'eau (sic)..
A 10 h. 1/2, la séance est levée ; la Carmaç/nolc et Vïnicrnaiioiialv sont chantées par les grévistes.
Ou \'a voir (jue 1(^ citoyen lîousquet n'aA^ait ])as prêché dans le désert.
T^ue manifestation monstre s'organise, en effet, dans la nuit et ])arcourt les rues principales, s'atta- (piant à toutes les boulangeries. Rue de Paris, au n° 151, habite 31. IJergot, président du syndicat des patrons boulangcM-s. La masse des grévistes s(» ])récipite en avant. Les manifestants commencent le sièg(^ en règle d(^ cet immeuble. La devanture du magasin est défoncée, réduite en miettes.
Puis, à Laide de pavés ou de (( tri(pies », les émcMitiers brisèrent toutes les glaces, celles servant de clôture» et celh^s des étagères.
Du trottoir, sans (]u'il ffit besoin d'cmtrcM' dans 1(^ magasin, les su])i)orts en cuivre des étagères furcMit sîijsis, tordus, arrachés.
Les manifestants continnèrent (insuite leur route, laissant la boulangerie dans un état lamentable.
Tls ])arvi(uinent devant la boulangerie tenue l)ar M. Le (îoaër. Il était environ minuit. Le sac (hi magasin est accompli rue de Traverse comme il l'avait été rue de Paris. Comme la police et l'armée brillaicmt i)ar leur absence, le patron boulanger prend son fusil et tient en respect les assiégeants.
Il s(^ produit alors ce fait inouï :
Vu conseiller municipal, ^[. Kennarrec, commis des contributions indirectes, s'avance vers M. Le (Ioaër et lui tient a peu près ce langage :
— \^)yons, monsieur, aurez-vous bientôt fini d'exciter ces braves ouvriers ?
— Monsieur, je défends ma maison...
— \7)us devriez vous cacber !
Mais la foule honnête a remplacé la bande émeu-
tiére, (jui s'est enfuie à l'approche des soldats que l'on était allé (juérir, (^t le conseiller municipal Keriiiarrec doit se retircn-, conspué ])ar les spectateurs indignés de cette scène sauvage.
l'ne heure i)lus tard, par une coïncidence fâcheuse ]>our le bon renom des grévistes, un incendie détruisait en ])artie la boulangerie Le lîorgne, rue Bel-Air. (^ui avait mis le feu ? On ne sut jamais. Saccager une boulangerie ou l'incendier, cela s(^ ressemble...
L(^ moment était venu de mettre la ville, sinon tî)ut à fait (m état de siège, — du moins sous la garde de la forc(^ armée. T'est alors que le vice-amiral ]Mallarmé, ])réfet maritinu% publia l'oi-dre du jour aux tr()U]}es leproduit an précédent chapitre.
M faut croire, du reste, (jue la violence est une arme singnlièrement efficace puisque les grévistes bonlangers obt(»naient le lendemain satisfaction sur
tous les points : h dater de ce jour, la fournée de nuit était supprimée le dimanche, et les Brestois durent ]f rendre l'habitude du pain rassis pour leurs rei)as «limiinicaux.
J.es boulangers avaient donc repris le travail.
]Mais la grève des dockers continuait de battre son ])lein, et nous avons vu, d'autre part, que, dans la nuit du 28 au 29 mai, ils avaient mis à sac la maison de l'armateur Chevillotte, rue du Chfiteau.
De tels actes de sauvagerie appelaient des mesures immédiates de sécurité.
(Vs mesures furent prises, trop tard comme toujours, mais elles donnèrent à réfléchir aux émeutiers. La ville eut, dès lors, ras])(H-t d'un camp retranché. \a:< trou])es bivouaquaient sur les places ])ubliques (4 dans les carrefours.
Notre souci de l'exactitude nous oblige à faire retomber tout(^ la responsabilité des événements sur la municipalité, et en particulier sur le citoyen Vibert, adjoint chargé, ])ar une ironie amère I de diriger la ])olice municipale.
L'incuri(^ dont avait fait preuve cet adjoint dépasse l'imagination.
