AVIS A LA POPULATION
Xous ne sauvions trop engager les liabîtaiits de Brest qui ne veulent pas se njêler aux manifestations à s'éloigner toujours (les points où une eollisiou est i)Oi-sible entre la troupe et les énieutiers.
La présence des curieux est une cauf-e de gêne pour la force armée dans ses efforts en vue de maintenir l'ordre.
De plus, les curieux non manifestants risquent de recevoir des coups, les soldats ne pouvant pas les distinguer des i)erturl)ateurs.
Donc, jusqu'à ce que la rue soit redevtMîue lilire, nous conseillons aux gens paisibles de rester chez eux le soir.
Ty'était exquis I
Le Parlement se préoccu])a des événements d(^ IJrest. AL Goulaine, sénateur du Morbihan, interpellait le gouvernement à la séance du Sénat, le jeudi 9 juin, et M. Delobeau, sénateur du Finistère, interA'enait au débat, arrachant à AL Combes ce cri du cœur :
— En co qui concerne Brest, déclara le président du conseil, une véritable épidémie de grèves y sévit depuis quelque temps. On a même été UK^naCv- d'un(» gi'cxo de bonnes d'enfants. (Ilircs.)
Une grève des ouvriers coiffeurs a cessé ])resqu(» aussitôt que connnencée, les intéressés ayant obtenu satisfaction.
La grève a donné lieu à quelques désordres, bris de devantures, etc., mais le calme semble revenu. Ouvriers el patrons semblent disposés à s'entendre.
La grève des boulangers fut plus grav(\
Des dégâts furent commis dans les boutiques de boula iigei'ie, bien que la police pi'ésente eût fait l'impossible pour in.iinteni]' Tordre. Les d(»gAts connnis se montent à 2.670 fr.
Les patrons, d'ailleurs, se défendirent, et ils eurenl raison.
— DiJ —
Les x^^ti'ons n'avaient pas fini de souffrir...
La grève des docliers continuait, éniaillée d'incidents plus ou moins vifs. La présence permanente des troupes sur les places publiques avait donné à létlécliir aux grévistes, qui emploj'èrent des stratagèmes pour exécuter leurs mauvais coups : le jeudi IG juin, ils se rendent par petits grouj^es, sans bruit, jusqu'au port de commerce et jettent à Peau toute une cargaison de vins déchargée le matin même du st(^amer Brcstois. Le lendemain intervient un ])vocès-verbal de conciliation, qui semble ouvrir une armistice. ^Nlais ce n'était qu'une illusion. Pas plus que l(^s garyons boulangers qui, malgré des contrats antérieurs acceptés de jmrt et d'autre, attaquaient sept boulangeries dans la nuit du 20 au 21 juin, les dockers n'étaient décidés à mettre bas les armes.
La Bourse du Travail, tenant à démontrer son utilité, veillait ferme à ce que toutes les causes de conflit et de guerre civile fussent soigneusement entretenues. Le T' juillet, le comité général de cet établissement publiait un placard ainsi conçu :
Le jeudi 2 3 juin, les sociétaires de la e<>oi)éi*a(ive l'Ef/alité, réunis pour discuter leurs intérêts corporatiis. ont été odieusement i)rovo(p!és i>ar un déploiement de forces (pii ne pouvait amen<n' «pie des troubles.
TiC comité général de la lîonrse d\\ Travail et le conseil d'administration de la coopérative V E<fnUtv adressent au conseil municipal, au maire de Jîrest, dont l'arrêté oblijic à de pareilles iniquités, l'assurance de leur profond îiiépris ;
Inl'ormenl W public (pie M. le maii'e. deux de ses adjoints et plusieurs <'ons< illers municipaux. étaiK eux-niêjnes nuMnbres du conseil d'administration de la coopéi-ative y Eîiaïitc, et. par consé(pient, orjianisatiMirs de cette réunion, ont a^i comnu' d'inl'ects personnajit's, se prêtant à toutes les bcsojiiies, amenant, d'un (ôté. les troubles (diton) et de l'auti'e. ré<piisit ionnant des aiicnts. des soldats et des «icndarines à pied et à cheval pour réprinuM* ces soidisant tt'oubles (pi'ils organisent eux-mêmes :
DoinaïuUMit à la nniiiicipaliU'' si les travailleurs ont encore le droit de se réunir i)our diseutcr teurs intérêts.
Si nous l'avons qu'on nous laisse en user tranquillement ; au contraire, nous nous déclarons i)rêts à nous défendre contre de semblables ignominies.
Le comité généiHil de la Bourre du Travail.
Retenons ces dates :
C'était le 1^' juillet que les muuieipaux étaieut traités d'infect. s personnages ;
('e fut le 4 juillet que les mêmes municipaux, désireux évidemment de justiûer l'injure dont ils étaient couverts, votèrent cent mille francs pour la création à titre officiel de la Bourse du Travail qui, nous le savons du reste, existait à titre privé et avait jusqu'alors manifesté son existence en chambardant la ville entière.
L(^ '1 juillet, la grève des tramways se déclare.
Le 3 juillet éclate la très grave émeute que nous relatons au début même de ce chapitre, et à la suite (le kuiuelle le vice-amiral ^lallarmé, préfet maritime, prit un ordre du jour où il adressait (( ses cordiales félicitations à M. le capitaine Minot et aux gendarmes commandés de service le 3 juillet courant, }:()ur le sang-froid et l'énergie dont ils ont fait preuve dans l'exécution de leur mission ».
C'est un dimanche. Le commandant d'armes fait fîonner la générale en ville pour inviter les soldats à 1 entr(M' dans leurs casernes.
Mais les mesures d'ordre étant insuffisantes, une milice de volontaires décidés à assurer l'ordre dans la rue se recrutt^ dans la bourgeoisie» et h» petit commerce. Cette milice, (pii fut l'objet de certaiiu^s plaisanteries d'assez mauvais goût, étant donné les circonstanc(\s dans lesquelles son organisation s'accom-
I)lit, agit plus d'une fois très vigoureuseuieut et tit le L'oup de poing quand Toccasion se x)résenta.
Un fait va nous montrer où en est l'industrie :
Les entrepreneurs syndiqués du bâtiment, appelés à soumissionner pour la construction d'un édifice ie la marine, informèrent, à la date du 6 juillet, le commissaire général de la commission du port de Brest (( qu'en présence des revendications ouvrières actuelles du svndicat du bâtiment de Brest, ils avaient le regret de ne pouvoir soumissionner ».
Plusieurs chantiers étaient d'ailleurs fermés, par suite des grèves (lui éclataient dans les différentes corporations du bâtiment, et notamment parmi les plâtriers. La maison Bastit (fabrique d'agglomérés de houille) informe le public le même jour que, pour les mêmes raisons, elle vient de suspendre la fabrication et de licencier son personnel.
Le comité général de la Bo\irse du Travail fort, désormais, de l'appui officiel de la municipalité, continue d'exciter la population ouvrière par d'infâmes placards, essa^'ant tour a tour d'intimider le tribunal, qui va avoir â juger des grévistes, et la presse indépendante, dont tout l'effort consiste à contrecarrer l'anarchie débordante.
Nous voici au vendredi 8 juillet 1904, la journée la plus dramatique, certes, de cette première série de soulèvements ])0])ulaires. La surexcitation des ps])rits est à son c()mbh^ M. Collignon, ])réfet du Finistère, est accouru ])()ur seconder M. Tourcl, s()us-])réfet de Brest, (]ui, durant un mois de i)er])étiiclles ah^'tes, a assumé les ])liis redoutables res])()nsabilités. Le ])remier soin du jjréfet est d'aftiidier partout la loi du 7 juin 1S48 relative aux attrou])enients. On sent (jue \r gouvernement de M. (\)nd)es
est décidé à écraser d'un coup Fémeute favorisée ijar la municipalité socialiste.
Les affiches blanches du préfet vont-elles arrêter les perturbateurs ? Point.
L'après-midi de ce vendredi 8 juillet, le tribunal correctionnel avait condamné à des i)eines légères d'emprisonnement plusieurs grévistes boulangers pris en flagrant délit d'action directe. Il importait à la Bourse du Travail de venger ces camarades, victimes de la (( justice bourgeoise ».
Dès huit heures du soir, le Champ-de-Bataille, point de concentration de toutes les manifestations, est occupé par plusieurs compagnies du 19^ d'infanterie de ligne et du 2^ régiment d'infanterie coloniale, encadrées par deux cents gendarmes à cheval. Ce déj^loiement de troupes n'intimide nullement les perturbateurs. Ils arrivent en bandes bruyantes, conspuent le préfet, le sous-préfet et le commandant de la gendarmerie, chef d'escadron Sevel.
