LA VIE D UN « ESCHOLIER
répondu sans trop de difficultés aux demandes de subsides qu’il leur adresse par le messager de l’Université.
De cinq heures du matin à six heures après midi, il lui faut travailler ; les cours sont heureusement coupés par les cérémonies de l’Université, par la fête des Fous, par les Lendits, par les messes solennelles, par ces processions magnifiques que rehausse la présence de tout le personnel de l’Université : recteur, docteurs, régents, scribes, bedeaux, et jusqu'au sonneur de cloches ; — on y voit aussi les libraires, les copistes, les imprimeurs, les parcheminiers, les messagers de l’Université, et ce cortège imposant se déroule lentement par les rues tortueuses et étroites, accompagné par les clercs de la Basoche, dont le quartier général est à l’hôtellerie du Tambourin d’Argent, où trône Jehanne la Plantureuse, non loin de Saint-Aoustrillet.
L’Université est presque un Etat dans l’Etat ; l’étudiant est le maître chez lui, personne ne l’y peut arrêter ô) et ses livres sont insaisissables, car ce sont ses armes de travail ; il peut même exiger que son logeur donne congé à ses colocataires, si les professions qu’ils exercent sont bruyantes et de nature à le troubler dans son recueillement et ses études.
En somme, l’écolier est un privilégié ; il ne fait pas le service de garde imposé aux bourgeois, il plaide gratis contre le roi, il se distingue même jusque dans la mort, car il y a « l’ensevelisseur de l’Université ». Mais ce jeune homme, plein de vigueur, de santé et d’énergie, vit pour le temps présent ; il chante, se bat avec les vide-goussets, rosse les gens du guet, met trop facilement l’épée à la
(i) Plainte de l’Université contre un abus de pouvoir du prévôt de Bourges, coupable d’avoir fait arrêter et mettre à la question un écolier, au mépris des privilèges de l’Ecole ( 1 5 / 1 ). ( Arcb . dèp. E 112].)
LA VIE d’un « ESCHOLIER »
main, défend ses droits avec ses armes et les outrepasse quelquefois. Aussi, malgré lui, il se voit obligé de rendre compte au roi, dans les cachots de la Grosse Tour, des libertés qu’il a prises indûment.
Il en est même qui, « chatouilleux de la gorge », finissent par sentir la hart au col et dont les corps se brandillent au gré des vents à la potence de la porte Gordaine, non loin de l’hôtellerie de « la Truye qui file » (!) et de la maison à l’enseigne des « Troys Fleuttes ».
Cependant, ce n’est que l’exception ; pour le plus grand nombre, la fin des études assure le bonnet carré et le titre de docteur.
C’est alors qu’ils quittent à regret cette Université où ils ont acquis, au contact de maîtres célèbres, la science du droit et tout ce que l'esprit humain connaissait à cette époque. De retour dans leurs provinces ou dans les pays étrangers d’où ils proviennent, ils se feront un titre de gloire d'avoir subi leurs grades devant Duaren, Alciat ou Cujas.
L’Université a disparu ; seule, aujourd'hui, l’élégante demeure de Cujas (Musée du Berry) rappelle aux voyageurs que, pendant plus de deux siècles, Bourges essaima chaque année une foule de jeunes gens allant témoigner par toute l’Europe qu’au cœur de France, dans l’antique cité des Bituriges, dans la ville du grand Argentier, ils avaient appris à parler, à discuter et à juger des moindres choses. Ils étaient « avantageux » en pensant que peut-être ils avaient contribué, par les disputes qu’ils avaient soutenues, à permettre à la pensée humaine de faire un pas en avant, la dégageant des entraves des vieux préjugés, élargissant les vues étroites de l’ancien enseignement.
(1) A la suite de meurtres d’étudiants allemands dans une rixe, en 1554, quelques écoliers furent pendus.