11 est juste de bi(Mi inar(|ucr cctle res])()nsal)ilité. La situation dans hupiellc la ]>o])ulation va se débattre désormais ne sera, bien entendu, d'aucun protit ])()ur la classe ouvrière (sauf ])our les boulangers), mais elle créera à la \ille de lîresr le plus fâcheux renom.
Collectiviste révolutionnaire, \o citoyen Vibert voit maintenant on mènent les théories (|u'il disait iiaguèr(» (Micore de j)aix et d'amour. Elh^s mèmuit les citoyens an désir tout naturel de se faire ])rotéger, eux et l(Mn*s ]>ropriétés, ])ar la force armée.
Voici la cité collectiviste transformée en caserne.
A ])ropos (les événements que nous venons de raconter, et ()ui furent, du reste, de simples levers de rideaux, le Temps i)ubliait des réflexions fort justes :
Or, les sujets d'inquiétude sont déjà assez nombreux et assez graves en ce inoiuent luèjne. Le parti du désordi'e fait les progrès les plus alarmants. Plusieurs des grandes villes (le France sont livrées aux Apaches de la révolution sociale. A Marseille, les tlaissiéristes ne parlent que de pendre les membres de la municipalité modérée, et, en attendant, ils assomment les passants sur la Canebière. A Lyon, il n'y a pas si longtemps, un vieillard était tué dans la rue par des manifestants socialistes, que la cour d'assises, d'ailleurs, vient d'acquitter. Cet acquittement-là nVst, certes, pas plus digne que celui de Tours, d'une approbation sans réserves. A Brest, les révolutionnaires attaquent les matelots et les soldats, jettent le matériel à l'eau, saccagent et incendient les boutiques dans les rues les plus fréquentées, à deux pas de la préfecture maritime.
lia nouvelle municipalité de Brest, étant socialiste, se garde bien d'user de ses pouvoirs de police pour entravei' les ébats des pillards et des incendiaires, qui sont parmi ses électeurs influents. Le gouvernement a le droit de réquisitionner la troupe, et il en use, mais dans des conditions manifestement insuffisantes. Les grands déploiements de forces militaires indisposent les socialistes, que le ministère est contraint de ménager, puisqu'ils font partie de sa majorité. Aussi envoie- t-on des détachements trop faibles ; et, pour comble, on ordonne aux troupes d'observer une attitude purement passive et de recevoir les coups sans riposter. Les émeutiers, forts de l'appui des municipalités socialistes et de la complaisance du gouvernement, auraient bien tort de se gêner. C'est charmant ! Le point noir, c'est que les citoyens paisibles pourraient bien se lasser d'un semblable état de choses et en attribuer la responsabilité au régime lui-même. La République serait sérieusement en danger le jour où l'opinion publique en viendrait à la considérer comme incapable d'assurer l'ordre.
Notre confrère parisien était admirablement renseigné sur ce qui se passait ; il connaissait le dessous
des cartes et savait que la responsabilité des événements retombait entièrement sur la municipalité.
Un soir, l'adjoint Vibert suivait les détachements de troupes chargés de maintenir Tordre et il empêcliait les ot'liciers de remplir leur mission.
Tn clief (](' détachement, que nous connaissons bien, avait re(;u stoïquement une pierre dans le basv(^ntre et une autre en pleine tigure, et M. Vibert lui disait :
— Du caluie I uionsieur... Du calme î
Le lendemain, les réquisitions étaient retirées sur Tordre de M. Vibert, et la nuit qui suivit fut ce que l'on sait.
L'apparition des troupes n'a point arrêté le mouvement iL>Téviste, (jui va s'étendre de jour en jour. Les ,!L>ar(;ons boulangers étaient à peine rentrés dans le fournil (jue les garçons coiffeurs sortaient de leur b()uti(iue ])arfumée et brandissaient d'une main f(M lue 1(^ rasoir des revendications sociales. Le mardi 31 mai, la ])resse locale publiait un avis au ])ublic annonçant (pie la corporation avait décrété la grève générale du blaireau et du scliampoing.
Lue série de petites notes communiquées aux journaux faisait (^utreA'oir aux Urc^stois une suit(» de plaisirs variés : toutes les corporations s'a])])rêt:^ient à fêt(^r l'avènement du collectivisme munici])al en suspendant le travail. Le 30 mai, à dix luMires du soir, une bande d(^ dockers, a])rès a\'()ir vaiuemcMit tenté l'invasion des tentes à marchandises du \)Ovt de commerce, (Migage une véritable bataille avec les g(Mi- (larmes.