Une première charge de gendarmes est ordonnée pour déblayer le terrain.
Dans la rue Saint- Yves et sur la place La Tour d'Auvergne, les manifestants reviennent de nouveau. La gendarmerie à cheval, renforcée par un peloton d'infanterie coloniale, les refoule par la rue de la Mairie et par la rue Colbert. Du haut des remparts, des projectiles de toutes sortes sont lancés sur les gendarmes. Des coups de feu retentissent. Les gendarmes ont sabre au clair. Quelques-uns ripostent et tirent des coups de revolver.
Des brigad(\s d'agents de police montent sur les remparts, afin de chasser h^s manifestants (^ui, après, reviennent se placer au même endroit. Les gendar-
mes restent en permanence à ce carrefour, près du lîois-d' Amour. De nouveaux projectiles sont lancés contre eux.
Le lieutenant-colonel d'Astaford, chef d'état-major de la place forte, qui sort du dîner offert par le général Hagron, à Tliôtel Continental, est atteint d'une pierre au bras droit.
31. Collignon arrive avec MM. Lefebvre, commissaire central ; Moërdès, commissaire spécial ; Gibert, commissaire adjoint, et Le Gad, chef de la police municipale.
La foule des manifestants vient encore d'envahir le quadrilatère de la place La Tour d'Auvergne, la rue de la ^Mairie et la rue Saint-Yves.
]\r. ]\[oërdès fait sonner les trois coups de clairon avant les sommations.
Les manifestants ne se dérangent pas. L^ne nouvelle charge a lieu et les manifestants sont obligés de reculer jusqu'à la rue de Siam et la Grand'Rne, où des troupes coloniales les refoulent vigoureusement.
IN^ndant tous ces mouvements, d'autres évolutions s'opèrent à l'angle des rues Saint-Yves et d'Aiguillon, qui sont barrées par des gendarmes et des troupes coloniales, et on la circulation est interrompu(\
Une bande de dockers et d'autres ouvriers rev(*nant de Recouvrance, d'où la force armée les avait ex])ulsés, veulent forcer le cordon de tronpes ]^]i\c{' dans la rue d'Aiguillon.
La gendarmerie, sontenne par l(»s coloniaux, les re])ousse.
Ils se forment en colonnes et descendent la v\w d'Aiguillon, passcmt les rues de Siam, du Petit-Mou-
lin, ]Mon<>e et du riiAteaii, en cliantant (les refrains révolntionnaires.
Arrivés à l'angle de la rne de Traverse, ils sont obligés de se séparer : nn cordon de tronpes leur barre le passage.
Dans la rne Saint- Yves, des pierres sont lancées contre les soldats. Ceux-ci font circuler la foule.
A l'angle de la rue de la Mairie et de la rue de Siam, où sont en permanence un peloton de gendarmes et une compagnie d'infanterie coloniale, les pierres pi eu vent.
Le lieutenant-colonel d'Astaford et de nombreux journalistes, qui i3assent derrière les chevaux des gendarmes reçoivent des projectiles qui leur sont lancés du 4*^ étage de la maison i^ortant le n*" 27 de la rue de la Mairie.
Ces pierres ne les atteignent pas, mais on n'a que le temps de se garer, car, au même moment, deux coups de feu à balle partent de la même maison.
Le commandant de la troupe ordonne aux habitants de fermer leurs fenêtres, tandis que les gendarmes sortent leurs revolvers des étuis.
Le préfet fait cerner la maison, où une arrestation est opérée, et se tient à Tangle de la rue de la Mairie et de la rue de Siam, où se trouvent ^IM. Jacquet, substitut du procureur de la République, et Fenoux, juge d'instruction.
De nombreuses pierres viennent frapper M. Collignon, M. Fenoux, ainsi que les personnes qui les entouraient. L'une d'elles est blessée à la nmin.
L^n gendarme est frappé à la tête.
Ordre est donné de faire évacuer la rue de Siam ;
— lo:") —
les gendarmes font une charge jusqu'à la place des Portes. De tous points ils sont assaillis. Des coups de revolver sont tirés contre les troupes.
Les gendarmes ripostent par un feu nourri, (|ui ne dure pas moins d'un quart d'heure. Les manifestants sont poursuivis jusqu'aux avancées des portes, où un peloton de gendarmes, avec deux compagnies d'infanterie coloniale, les cernent.
L'ordre semble à peu près rétabli sur ce point, lorsque les émeutiers recommencent une nouvelle attaque.
Les devantures des magasins volent en éclats sous la pluie de pierres qui ne discontinue pas.
Les gendarmes font un feu de salve à plusieurs reprises et poursuivent ainsi leurs agresseurs sur la place de la Liberté.
Un soldat du 2' colonial, Alphonse Hébert, est frappé d'une balle de revolver à la joue gauche. On voit par là (]ue les revolvers sont chargés, du côté d(^s émeutiers du moins.
On transporte le blessé chez M. Pérou, buralistes où M. Collignon lui donne les premiers soins.
Le préf(^ consoJ(^ Alphonse Hébert et lui dit :
— Ce n'est rien, mon pauvre petit : un bobo ijui guérira vite. Raconte à ta famille et à tes amis que c'est le préfet qui t'a soigné, et que c(^ soit pour toi une consolation.
M. rolligiion adresse ensuite des conseils aux ouvriers (jui se trouvent dans le burc^au de tabac. 11 leur dit de méditer les scènes scandaleuses i\m déshonorent la vilhs II ajoute que parmi les ouvriers il y a certainement d(^ braves gens qui ne ])euveHt être rendus resi>onsables de ces faits.
A ce moment se produit une scène plutôt comique.
Tous les ]ninii(i])aiix, fiors sans doute de leur bes<)<>iie, sont accourus. Ils entourent le préfet. L'adjoint au maire Goude, commis de l'arsenal, s'avance vers M. ('olliiiuon et se plaint amèrement de l'attitude de \i\ troupe et, notamment, d'un capitaine qui lui aurait man(iué de respect... Le préfet reçoit fort mal ce personna.ii'e stupéfiant. Un autre adjoint, le ])rof(^sseur du lycée Litalien, prend à partie M. Collionon, mais il n'a pas plus de succès que son camarade^ et (^st sévèrement rappelé à l'ordre. Enfin, hc()ns(Mllei' Havel, professeur au lycée également, manque de se faire arrêter, séance tenante, parce (ju'il parle un peu trop vertement au premier magistrat du département...
En ])résence de l'attitude résolue du préfet, les conseillers se retirent, ^fais ce qu'il faut retenir de cet incident c'est qu'en pleine émeute, et alors que la ville est menacée d'être mise à feu et à. sang, la municipalité tente un suprême etfort pour accroître le gâchis.
Le lendemain, le préfet faisait afficher un avis officiel interdisant tous les attroupements.
])(» son côté, le maire socialiste était astreint, par la force des choses, à placarder l'avis suivant à la populatiem :
Le })i(iire de Bvcst à ses eoneitoi/ens Il iaul que tout le monde sache bien que l'ordre doit être assuré dans la rue et que nous répudions l'action diiccte sous toutes ses formes. Nous engageons donc les citoyens respectueux des lois à rester calmes. Si notre appel n'était pas entendu, nous nous verrions forcés de prendre à nouveau des mesures que nous voulons éviter.
Nous sommes convaincus que la population brestoise écoutera la voix de la raison et que nous n'aurons plus à déplorer des événements comme ceux d'hier soir, iîrost. ?e « juillet 19 04.
Le tu a ire, AUBERT (Victor).
17 ironie est assez amusante ! Tandis que toutes les corporations ouvrières étaient poussées à la f>Tève et il la lutte à outrance contre le patronat par ses adjoints et conseillers, le maire était obligé d'infliger à ses (( camarades » un désaveu aussi public que cruel.
