LA VIE D’UN « ESCHOLIER
surgissent du tableau ; l’œil fixe avec complaisance les plans successifs de ce pittoresque panorama. Par-dessus tout, ce qui frappe l'étranger et s'impose à lui sans qu’il puisse échapper au charme qui s’en dégage, c’est la robustesse de la Grosse Tour, la masse élégamment trapue de Saint- Etienne, la basilique des clartés ; la fine aiguille de la Sainte-Chapelle ; c’est aussi le Louvre de Jacques Cœur, où le maître de l’œuvre a marié sans heurts deux types dissemblables d’architecture dont la grâce et la majesté s’allient avec bonheur ; là-bas, c’est la tour carrée de Saint-Pierre-le-Marché, aux arêtes vives ; plus loin encore, vers le couchant, c’est le pignon hardi de la Maison-Dieu, c’est l’abbaye de Saint-Sulpice émergeant d'un océan de verdure que l’émeraude anime de la gaieté chatoyante d’une gamme riche de tons et que la brise curieuse caresse de ses baisers légers.
Pénétrant en ville, après avoir subi la visite de la milice communale placée aux portes, notre étudiant-se dirige vers la place Gordaine, vers cet îlot de Bourbonnoux où demeure toute la jeunesse des Grandes Ecoles, car c’est là le « Quartier Latin berruyer ».
Les fils de famille descendent à l’auberge ; ils se logent au Heaulme d’Or dans la rue du Sauvage, ou aux Trois- Maillets, hôtelleries à la mode ; les moins fortunés, disons les gueux, ceux que l’on dénomme les « martinets » et les « galoches », tâchent de trouver sous les toits, dans un réduit que les saisons rendent glacial ou brûlant, un coin pour reposer leur tête, un siège et une table pour travailler et écrire ; d’ailleurs, qu’ont-ils besoin d’autre chose U) ?
fi) En 1559, le mobilier d’un étudiant se compose de : un lit garni, cinq draps, cinq serviettes, un coffre, une table avec des bans, deux armoires, quatre écuelles, deux assiettes, une salière, une assiette à oreilles, un pot d’étain, une poêle, un chaudron, deux landiers, une broche et deux cuillers de fer.
(Archives du Cher, E 1 1 31.)
LA VIE d’un « ESCHOLIER »
Ont-ils faim ? ils se placeront à la porte des Grandes Ecoles, n’hésiteront pas à tendre la main, à demander l’aumône : « La charité, mes bons seigneurs ! » disent-ils, et, toujours, ils trouveront des gens compatissant à leur malheur. Ce qu'ils cherchent, d’ailleurs, ce n’est pas le pain du corps, c’est la nourriture de l’âme.
Dès son arrivée dans notre ville, le jeune « escholier » est tout désorienté ; le bourdonnement des cloches des églises, les appels des crieurs et des vendeurs qui débordent des maisons de la rue Bourbonnoux depuis les changes de boucherie de la porte Gordaine et s’adressent à la clientèle, les gens qui s’interpellent, les avis de la municipalité que crie le trompette de ville, le passage de la milice ou des charrois d’artillerie de la ville, les cortèges d’étudiants où se mêlent toutes les langues, les disputes où le guet intervient sans ménagement, les bateleurs et les «joueurs de souplesse » qui exploitent la badauderie des passants et facilitent aux tireurs de laine la « vendange » des escarcelles, tout cela le jetteidans un profond étonnement, lui dévoilant une intensité de vie qu’il ignore.
Le milieu lui paraît encore plus extraordinaire qu'il ne se le figurait ; il se pliera facilement à ce nouveau genre d’existence et, malgré son amour du travail, il lui semblerait manquer à la tradition s’il négligeait de tenter quelque entreprise amoureuse, d’ébaucher des liaisons avec des filles de bourgeois, presque claustrées cependant, mais qu’il peut apercevoir le dimanche aux offices de Saint- Ursin, l’église sise proche les Grandes Ecoles ; quelquefois même, il fait appel aux bons offices de ces hommes de Dieu qui ne regardent leur prochain « que par une fenêtre de drap », mais ne rechignent pas au procédé si la récompense est honnête.
Entre temps, il fréquente les tripots et les tavernes lorsque son gousset est bien garni, si ses parents ont