Vu incident d'une exceptionnelle gravité, mais (pTil fallait ])révoir, étant donné l'étal d(^s (^s])rits, s(» ]»r()dnisait le 31 mai. Li's onvi'iers coilleurs grévistes
avaient ima«»iné (!(» parcourir les différents a salons », afin (le faire signer aux patrons une convention leur accordant certains avantages :
Vers deux heures de l'après-midi, les manifestants se présentaient ciiez M. Le Moal, coiffeur, rue de Paris, 47.
Le salon de coiffure est attenant au commerce de vins.
Tne délégation pénétra dans le débit et parlementa avec ^I. Le ^loal, afin de le décider à adhérc^r aux nouvelles conditions, mais il ne voulut rien entendre.
Il s'ensuivit une discussion entre les délégués ouvriers et le patron. D'autres ouvri-ers coiffeurs entrèrent alors dans la salle.
M. Le Moal, se voyant entouré de tous côtés, pénétra dans l'arrière-bouticiue et s'emi)ara d'une hachette pour se défendre.
Tne bataille s'engagea immédiatement.
Les ouvriers sortirent, mais, une fois dehors, ils s'armèrent de cailloux et toutes les vitres de la devanture volèrent en éclats.
La bagarre fut assez sérieuse et plusieurs manifestants furent blessés peu grièvement. Le syndicat des ouvriers coiffeurs communiquait à la presse la note suiA'ante, qui est bien curieuse :
Le mardi IM mai. les ouvriers coiffeurs se sont présentés eliez M. TiC >roaI. l'ue de Paris. 17.
Après avoir présenté leurs revendications pour la fermeture à midi, le dimanche, pins à huit heures du soir, excepté les jours de travail, ils ont été accueillis à coups de hache : six ouvriers ont été blessés.
Ils réclament mille francs de dommages-intérêts.
Les certifi<'ats du docteur seront présentés à M. Lomont, commissaire de police de Saint-Martin.
le. syndicat des ouvriers coiffeurs soutiendra énergique-
ment, par tous les moyens possibles, les revendications tics ouvriers blessés.
L'acte de M. Le Moal montrait que le patronat coiiimençait à être exaspéré.
La situation devenait, d'ailleurs, à chaque instant plus critique. Le sous-préfet appelait les gendarmes de toutes les brigades de l'arrondissement. Le V juin, les troupes campent sur le Cliamp-de-Bataille pour maintenir l'ordre très sérieusement menacé par les dockers grévistes. Ces derniers s'assemblent, en elfet, à huit heures du soir dans la salle de la Bourse, où ils tiennent une réunion tumultueuse. L'adjoint au maire Le Tréhuidic prêche la guerre au capitalisme et surtout aux entrepreneurs. Vers dix lieures, une cohue se dessine. Puis, en rangs serrés, chantant la (Uinnar/nolc et VInfcrnation(il<\ les manifestants déambulent vers la ville : rue de Siam, ils brisent à coups de pierres la devanture des cafés, mais ils se heurtent aux gendarmes à cheval quand ils veulent attaciuer la maison de l'armateur Chevillotte, rue du Château (maison déjà saccagée une première fois). Changeant alors de tacti(iue, les émeutiers se divisent en plusieurs groupes, et tandis (|ue certains (h^scendent vers le port de commerce avec r(\s])oir de jeter à l'eau quel<|ues marchandises, les autrc^s montent sur h^s hauteurs de la ville : des soldats, des gendarmes sont atteints i)ar les nombreux ])r()jectiles lancés dans la nuit. A 11 h. 1/2, le gendai-me à clieval Chéreau, de la brigade de Kosporden, est amené couvert de sang sur le Cliamj)-de-l>aîaine : il a le crânc^ fortement entamé par nu caillou. Ce soir-là, le combal entre la trou])e et les émeut iers dura i)rès de trois heures. Lue barricade fut ébauchée sur la place de Landerneaii...