Une quarantaine d'arrestations avaient été opérées dans la nuit du 8 au 9 juillet. Du côté de la troupe, il y avait eu de nombreux blessés. Le commissaire de police Lefebvre eut l'idée de faire ramasser, le 0 juillet au matin, sur la place des Portes, qui avait été le centre de Taction, les différents projectiles dont s'étaient servis les émeutiers. Il rapporta ainsi douze cents cailloux et une quantité considérable de tc^ssons de bouteilles. Par la liste des blessés, on v(M'ra que la lutte avait été chaude. La voici :
I.o maréchal dos logis chof Furif, de Brest : luxation au poignet gauche et contusions multiples ; le gendarme Le Corre, de Saint-Pol de Léon : chute de cheval très grave drns une charge, plaies contuses sur tout le côté droit ; le gendarme Pierre, de Carhaix : chute de son cheval, qui a été pi is à la bride par un manifestant, contusion violente du g(,'nou droit ; le gendarme Thébault, du Huelgoat : plusieui'S contusions à la tête ; le gendarme Pirot, de Cai'haix : blessé aux jambes ; les gendarmes K(''ranguéven et Burbon. de i^leyber-ChrJrit : plaies contuses à la tète avec tessons de bouteilles ; 1 m d'eux a eu son k(''[)i cou|)é ; le maréchal des logis Aubin, de Chàteaubriant : contusions à la tète : le brigadier Guillerme, de Pont-Chàteau : plaie à la jambe ; le grndarme TiC Gall, de Paimbonif : i)laie contuse à la léte : 1(* gendai'me Laurent, de Chàteaubriant : contusion du coude droit ; le gendarme Gaillard, de Saint-Mars-la-Jaille : ])laie du genou : le gendai'me .Mcllc de Mculoir : plaif à la tète.
De nombreuv snliials fui't'nl t''gal<Mn»Mil \i('lini<'s des manifiv^hMils.
L'n ouvrier peintre, Jean (îuéguen, âgé de 'M ans,
avait reçu, au cours des bagarres, une balle de revolver à la jambe droite.
Le lendemain, la garnison était renforcée de trois escadrons de dragons venus de Nantes et de 1.000 hommes d'infanterie.
Les grèves continuaient avec entrain.
L'inquiétude est partout. Le préfet du Finistère prend un arrêté interdisant la retraite aux flambeaux du 13 juillet.
La fête nationale semble un deuil public.
Pour qu'il j ait fête dans la famille, pour que les esprits soient à la joie, il faut que la paix règne dans le ménage, il importe que la concorde soit dans les cœurs.
Mais une fête où tous les convives auraient des visages tristes, des mines de croque-morts, devrait changer de nom, et c'est pour cela que le 14 Juillet 1901 ne fut pas pour les Brestois l'occasion des réjouissances coutumières ; pourquoi la veillée n'en fut pas égayée par les tambours retentissants et les ophycléides au puissant souffle des retraites nocturnes ; pourquoi tant de fenêtres de leurs maisons ne furent pas ornées du drapeau tricolore, de ce drapeau qui, lui aussi, doit avoir ses i3udeurs et répugne à se trouver en compagnie de certaines loques...
Point d'illuminations non plus, après le carillon général des cloches et le tonnerre des salves d'artillerie. Sur les places, dans les rues, aux carrefours, cavaliers et fantassins bivouaquaient, prêts à prendre les armes !
Dans ce lugubre tableau, un rayon de soleil filtra cependant, mit de la lumière pure et vive sur les
liommes et les choses, et ce rayon ce fut l'armée qui rapporta en ses étendards lorsque, fière et grande, noble et superbe, elle défila majestueusement à la levue.
(Jroirait-on que les excellents municipaux collectivistes autant qu'antimilitaristes s'étaient réunis, la veille, afin d'examiner la question de savoir s'ils devaient, oui ou non, assister à la grande solennité militaire I
Les municipaux décidèrent de venir, mais quelques-uns d'entre eux, et non des moindres, vinrent comme des chiens qu'on fouette, en veston court I
Contrairement aux traditions, les municipaux s'abstinrent, d'ailleurs, de se joindre au cortège administratif, réuni autour de M. Tourel, sous-préfet.
Et alors il se passa ceci :
Quand le sous-préfet et les fonctionnaires parurent, ils furent salués respectueusement et sympathie] uement par tous, et les cris de : (( Vive le sousl>réfet ! Vive la gendarmerie ! Vive l'armée I » retentirent.
Bientôt après, lorsqu'apparut le cortège municil)al, des sifflets éclatèrent.
Le public infligeait ainsi aux municipaux une leçon sévère, mais juste.
Et voilà pourquoi les municipaux eussent été mieux avisés de rester au logis. L'attitude inconvenante, déi)l()rable, de (luehjuc^^-uns d'entre eux, au l)assage d(^s drapeaux, justifiait l)ien, d'ailleurs, les sifflets (les i)atriotes éconirés I
La grève des tramways s'éternisait. Elle était marquée par les incidents les plus violents : les fils étaient coupés sur plusieurs points, malgré une ac-
tivo surveillance et les patrouilles incessantes. Le 18 juillet, trois agressions se produisent contre des travailleurs non ,i>révistes : un menuisier de l'usine, 31. Lanosse est à deuii-assonnué ; un machiniste, 31. lîouteroux, est violemment frappé ; un manœuvre, M. Marzin, est également fort malmené.
Le 10 juillet, le conseil municipal se réunit et, naturellement, la discussion s'engage sur les troubles, les grèves, les émeutes. L'état d'Aïne des collectivistes s'étale ici dans toute sa beauté révolutionnaire. Lisez plutôt :
M. Robert. — Jo vous demando, monsieur lo mairo. si c'est vous qui avez donné l'ordre de rf^quisitionner les troupes ?
Si c'est vous. Je ne vois ])as ])ourquoi vous ne les r(^{\reriez pas.
M. Aubnrt. — C'est bien moi qui ai réquisitionné les troupes ; mais, depuis, Tordre était revenu. J'ai demandé deux fois qu'elles lussent retirées et je croyais hien que les réquisitions ne seraient pas maintenues.
J'ai écrit au i)réfet maritime un(^ ])remiére Cois, le 12 Juillet, et. une second(^ fois, le IG.
3/. MoniK. — O'iciîid vous avez pris la première réquisition, ne vous y a-f-on pas un peu forcé ?
M. Anhrrt. — J"ai été obligé de me conforme]' aux ordres du sous-préfet. me déclarant que si J(^ ne l'équisitionnais pas, il prendrait les réquisitions lui-même.
M. Mornu. — Voilà. Il a eu la main l"orcé(\ Il était obligé de réquisitionner, puisque les mesures étaient déjà prises.
M. Vibert. — Un jour, le sous-préfet n'écrit même pas au maire. Il écrit au commissaire central, lui rappelant les engagements pris.
C'était le commissaire central qui recevait les ordres directs.
On voit désormais où le bât blesse ces messieurs. Furieux de constater que l'ordre semble rétabli dans la ville, malgré eux, ils ne peuvent plus supporter
la présence des troupes, — et le maire, comme Ponce- Pilate, essaie de s'en laver les mains.
L'adjoint Goude réclame la nomination d'une commission d'enquête, afin de rédiger un rapport (jui sera ensuite envoyé au ministre de l'Intérieur et dont l(^s conclusions démontreront que tous les torts sont du côté du préfet, du sous-préfet, de l'autorité militaire. Cette commission municipale est élue séance tenante. Dressa-t-elle jamais le fameux rapport ? Nous n'en savons rien. Mais ce que nous savons bien, c'est que, plus tard, le désir des collectivistes se transforma en réalité et que ceux-là qui avaient sauvé la ville de Brest du pillage et de l'incendie fur(înt châtiés comme des coupables.
Il plut aux conseillers municipaux brestois et à (juclques esprits forts de qualifier de provocations les mesur^'s d'ordre très sévères prises par l'autorité supérieure^, afin de mettre la ville à l'abri des coups de main de l'émeute.
Le principe d'une bonne administration en ces nmtières se résume dans ces mots : gouverner, c'est prévoir. Il consiste aussi à exagérer la prudence l)()ur éviter les malheurs irréparabh^s.
Sans doute*, le journal de M. Jaurès accumula des colonnes et dc^s colonnes de coi)ie ])our démontrer (juci l(^s s(nils coupables étaient ])récisément les fonctionnaires chargés de maintenir l'ordre, fonctionnaires couverts, (Mi l'occurrence, ]n\v leur clu^f direct, .M. ('omb(\s.
Mais (jue prouvait cette prose lamentable et trop copieuse ? Kien, si ce n'est <iue tout ce (|ui a été f'ail réiKHKJait à un besoin urgent.
Il y a plus : au moment même où la ville de Krest
était encore gardée par les forces militaires, les incidents les i)lus graves se produisaient dans d'autres \ ill(»s, où, soit par négligence, soit par pusillanimité et désir de conserver d'éphémères popularités, les administrations locales n'avaient pas cru dcA^oir intervenir et assureur Tordre au moyen de la force armée.
A Cluses, le maire, confiant dans les promesses des grévistes, autorise une manifestation... Il s'agissait, avaient dit les organisateurs, d'une simple promenade à travers les rues. Que se passa-t-il au cours de cette promenade ? On ne le saura jamais (lu'imparfaitement. Mais ce que l'on sait bien, c'est (jue des coups de fusil furent tirés sur les grévistes devant l'usine Crettiez et que ces coups de feu ont terriblement porté, puis(iue, parmi les manifestants, trois sont morts sur le champ et quinze furent blessés.
A Casamène, un patron graveur, M. Cattin, menacé par ses ouvriers en grève, les reçut à coups de fusil et atteignit Tun d'eux, M. Chatelat.
Donc, voilà des villes où, par suite du manque de prudence de la part de l'administration, responsable de la sécurité des citoyens, des ouvriers ont été tués et blessés.
Herait-ce s'avancer trop de dire que si, à Brest, nous n'eûmes pas à (enregistrer des faits scmiblables, nous le dûmes à la prudence éclairée de Tadministration préfectorah^ (4 à la force armée appelée à tem])s sur les lieux menacés. ? Croit-on (]ue les esprits n'étaient i)as assez surexcités ])our que de sanglantes collisions (Hissent été jjossibles ? K'avonsnous pas entendu, à travers nos rues, de véritables
feux de luousqueterie, et de combien d'épaisseurs de clieveu s'en est-il fallu pour que l'on en arrivîit à s'entre-tuer ? L'expérience faite est concluante :
A Cluses et à Casamène, faute de mesures d'ordre suffisantes, il y eut des morts et des blessés. A Brest, grâce aux réquisitions intelligemment prises et maintenues sine die, il n'y eut pas de morts et t<3us les blessés sont depuis longtemps guéris.
Gageons que si c'était à refaire, le préfet de la Haute-Savoie et le sous-préfet de Bonneville n'hésiteraient i^as à adopter le système préventif auquel s'appli(iuèrent en ces difficiles circonstances M. le l)réfet du Finistère et M. le sous-préfet de Brest, avec l'approbation complète du président du conseil.
Nous soumettons ces réflexions si simples à tous les esprits impartiaux et sages ; nous aurons l'occasion de les rappeler plus tard, au moment où nous aurons à stigmatiser l'injustice dont furent victimes deux fonctionnaires qui ont bien mérité de la Iîépubli(iue. (i\w l'on compare leur attitude à celle des municipaux collectivistes pour lesquels le gouvcM'nement n'eut jamais que les plus tendres égards. Une anecdote, entre* mille, montrera la ditt'érence de ces attitudes : Le iM juillet, le sous-préfet, cédant aux i)laintes unanimes de la ])()i)ulation ])rivée d(» moyens d(* transj)()rt d(q)uis ])lus d'un mois, décide (\r faire circuler l(*s cars sous la ])rotecti()n de la tron])e. Le service marche tant bien (|U(» mal, grâc(» aux ])atrouilles. (^ue fait la municii)alité ? Klh» tejite (rintimid(»r les travailleurs. La ])r(^mière A»:)iture est à ])eine dans la nie (juc l'adjoint \'ib(M-t se ])réci])ite et demande au conducteur .s'/7 d le fx rinis (h' circuler (sir), Chargé des services de police.
cet ineffable miiuicipal s'empressait de mettre aiusi ses pouvoirs au service de la grève, en entravant la liberté du travail... Les grévistes profitent de la circonstanee pour informer le public du danger qu'il court en montant dans des A'oitures conduites par des (( gens inexpérimentés ».
La commission d'enquête nommée par le C(>nHeil municipal eut pu, à bon droit, s'enquêter elle-même.
Les Brestois qui connaissent l'histoire de leur ville n'ont point oublié de quelle fayon les mouciuirds de la Terreur exerçaient auprès de leurs concitoyens leur vil métier. Levot, ou quelque autre, raconte (}u'à certaines heures du jour un drapeau était hissé au sommet de la maison portant alors le numéro 2G de la rue de Hiam. Ce signal indicpiait (pie le registre des dénonciations était ouvert au district révolutionnaire et que les délateurs pouvaient venir déposer leurs petites ordures dans Tofôcine immonde où Ton préparait soigneusement la besogne du bourreau.
Il paraît que le dépotoir ne désemplissait pas.
La nomination par le conseil municipal brestois d'un comité de salut public, dont la mission devait consister à faire une enquête sur les troubk'S et émeutes, ramenait le souvenir vers cette délicieuse épociue où la guillotine fonctionnait sans r(»lûche. (Les petits enfants, dit un anecdotier du temps, profitaient, le soir venu, des loisirs du bourreau l'our venir couper la tête des i)oulets dans la lunette sanglante.)
Les conseillers municipaux de 1904 regrettaient évidemment les mœurs de 1793. L'un des commis-
— Horaires enquêteurs, radjoint Vibert, pronoucjail, un mois avant son élection, le 15 juin, en réunion publique, les paroles suivantes :
— ... Xoiis voulons prendre à ceux qui ont le superflu... NoU'% voulons prendre les capitaux de ceux qui en ont trop...
Les bonnes gens qui écoutaient ce langage connaissaient, sans doute, la si^nilication du mot p/tu- (Irc. Il y avait là une excitation formelle, très malsaine et malheureusement très efficace, étant donnée Tintluence de l'orateur sur l'auditoire auquel il s'adressait. En différentes autres circonstances, l'adjoint A^ibert tint des propos semblables. La commission d'enquête, si elle eut fonctionné, n'cnit pas man(|ué de voir en lui l'un des principaux autcHirs des émeutes.
Un autre membre de la même commission, dont la responsabilité eut été facilement établie, était le cito^^en Martin.
A plusieurs reprises, et notamment à la réunion du Treillis- Vert du vendredi '27 mai 1904, Martin prononçait des paroles de la plus extrême violence. Sentant son cas mauvais, il rectifia depuis ses propres paroles. ]\Liis ce qu'il ne faut pas oublier, c'est (lue la nuit qui suivit, celle de vendredi 27 au samedi 28 mai, fut l'une des plus agitées de la ])éri()de révolutionnaire. Plusieurs boulangeries furent saccagées.
Vn autre cou])ab]e, c'étail l'adjoint Le Tréimidic, agitateur ])rofessionnel. Sa culpalnlité ajjparait grave, dans ra])])el de la IJourse du travail, placardé en ville le vendredi l""" juillet, jour dc^ la com-
parution dc^s «grévistes boulangers devant le tribunal correctionnel de lîrest.
... Votre devoir, camarades, était- il dit dans cet appel, est de protester contre ces vengeances patronales, et, en vous solidarisant avec eux (les émeutiers), leur montrer que vous êtes prêts à les suivre dans la voie qu'ils vous ont tracée.
Cette affiche, qui eut les effets que l'on sait^ était signée par le cotnité fjcuéral de la Bourse du travail. Le citoyen Le Tréliuidic fait encore partie de ce comité. Donc, il fut l'un des auteurs de Tappel à r insurrection...
Voici donc bien établie la responsabilité des municipaux les plus en vue. La commission d'enquête aurait eu là des sujets fort intéressants à étudier et à mettre en lumière ; elle préféra s'abstenir, et cela se conçoit, du reste.
Ici se place la genèse d'un gros incident, dont la solution se fit attendre deux ans et qui jeta la perturbation dans l'un des services de sécurité publi(|ue les plus indis})ensables. Nous voulons parler de la désorganisation niétliodi(iue opérée par la municipalité dans la compagnie des sapeurs-pompiers.
On n'a janmis su pourquoi les municipaux révolutionnaires prirent en grii)pe les officiers de la coni])agnie des sapeurs-pom]>iers brestois, et, tout ])articulièr(Mmnit leur ca])itaine Aymé. Toujours estil (]u'un beau soir — c'était à la séance du 27 juillet, et alors <iue les grèves s'étaient monu^ntanément ai>aisées, — sans motif apparent, le conseil vota une
sorte de blâme injurieux eoutre l'état-major des pompiers.
Le capitaine Avme, présent à la séance, répondit de la place qu'il occupait dans la partie de la salle réservée au public, par un seul mot, qui ne fut pas celui de Cambronne :
— Merci î s'écria-t-il.
Ce (( merci » fut comme une sorte de déclaration de guerre — d'une guerre interminable qui, dès ce moment, éclata entre la municipalité et le brave capitaine.
Toute la presse s'occupa des pompiers de Brest, qui faillirent devenir aussi célèbres que ceux de Nanterre — avec cette ditterence que ceux de IJrest n'allaient plus à Fexercice. La grève qui sévissait partout, dans tous les corps de métier (1), ne pouvait épargner les pompiers. Il se produisit des scènes inimaginables, épiques. Ce n'est pas une chanson, c'est une opérette tout entière que l'on pourrait écrire à ce sujet. >s^ous nous bornerons à résumer les faits :
Le 29 juillet, c'est-à-din^ le surlendemain de la scène du conseil municipal, les sapeurs se réunissaient, rédigeaient une protestation qu'ils communi(iuèrent à la presse. Elle était ainsi connue :
Brest (Isle Koiiéau), 20 juillet.