La population commençait à être terrorisée. Un télé<ii'amm(^ ])ai-venu de Lorient ai)prenait aux l»restois (ju'au cours de la même nuit du l'"^ au 2 juin, une bande de (îOO ])illards avait incendié des chantiers de construction et que», sans la bravoure d'une demidouzaine^ d(^ «gendarmes, commandés i)ar le maréchal (h^s loiiis chef Laléouse, un véritable désastre eut éclaté, fjiisant <h' nombreuses victimes. A Lorient, la iirève du bâtiment battait son plein et cet épisode en mar(]uait le caractère révolutionnaire. A Lorient, également, la magistrature avait dû capituler devant rémeute et des juges apeurés avaient réformé un jugement sous la menace de la rue.
Donc, Brest et Lorient, deux ports de guerre, donnaient le spectacle de Tanarchie dans toute sa splendeur.
Les commerçants et industriels brestois comprirent qu'il fallait absolument organiser la défense. Le jeudi '2 juin, un grand meeting se tenait à la Bourse du Commerce, et la question fut agitée d'une manifestation des gens d'ordre, (lui se rendrait sur le champ à l'hôtel de ville, afin de sommer la municipalité de prendre des mesures effectives contre le tumulte de la rue, car, suivant l'expression du })résid(^nt de hi chambre de commerce, M. ^Marfille, « on n'osait plus sortir de peur d'être victime des bandes armées de gourdins n. L'assemblée repoussa l'idée d'une manifestation, mais (die chargea son bureau de se rendre immédiatement auprès du maire et de lui transmettre cette réquisition :
— (( Au nom de la liberté, les commerçants et industriels brestois sommcmt la municipalité de faire r(\spect(4- la ])ro])riété et les personnes. »
Le citoven-mairt^ collectiviste et révolutionnaire.
effrayé lui-même de ce qu'il voyait depuis son élection, — laquelle ne remontait encore qu'à quelques jours, — ne se fit pas trop i)rier, il faut le rcn-onnaître :
(( ^Monsieur le maire, déclara M. Marfille, président de la cliambre de commerce, vous êtes Télu de la ville de Brest ; vous devez à tous les citoyens sans distinction aide et i)rotection, et c'est ce que nous v(mons vous demander au nom de tous. Nous avons la plus ferme confiance que vous ferez cesser tous ces désordres, qui compromettent le bon renom de la ville de Brest. ))
M. le maire répondit aux délégués :
(( Je partage absolument A^otre manière de voir ; j'espérais jusqu'à j^résent que le calme ne serait plus troublé ; mais, en i)réseuce des violences que j'ai constatées moi-même, je viens de prendre un arrêté dont j(^ vais d'ailleurs vous donner lecture. »
L'arrêté contenait les passages suivants :
Viî la loi (lu 7 juin 1848 relative aux attroupements îrrniés ou non armés sur la voie publique :
Considérant ([ne (l(^s manifestations (Mitraînanl des voies de lait et des actes rejirettables se produisent depuis (iu(M- (jues jours sur la voie jinblique et troublent la tran(iuillit('' el niCMne la sécurité' des habitants :
Qu(^ Si des ouvriers en y.r('ve ont le droit de manifester Peurs revendications, c'est à la condition que ces jnanifestations soient pacili(ïues et ne pointent aucune atteinte à la liberté ni à la tran(|U!llité de (jui (jue ce soit et qu'elles ne paissent avoir lieu à des heures troublant le rc^pos public.
Arrêtons
Article 1''. — Tout atti'oupement de nature à troubler la ti'an(iuillit(' des habitants et toute manifestation, (lîiel (in'eii soit le but ou robj(M. sont formellement interdits sur la \<>ie publi(]ue à partir de neuf Iumii'cs du so'r.
Alt. i*. Les |)ai'ticipants à toute manifestation de ce
Rcnre ou se livrant à des cris ou (U^s chants d(^ nature à troubler le repos des habitants seront appréhend(''s par des agents de la i>olice et. au besoin, par la force armée, pour ("tre |)oursuivis devant les tribunaux comp(''tents.
De son côté, la }K>li('e, prévoyant de rudes journées prochaines, ])ortait aux journaux une petite note officieuse dont le texte, reproduit plus loin, en dit long sur l'état des esprits :