La compa^niic des sapeurs-pompiers de Brest. r»'unle en assemblée g«''n<''ra]e exti'aoï'd inaire.
(Considérant que. Jusqu'à ee jour, les sous-oflieiers. eaj)oraux et sapeurs nOnt eu qu'à se louer do leurs officiers, déelarent ai'L'ei)ter le règlement et la disciplim^ imposé's à leur organisation.
( 1 1 \m août, le >yii(li( al des sn^i's-IVmuu's inciiara «It» diclaror la grève.
Protestent de toutec leurs forces contre Tinsulte qui a été adressée, hier soir, au cours de la séance du conseil municipal, aux officiers et au conseil d'administration de la compagnie.
Et, devant Ws circonstances actuelles, renouvellent à leurs officiers l'assurance de leur dévouement et de leur zèle le plus absolu.
Ces braves iiiilitaires rendaient donc, ainsi, un honmiage public à leurs ofticiers — mais leur attitude, loin de calmer les municipaux, les excita au suprême de^^ré. Désormais, les révolutionnaires de riiôtel de ville s'ingénièrent à brouiller les officiers avec les hommes. Ils y réussirent amplement. Le 3 août, un meeting se lient, où les officiers sont invités à comparaître... devant leurs hommes. Le citoyen-maire Aubert préside cette séance scandaleuse, où Ton voit des soldats en uniforme conspuer leurs chefs recouverts des insignes du commandement. L'adjoint Goude a découvert le meilleur et le plus sûr moyen d'envenimer les choses : il accuse^ les officiers d'avoir extorqué la signature de leurs subordonnés et d'en avoir abusé pour donner au document reproduit ci-dessus, un caractère officiel !
Le 5 septembre 1004, le conseil municif^al se livre à des débats absolument scandaleux et où il est démontré (fue l'anarchie la plus conif^lète règne i)armi les sapeurs-pompiers. En fait, la ville est désormais privée de secours en cas d'incendie. Accusé de tous les crimes, le capitaine A^ane, très mal soutenu par l'administration, tiré à liue et à dia, tient bon (luand même, donnant un nmgnifique exemple d'én(»rgie. Deux documents permettent d'établir l'affreux désordre dont la municipalité prenait gaie-
ment la responsabilité, laissant ainsi les habitants à la merci d'un sinistre important qui eut trouvé la population sans défense. Celui-ci, d'abord :
Lo maire de Brest informe les commerçants que la municipalité ne paiera pas les fournitures qui seraient faites désormais sur la commande du capitaine ou des officiers do la compagnie des sapeurs-pompiers.
Le maire de Brest, Aubert (Victor).
Puis, cet autr(^ qui répond au premier :
Le capitaine Aymé, commandant la compagnie des sapeurs-pompiers de la ville de Brest, a Vhonneur de prévenir ses concitoyens c^u'à compter d'aujourd'hui il répond personnellement des dépenses qu'il pourrait engager pour les besoins de la compagnie et le service d'incendie, dont il l'cste et demeure entièrement chargé.
Il invite tout spécialement les habitants à le faire prévenir sans retard en cas d'incendie, soit 33, rue du Château (i" étage), la nuit, soit âo, rue de la Mairie (au V''), le jour.
Malgré les nombreuses difficultés qui leur sont actuellement créées, le capitaine, les officiers, sous-officiers et sapeurs restés fidèles à leur engagement sont décidés ii faire leur devoir jusqu'à décision à intervenir, sans se soucivr des attaques intéressées dont ils sont journellement l'objet.
AYME, comina)idant la compagnie des sapeur s potnpirrs de la ville dr Brest.
On voit d'ici l'embarras des comujer(;ants appelés à fournir ù la coiH])a^iiie des sapeurs-])ompiers les objets dont elle ])(Mit avoir besoin. Il est difficile d'imai'iuer, n'c^st-cc ])îis, situation i)lus grotesque. Le ca])iiaiu(\ fort de sou droit, ])ublie un ordre de service invitant ses subordonnés à se confornu^' aux réi>l(Mnents et à fermer l'oreille ;nix excitai ions malsaiu(ss des muiiici]>au\.
Voici 11 n extrait de cet ordre très eiirieiix et dans lecpiel l(^s intéressés poiiri'ont trouA^(»r des éléments précieux pour la canq)aj>ne entreprise en A'iie de soustraire^ les compagnies de pompiers à la domination souvent arbitraire et fantasque des municipalités :
L'intervention de l'adjoint au maire Goiide dans le ser- A'iee intérieur de la eompa^nie est illégale et abusive. Après avoir l'ait détruire, en sa présence, les ordres du capitaine commandant, qui se trouvaient affichés au poste des i)ompiers, il a l'cquis la force poîir faire respecter le service qu'il avait arbitrairement fait envoyer aux sapeurs et aux exclus de la compagnie.
Après avoir commis toutes les incorrections à l'égiard des officiers, l'adjoint Goude a fait forcer la serrure du bureau de la conipasiiie et fait clian<;er la clef pour arrêter tout à fait la marche du service.
xlujourd'hui, la désorganisation est complète ; la police, sur les injonctions de la municipalité, protège les exclus qui ont été désignés, à tort, pour le service de garde de nuit
l'instruction est complètement arrêtée la société de
secours mutuels et de retraite ne peut plus, par la faute du citoyen Goude, faire face à ses engagements. Enfin, grâce à lui, l'anarchie est complète dans nos rangs.
Tjc capitaine commandant la compagnie a pour devoir de protester contre de pareils agissements et de revendiquer les droits du corps des sapeurs-i^ompiers..
L'intervention directe de la municipalité de Brest et spécialement de l'adjoint Goude dans le service, n'est pas fondée et les actes de violence de cet adjoint sont des abus iVautorité.
L'autorité compétente en est saisie, et, jusqu'à ce que le ministre ait pris une décision. n\il n'a qualité ijour discatcr les €t('tes du commandant.
Le capitaine rappelle, dans ce même ordre de service, que, en vertu de l'article 9 du décret du 10 novembre 1903, le corps des sapeurs-pompiers relève uniquement du ministre de Tlntérieur. Mais 1(^ ministre de Tlntérieur s'occupait aussi peu que possible de ces scandales. Il laissait aller, alors que
l'adjoint Goiide eût mérité cent fois la révocation et même... autre chose pour avoir publiquement traité le commandant des ponij^iers de concussionnaire.
Le 13 novembre, c'était un dimanche, soixantequatre sapeurs ( l'effectif de la compagnie était de 107) organisent une cavalcade. Ce jour là, dix sapeurs devaient passer au conseil de discipline. Mais les excitations révolutionnaires ont produit l(Mir effet. Révoltés contre leurs officiers, les ponq^iers vont aller les conspuer devant leurs domiciles r(^spectifs.
A neuf heures, une sonnerie de clairon indique le garde à vous ! Aussitôt, la colonne se met en route.
En avant de la colonne marchaient les sapeurs qui devaient passer en conseil d'administration.
Venait ensuite, à cheval, Tex-sapeur Manson, costumé en lieutenant : bottes, pantalon de velours, veston en cuir, sur lequel deux galons en tresse étaient fixés par des épingles, et le casque avec plumet rouge.
Les hommes portent des pancartes. L'une d'elles représente un officier de pompiers, sans galons, montrant de son sabre une maison enfiammée.
Une autre porte l'inscription suivante :
Aujourd'hui, à dix lieures. grand conseil de guerre eliez les pompiers.
Président : iMngoustn di llimun'do ; vice-président : Corsosi di Saittcrhio.
(^u'on se Je dise I I I
lldJlé voir, vous rirez Fort.
Les quatre officiers se trouvent ainsi visés : y\M. Aymé, commandant ((|ui fait le commerce des ho-
inards) ; Muracciole, lieutenant ; Halle et Fort, sous- lieu tenant s.
Et cette mascarade dura près de deux ans, au bout desquels le braA^e commandant Aymé dut s'avouer vaincu.
Le gouvernement, au lieu de le soutenir, l'abandonna complètement. M. Aymé donna sa démission, absolument dégoûté, après avoir lutté désespérément contre l'anarchie.
L'affaire des pompiers servit d'intermède entre l(»s grèves de 1904 et celles qui éclatèrent en mars 1905. (1)
I^a paix relative qui régna après les graves ém(Mites de juillet 1904 n'était qu'un armistice, durant l(Nquel la Bourse du travail continua son oeuvre d(» haine et de ruine. Elle devint une sorte d'école de guerre sociale où, chaque soir, de nombreux ouvriers venaient, après la journée finie, apprendre le sabotage et l'action directe généreusement enseignés à c(^s esprits simples et droits par les chevaliers de la (\ G. T. Ce qui se disait dans ces réunions est inimaginable. T^n témoin, digne de foi, raconte que l'on conseillait aux chefs de famille l'emploi du sabotage jusque dans l'accomplissement de leurs devoirs les plus intimes et que le tenancier de l'établissement exploitait une boutique d'objets innommables. Le respect de nos lecteurs et surtout de nos lectrices ne nous permet pas d'insister sur ce point.
Dès le commencement de l'année 1905, tout le
(1) Nous parlerons dans lo chapitro VI des grèves de Tar-senal, qui (VlaU»reni en novombre 4904 et en novembre 1905, ]e présent chapitre étant réservé aux grèv(\s civiles.
monde savait à Brest que la grève générale du bâtiment, entraînant celle de toutes les corporations, allait éclater. En effet, le 18 février, les entrepreneurs sont sommés par leurs ouvriers d'avoir à accorder sur-le-champ un certain nombre d'améliorations — augmentation des salaires et diminution des lieures de travail. Le 19, au matin, les intéressés prennent connaissance, en assemblée plénière, de la réponse des patrons et décrètent la grève.
(Quelques jours auparavant, le 13, le conseil municipal avait gravement délibéré sur remploi d(^s troupes, et le maire, responsable de l'ordre, avait passé un vilain quart d'heure. Le conseiller Thoury (^t plusieurs de ses camarades avaient formellement déclaré que l'armée était seule cause de tous les troubles et que si, à nouveau, on mettait des soldats dans les rues, les plus graves événements étaient à craindre.
Un échantillon de cette discussion, au cours de laquelle les conseillers faillirent se battre à coups de poing, fera connaître le ton des débats socialistes et de (juelle façon ces messieurs de Tliôtel de ville comprenaient leur devoir. Il est emprunté au compte rendu sTénographique :
M. Marlin. — .Inniais, nous n'avons su qui réquisitionnai! les troupes.
M. LUnl'icn. — Co no pouvait être que le maire.
^f. Martin. — Soinim^s-nous iei. oui ou non, pour dt't'i'ndfo les ouvriers ?
M. JÀtaUon. — Evidennnent.
M. Martin. — • Eh bien, alors ? Tant quo vous aurez des troupes, vous aur(V. du désordre.
M, Honzdiit. — A quoi lv)!i avoir dos troupos, aloi's ?
fouali'c ou cin([ conseillers parlent à la fois, doj)((ul. s'inlerpollant. I.O bruit est intense. On n'onlond plus ce qui se dit.)
M. Martin. — Il ne faut pas faire retomber sur la municipalité les troubles du mois de juillet.
M. Roifzauf. — Si ces gens-là étaient calmes, il n'y aurait pas besoin de réquisitionner les troupes.
M. Jeannic. — Vous êtes bien heureux, vous, d'être patron !
3/. RoKzmit. — Je ne suis pas plus heureux que vous.
A ce moment, l'huissier fait circuler une liste pour recueillir des signatures en vue d'un scrutin public.
M. Mormi. — Je voterai la confiance au maire et pas pour cer- Tïiin adjoint.
M. Litalien fait un signe de dénégation.
M. Mornu. — Parfaitement. Vous avez beau protester.
M. Xovince. — Prenez garde de faire le jeu de la réaction !
Une voix. — Sur quoi porte le scrutin public ?
Une autre voix, — Sur la confiance à donner à la municipalité.
3/. Goiide. — La question, ainsi posée, ne signifie rien, puisque la municipalité ne se solidarise pas.
La question ne peut se poser ainsi.
M. Aiibert. — Je demande le scrutin public. Toute la municipalité est engagée, puisque des réquisitions ont été prises par d'autres que par moi. Ils sont dans les mêmes conditions.
M. Goude. — Je n'ai jamais pris de réquisit-ons.
M. Auberf. — Parcp que vous n'avez pas fait les fonctions de maire.
M. Vibcrt. — Je n'ai jamais fait de réquisitions.
M. Litalien. — Je ne crois pas qu'il s'agisse de savoir quels sont ceux qui ont fait des réquisitions. Le maire est l'homme responsable de la municipalité.
Je me solidarise avec le maire.
M. Gourivaud. — Je me solidarise avec le maire.
M. Vibert. — J'ai dit au maire que j'étais contre les réquisitions.
M. Auberf. — Il est facile de dire non quand on n'endosse pas de responsabilité.
M. Goude. — Si vous avez pris des réquisitions, c'est parce que vous êtes poussé par le sous-préfet pour nous mener à l'abîme. Vous n'avez pas la force de résister.
M. Aubert (sur un ton très vif). — J'ai assez de caractère pour faire ce que je veux. Si je le fais sur un ton différent que d'autres, je le fais tout de même !
M. Goude. — Vous devriez lui fermer votre porte. Vous en avez le droit, mais vous n'avez pas d'énergie !
M. Aubert. — Si j'ai manqué d'énergie, je demande le scrutin public !
M. Martin. — Alors, vous nous collerez des troupes jusqu'à perpette !
M. Thoury. — Je tiens à expliquer mon vote.
M. Le Ray. — Chacun sait ce qu'il a à faire, m... (ici le mot de Cambronne).
Le maire obtint, pour tout potage, douze voix a])probatives.
On voit que si Tharmonie socialiste et collectiviste n'existe pas ailleurs, ce n'est pas au sein du conseil municipal brestois qu'il faut la venir chercher. Il y eut, pour la frime, bien entendu — échange de témoins, le soir même, entre les adjoints (roude et Gourivaud.
Mais la grève du bâtiment bat son plein.
Le maire hésite à montrer les soldats, crainte, sans doute, d'être interpellé à nouveau. La rue n'est déjà plus tranquille. Les manifestations tumultueuses recommencent. Des cavaliers, des gendarmes arrivent de toutes parts, et, le dimanche 2G, au matin, la ville reprend l'aspect d'état de siège qu'elh» avait au mois de juillet précédent. Le préfet du Finistère assume la direction des mesures d'ordre — ce qui n'est pas pour déplaire au maire socialiste.
Une grande réunion des grévistes se tient à neuf lunires, à la salle de Venise, lieu de prédilection des agitateurs brestois. A la tribune apparaissent les adjoints. Une déclaration de l'un de ceux-ci, le citoyen Vibert, met l'auditoire au courant de la situation. Un des assistants ayant demandé qui avait réquisitionné les troupes, Vibert déclara qu'ayant appris (]ue des soldats seraient placés aux environs de la salle de Venise, il était allé trouver le maire afin de se rendre près du sous-préfet et lui demander que la manifestation eflt lieu.
M. Tourcl iiK^ (Irclarn. coiitinuo l'adjoint, que la loi do 1848 sur les attroiipemonls existait ot qu'il fallait la mottro en vigueur.
M. Collip:non nous demanda ensui((> quelles mesures d'ordre nous allions prendre.
Sur notre refus (]o ne réquisitionner ;ine\me li-oupe. il déclara
qu'il prenait on mains la direction des mesures d'ordre, tout en nous déclarant déchus des pouvoirs de police.
Voilà ce que nous avons fait. (L'assemblée applaudit.)
Vous aviez promis formellement de ne pas vous livrer à des violences, mais seulement à une simple manifestation pour montrer aux patrons que vous rtes unis.
Vous avez votre dignité d'hommes autant que tous les hauts fonctionnaires.
Nous avons accompli en conscience notre devoir de travailleurs.
En terminant, je vous engage à ne pas tomher dans le piège qui nous est tendu, car plusieurs voudraient que quelques travailleurs restassent sur le carreau.
Puis, c'est le tour de l'adjoint Gonde. C'e dernier attaque le préfet et le sous-i)réfet avee nne violence qni, sons tons les gonvernements bien constitués, lui eût valu la révocation immédiate.
Ainsi chauffés et surchauffés, les grévistes sortent (4 t(^nt(^nt une nianifestaticm, mais ils se heurtent à la f()rc(^ armée et sont oblii>,és de r(^n,i»aîner, pour cette fois, leur (kinnaynole.
L(^ comité de la Bourse du travail, toujours en éveil, essaie d'apitoyer les militaires et fait afficher ce placard :
Militaires.
Xous vous domanclons seiile«ient un peu de réflexion.
lia consigne et les corvées pleuvent dru sur vous en ce moment. Pourquoi ? Parce que les ouvriers de toutes corporations de la ville, fatigués d'être exi)loités, deinandent un peu (Vdinélio ration à leur sort et à eeUii de le^irs faniUles.
Inimédiatenient, on vous réquisitionne, on vous fatigue, <ni vo\is excite, pour que vous i)rotégiez, par vos armes, l'exploitation i)atronale.
Kt, brutalement, vous réprimez toute tentative de revendication de notre part, nous ])renant en haine, nous considérant comme les seuls coupables de votre surmenage.
Camarades,
Ja's ei)\ipubles sont les patrons, vos exploite^irs iVliiiT et de demain (pil, malgré leurs coffres-forts garnis, refusent les concessions demandées par ceux qui crèvent de faim.
Ce n'est pas nous qui deiiiandoiis votre réquisition. Au lieu de vos haionnettes, nous demandons : du pain, du 2^(1 in.
Méfléchi^isez et agissez en hommes conscients. Fraternité entre tous les malheureux !
Le comité fédéral de la Bourse.
11 itiut dire que, durant ces périodes si troublées, les soldats firent, comme toujours, preuA^e d'une patience admirable. Ils ne méritaient i)as Faccusation de (( brutalité » que les révolutionnaires leur jetaient ainsi gratuitement.
Il est à remarquer que le mouvement gréviste bréstois avait, à ce moment, gagné le département du Finistère tout entier. Les membres du comité de la Bourse du travail ne se contentaient pas d'exploiter la ville — ils A'oulaient aussi infester les caml)agnes. Si l'on ouvre les journaux de l'épocjne, ou constate, en etïet, que des grèves sévissent à Laiiderneau, à Morlaix, à Quimperlé, à Douarnenez, à (^uimper et autres lieux. C'est une véritable épidémie.
Le citoA'en Le Tréhuidic constate, avec grande joie, les résultats obtenus. Déclamant en un meeting, il dit :
XoLis avons réussi à obtenir que les femmes se jognent à nous dans ces petits pays ; je ne vois pas pourquoi, à Brest, elles ne marcheraient pas comme leurs sœurs de misère de Quimper et (lo Douarnenez.
Dans ce dernier pays, on ne savait, il y a (|uel(iues années, que l)i''er la bonne sainte Anne. Mais, aujourd'hui, pécheurs et sardinières sont revenus de leur erreur. On les a vus. le mois dernier, marcher en rangs serrés, porlanl bi»Mi iiaul le (h'apeau rouge de la. Sociale.
Vous avez lous des fcnunes el des so'urs [ui sont e\ploil('es par les bourg(H)is. 11 faut que cela cesse et je ne désespère pas. si la grève dure une huitaine de jours, de voir les couturières, modistes, bonnes, femmes de cliambre, etc.. veiur se joindre à nous.
Etiectivemeut, une cortaine agitation 8e manifestait parmi les modistes, les couturières, les bonnes d'enfants et les femmes de chambre. Et le citoyen Le Tréhuidic avait lieu d'être fier de sa propagande.
Le député radical Isnard saisit cette occasion pour se rappeler au souvenir de ses électeurs. Comme il était attaqué par ses anciens amis de la municipalité, il riposte, le 2 mars :
Je fus, en effet, le bon pilote aux élections municipales... le nom du député sur la liste, c'était la victoire assurée... me l'a-t-on assez dit et répété... et huit jours après, ceux-là mêmes que j'avais conduits à bon port ne s'en souvinrent plus ; et maintenant que le navire est dans les cailloux en face des dangers, on se souvient du pilote. Mais, sans doute, moins pour lui savoir gré de son expérience que pour essayer d'entamer sa bonne réputation.
Le navire était, en effet, dans les cailloux, et bien i)rès du naufrage. Une lettre publiée dans la Dcpcchc de Brest par (( un citoyen brestois » indiquait, le lendemain, au député blocard quel eût été son devoir (( de bon pilote ». Elle résumait la situation en quelques lignes saisissantes. Le « citoyen brestois » conseillait à l'élu de la première circonscription de monter à la tribune et de prononcer un discours ainsi conçu :
3Ionsieiir le président du conseil, depuis huit mois.
la ville de Brest est eu proie à rauarchie la plus violente.
« Cette anarchie a été fomentée tout d'abord par des fonctionnaires, \m\y des salariés de l'Etat : toutes les administrations, que l'Europe ne nous envie plus, comptent au moins un représentant au sein du conseil municipal de Brest, foyer de désordre, de provocation, de ruine et de désastre. 11 y a \i\ une douzaine d'employés de l'arsenal, des commis des contributions indirectes, des commis des postes et télégraphes, des profes.seurs de lycée, des instituteurs, des employés de l'Assistance publique, des maîtres d'ftudes;
en un mot, toute la lyre administrative chante dans ce concert collectiviste et révolutionnaire. Or, n'en doutez pas. c'est au conseil municii)al que le feu qui embrase actuellement la ville de Brest a pris naissance. C'est le citoyen Vibert, ouvrier de l'arsenal, qui est le grand promoteur du ((. chahut )) dans les rues. C'est le citoyen Goude, commis de l'arsenal, qui a obligé le vice-amiral Mallarmé à quitter son commandement. C'est le citoyen 3Iartin, ouvrier de l'arsenal, qui, de concert avec l'ineffable Le Tréhuidic, excite les ouvriers civils à se mettre en grève. C'est le citoyen Xovince, membre de l'Université, qui, de concert avec le citoyen Havel, autre membre de l'Université, injurie le préfet les soirs d'émeute. Je laisse, pour mémoire, les Hirlam, les Le Ray, les Mornu, dont le rôle actif dans toute cette anarchie brestoise est bien connu, et je vous le demande, monsieur le président du conseil, vous qui avez en mains le pouvoir légal, de débarrasser à jamais la ville de Brest de tous ces fonctionnaires, vous qui pouvez envoyer Goude au Sénégal, Vibert au Dahomey et Xovince au lycée de Tahiti, — qu'attendez-vous, qu'attendez-vous !! »
Mais le député Isiiard se garda bien, on le devine, de suivre ce conseil.
Le 3 mars, toutes les corporations sont en grève, depuis les maçons jusqu'aux cordonniers, en passant iy<{r les terrassiers et les cochers de fiacre. La l)0urse du travail ne désemplit pas. Les meetings succèdent aux meetings. L'adjoint Vibert pousse à la résistance :
Jh rrois que vous serez persévérants, dit-il aux grévisles. ear vitus voyez les efforts faits par la Bourse du travail, ainsi que par vos déléguer;. Il faudra bien, un jour, que vous aviez satisfaction.
Les patrons ne veulent pas céder parce qu'ils ont le monoi)oie de l'argent. Mais vous. les ouvriers, vous avez le monopole du travail.
Vous avez le «Jro't fl le deviiii* de lutter iniui' rîuné'lMUMtion de Votre soi'l.
Xos pessoui'ces sont bien pdilcs i'( c'est poui'quoi il n»' f;iut pas aller au cabaret.
«^.onservez votre argnil jmmu' continuer la lutte jusqu'à coinp'»''te s;itisf;iction.
Montrez au.\ bourgeois, «pii se saoulent 'a luiit i.sic'. tpi'en faisant abstraction de tous les alcools vous êtes dé'cidés à lutter jus- (pi';iu IvtuI et ;'i obtenir' voire part de soleil.
Vu autre orateur, le citoyen Etard, secrétaire du lîâtiuient de Paris, venu en villégiature à Brest, déclare ceci :
— Il n'est pas pussible que les patrons soient de bonne foi, dit cet énerguniène.
Parce qu'ils ont des « picaillons », qu'ils ont pris je ne sais où, ils se croient supérieurs aux autres.
A Paris, on crève de faim comme ici, mais on a une journée plus forte.
Si, aujourd'hui, les patrons sont acculés à vous donner satisfaction, c'est qu'ils ont peur de la «casse ».
Tout à l'heure, vous avez vu les provocations des troupiers, qui vous dispersaient alors qu'il n'y avait aucune obstruction.
Ils sont venus vous provoquer. Et si quelqu'un d'entre vous, plus vif que les autres, avait lancé une pierre sur ces gens, que vous nourrissez chaque jour, ils auraient pénétré ici et vous auraient délogés à coups de .sabre et de botte.
Ces gens — j'allais dire ces bestiaux — qui sont déguisés toute l'année, croient qu'ils ont le droit de vous arrêter.
Je ne suis pas le père de ces bestiaux, mais j'en suis le père nourricier. Il faut faire cesser cette attitude.
S'il y a de faux frères qui travaillcnl, tous les moyens sont bons pour les déloger. Ceux qui travaillent n'ont pas de conscience.
Dans la lutte actuelle, vous devez vous cduquer pour les luttes futures. (Applaudissements.)
Si uous reproduisons toutes ces élucubrations que certains lecteurs finiront peut-être par trouver inr.ipides, c'est i)arce qu'il importe de faire connaître l'usage qui est fait de ces institutions qualifiées (( Bourse du Travail » subventionnées par l'argent des contribuables, tolérées par le gouvernement et qui préparent ouvertement la guerre civile — c'est aussi parce qu'elles justifient amplement la nu^sure vigoureuse j^rise plus tard par le préfet du Finistère contre les agitateurs habitués de l'officine révolutionnaire brestoise.
Le () nuirs, une tentative de conciliation échoue. La grève devient jdus âpre. Le temps est détestable. Les ouvriers délibèrent sous la pluie. Ils ont
Toid I lis out t'aiiri I Les ciiarretiers ont cessé e travail ; il faut faire escorter iràv la troupe :ous les véhicules que les patrons conduisent. J.e •lief de gare de la Compagnie de l'Ouest informe la ^ous-préfecture qu'il lui est impossible d'assurer la ivraison des marchandises. Les fosso3'eurs refusent i'enterrer les morts et conspuent l'entrepreneur Sa- [aun qui, mettant lui-même la main à la pâte, creuse iin tombeau I
Le gros obstacle à l'entente est le travail aux [)ièces.
On est étonné de voir cette revendication tenir :ant de place dans les préoccupations d'hommes (pii lénoncent sans cesse, dans les ternies les plus éner- ^icjues, l'asservissement en lequel les tient l'é- ^oïsme i)atronal.
L(is ouvriers devraient cei)endant se r(»ndi'e compte que la substitution du travail aux pièces m travail à la journée est précisément ce qui distingue le patron de ce que le langagxi courant appelle un journalier. Le bourgeois (jui commande à un menuisier une table ou une chaise n'accepterait pas de s'engager à payer d'une part les matériaux entrant dans la confection du meuble dont il a besoin, d'autre ])art le nombre d'heures consacrées à sa confection ; il veut savoir d'avance ce (jifil aura à payer ; il ne veut pas être assujetti à contrôler 1(^ tem])s ])assé ou la quantité do matériaux (Mn])loyée ; il V(Mit surtout u'étre pas (>l>ligé de se rendi'e com])te si l'on a em])l()yé trop de temi)s ou tro]) (h' matériaux. Il conclut (h)uc nvec le menuisier un uuirché à la i)ièce ; le fournisseur y Mouvc l'avantage d'échai)per au contrôle imiuisitorial
— K{i> — (liriiii clicMil giiiicheux ou siiiipleiiieiit méticuhnix serrait en droit de lui iuiposer ; il est libre de son temps et de ses procédés, travaille quand il lui plaît et connue il lui iilaît ; il n'a plus à revoir son client et à discuter avec lui (lu'au moment de la livraison de la marchandise.
i 'e nu)de de contrat, si commode et si avantaj>eux à la fois pour le patron et pour son client, est exactement celui que condamnent si énergiquement les meneurs de la grève : ils ne veulent pas qu'un cuvrier puisse s'engager vis-à-vis d'un entrepreneur à tailler de la pierre ou à casser des cailloux à tant du mètre carré ou du mètre cube. Il est clair cependant (jue l'entrepreneur, débarrassé du souci de la surveillance, réalise par là même une éconoiiii(^ de frais généraux que la loi de l'offre et de la demande, à huiuelle personne ne peut échapper, l'oblige à i)artager avec le tâcheron, sans quoi personne^ n'accepterait de travailler à la tâche ; de son côté, l'ouvrier est débarrassé du contrôle du ])atron sur l'emploi de son temps ; il n'a plus besoin de (ommencer ou de cesser son travail à une heure fixe ; il n'a ménu^ plus besoin de venir travailler à nu (MU placement déterminé pour sc^ mettra sous la :;urv'(nllance du patron ou de ses préposés, : il ])eut travailler à son d(miicil(\ 11 n'est responsable de remploi de son tem})s (|u'envers lui et envers ceux (Mi'il soutient de son travail, et cette responsabilité s Miv(\:^arde son indépendance et en fait la dignité.
Au contraire, le travail à l'heure comporte nécessairement pour l'ouvrier l'obligation de se s(mniettre à ce (jue le i)atrou s'assure à cluKiue instant, soit
])ar lui-même, soit par Tiutermédiaii-e de subalternes souvent peu bienveillants, qu'il emploie utilement le temps qui lui est payé. Si l'asservissement dont parlent tant nos grévistes existe réellement, où se trouve-t-il, sinon dans cet assujettissement à un contrôle de tous les instants, qui est la conséquence inéluctable du paiement à l'heure ?
Assurément, plus la valeur morale de l'ouvrier s'élève, plus il a conscience des devoirs que lui impose un contrat librement consenti, î)1us la surveillance du patron devient discrète, au point de disparaître à peu près complètement ; elle n'en existe pas moins, en principe, et cela seul suffit pour que l'ouvrier reste le subordonné de son patron, tandis (^u'il devient son égal, véritable patron luimême, lorsqu'il travaille à la tâche : alors seuh*ment, il a le droit absolu de se soustraire à tout contrôle de l'emploi de son temps.
Ce sont là des vérités d'une telle évidence (ju'on se demande comment elles ne sont pas encore unanimement reconnues par tous les intéressés. En fait, elles sont aper(;ues plus ou moins distinctement par tous les travailleurs sérieux ; ceux-là scMils ne veulent pas les admettre ([uî ont peur de la i"es])onsal)ilité (|u'elles comi)ortent (4 (jui, se sentant incai)ables d'un effort soutenu, i>rétendent se faire attribuer en échange d'un travail insuffisant le ]>rix de riuMire stipulé en faveur des meilleurs ouvriers. Ces ouvriers médiocres ou mauvais ont ])our eux les meneurs (|ui, s'ils ont toujours à hubouche les mots (le liberté et (rindé])endance, sont les derniers à vouloir sincèn^nent rémau(i])ation des travailleurs (pfils exi)loitent, })arce (|u'ils savent bien (jue
(les ouvriers vraiment libres, eoiiseients, non souleiueiit (le leurs droits, mais aussi de leurs devoirs et de leur dignité, ne subiraient pas un jour leur tyrannie aussi violente qu'elle est ])eu désintére\ssée.
Dans un ai)pel adressé aux grévistes, le syndicat des entrepreneurs mettait les ouvriers en garde contre les tromperies de la Bourse du travail et leur disait (jue (( les meneurs n'avaient pas le droit de vouloir supprimer le travail aux pièces, puisqu'il n'était imposé à personne et qu'il ne pouvait qu'améliorer le sort de beaucoup d'entre eux ». Mais c'était peine perdue I Les ouvriers n'écoutaient plus que les excitations criminelles des agitateurs de l)rofession.
Les (esprits étaient très montés. La journée du S mars fut particulièrement mouvementée. A la sortie; des meetings, où le nombre des assistants allait toujours croissant, de sérieuses bagarres éclatèrent centre la troupe et les grévistes. Des charges de dragons eurent lieu dans différents quartiers, notamment devant les chantiers de l'entrepreneur Salaun, où les émeutiers avaient élevé une barricade. L'agent de police Elloir reçut un coup de couteau dans le dos. Quatre-vingts ouvrières de la maison Lhermitte-Brunelat quittent le travail et viennent rejoindre les "hommes au chant de la Carmagnole.
L'orateur Le Tréhuidic leur adresse ce salut cordial : ^
Il est temps que la femelle se joigne au mâle et montre que, comme les- animaux, elle a de la malice.
Elle est chatte et doit arracher les yeux de la tète des patrons.
Nous voici revenus aux beaux jours de juillet
Etant donnée la tournure que prennent les événements, l'Union des syndicats patronaux de l'arrondissement de I>rest étudie un projet de ;2jrèv(» i»;énérale des patrons.
Le 9 mars, tout va de mal en ])is.
Les rues sont, durant toutc^ la journée, le théâtre de nombreuses ba.cjarres. Les cavaliers chargent à chaque instant. La misère se fait sentir, terri])l(^, et la Bourse du travail or^çanise les soupes communistes. Le comité fait distribuer 3.000 portions ])ar jour et déclare qu'il sera bientôt en mesure de nourrir 5.000 grévistes... D'où venait l'argent, sinon d(^ la municipalité ? Ce jour même, en effet, le conseil municipal vote un crédit de 1.000 francs pour secourir les grévistes en même temps qu'une motion présentée par l'adjoint Goude et tendant au retrait des troupes... Le menu des soupes communist(»s était rédigé en style d'actualité :