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L'EFFORT ANGLAIS NE VEUT PAS ÊTRE UN DEMI-EFFORT

JE souhaite que j'aie pu, lecteurs, vous communiquer l'émotion, le plaisir que j'éprouvais à voir la richesse, le bel ordre et le sérieux des forces anglaises dans le Nord. Pour conclure ce récit des impressions d'un promeneur, il faudrait ouvrir mes dossiers et vous donner des chiffres détaillés. Combien les Anglais ont-ils débarqué de soldats sur notre territoire et quelle longueur du front occupent-ils ?

Mais on ne parle pas à son aise d'une

armée en campagne. Tenons-nous aux déclarations que j'ai déjà rapportées du lieutenant-colonel Henri Page Croft. Ce parlementaire écrit dans le Times que trois millions d'hommes se sont engagés volontairement. On saijt d'ailleurs qu'environ un million de ces soldats sont aujourd'hui en Belgique et en France. Saisissant résultat d'un effort prodigieux ! Comment la « misérable petite armée », en douze mois, au milieu de l'incessante bataille, et quand elle a rempli de ses héros nos cimetières, s'est^elle ainsi décuplée ? C'est un chef-d'œuvre, un miracle de volonté et de méthode, et voilà justifié le mot de lord Kitchener : « Le monde sera étonné. )>

Mais le but de cette guerre n'est pas que l'Angleterre, non plus qu'aucun des Alliés, étonne d'admiration l'univers. Le

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but de cette guerre est la destruction de l'Empire allemand. Il ne suffit pas que la France soit sortie du cloaque belle comme une créature céleste, ni que la Russie héroïque abatte à coups de hache des Allemands chargés d'armes et de munitions, ni que les Anglais fassent dix fois plus qu'ils n'avaient promis. Une seule chose importe : la victoire, qui nous sauvera de la mort.

Voilà ce que comprennent tous les officiers de l'armée anglaise. Et tandis qu'on admire ce qu'ils ont déjà réalisé, ils se taisent, songeant à mieux faire.

Je ne devais pas me borner, bien que ce fût l'essentiel de ma mission, à regarder ce qui est acquis. Après que j'eus examiné ce qui déjà travaille pour le salut du monde, je me suis inquiété de connaître les vues de ces hommes éminents et

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comment ils construisent dans leur esprit l'avenir de cette guerre.

Quelle tâche s'attribuent nos puissants alliés? Jusqu'où veulent-ils pousser leurs armements et ce colossal effort? Je me le demande, et tout le jour, à travers les conversations, je cherchais à comprendre le rôle que veut assumer demain l'Angleterre.

Pour être bien sûr de rester dans le fil du courant que je désire vous faire connaître, je ne me fierai pas aux raisons que ma mémoire a conservées ; j'emprunterai l'expression de cette manière de penser à un récent article du Morning Post du 29 juillet.

« Ne nous berçons pas par des phrases telles que : « Nous faisons notre devoir. » La victoire est la seule chose qui compte. Nous ne serons nullement consolés, si

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nous sommes vaincus, par la conviction que « nous avons fait tout ce que nos alliés étaient en droit d'attendre ».

(( Mais même sur ce terrain, où en sommes-nous ?

« La France a une population de 36 millions d'habitants. L'Angleterre, sans comprendre les colonies et le reste de l'Empire, compte 46 millions d'habitants. Sur l'ensemble des divers théâtres d'opération, nous n'avons pas engagé 4o "/„ des effectifs fournis par les Français. Si nous parlons seulement de la France et des Flandres, nos forces ne représentent que 28 7» des leurs.

« Avec notre population, nous aurions dû mettre en campagne autant d'hommes que la France, et nous aurions triomphé. La lutte eût été sans espoir pour l'Allemagne. Nous ne faisons pas notre devoir.

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(( Si nous comparons maintenant le front occupé, nous tenons seulement un sixième de la ligne défendue par les Français. La proportion des lignes est donc pire encore que celle des effectifs. Pourquoi cela? Est-ce donc que les munitions nécessaires pour les Flandres ont été envoyées aux Dardanelles? Avons-nous peur d'engager nos troupes, parce que nous manquons de réserves?

« Il ne doit pas y avoir de demi-mesures dans notre effort. Que penserait-on d'un homme qui lutterait pour sa vie d'une seule main et en donnant seulement la moitié de sa force? L'Allemagne sait qu'il s'agit d'une lutte à mort; elle pèse de tout son poids dans la balance. Toutes les forces de notre nation doivent être tendues vers la victoire.

(( Il n'y a pas de « raccourci )>. Nous ne

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verrons pas la Bulgarie, la Roumanie ni la Orcce entrer en lice ; nous ne verrons pas la Russie, la France ni l'Italie faire des miracles. Nous avons de bons alliés, de magnifiques alliés ; ils combattent de toutes leurs forces. Pour bien faire, nous devons combattre, nous aussi, de toutes nos forces, comme si nous étions seuls... »

J'ai voulu citer ce long raisonnement pour montrer que ces armements et ces outillages, que j'ai tant admirés, n'apparaissent pourtant, aux yeux de nombreux Anglais et de tous leurs officiers, que comme un demi-effort.

Souvenons-nous que l'Angleterre, c'est le grand pays où l'on aime vouloir et persister dans son vouloir, où le héros national Robinson Crusoé, qui n'avait d'abord qu'une misérable petite boîte d'outils, sut fortifier son cœur et durement travailler

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afin de dominer les circonstances défavorables. Derrière les forces militaires et industrielles que l'on me montrait, j'ai distingué une énergie spirituelle qui leur est encore supérieure. L'indomptable patience de la race anglaise, son invincible volonté de ne jamais céder, combattent étroitement associées à nos puissances d'élan.

Volonté anglaise, enthousiasme français, ce génie de chaleur, ce génie de froide persistance briseront l'organisation germanique qui les nie, qui les hait, qui les voudrait détruire.

Nous combattons, nous voulons vaincre pour maintenir la France et toutes ces riches variétés de la civilisation que l'Allemagne, affolée par la Prusse, voudrait unifier. J'ai entendu et j'ai rapporté, dans mon premier article, la réponse que fit le général anglais au salut cordial du maire

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député, mon ami, dans une petite ville du Pas-de-Calais. Il dit, ce général : a Ne nous remerciez pas de notre concours, nous nous battons pour l'Angleterre. » J'ai entendu cela avec sympathie, et j'ai bien compris que c'était une idée claire et vraie, une certaine manière courtoise de dire : « Ne prenez pas la peine de nous être reconnaissants. )> Mais cette phrase, accueillie dans mon cœur, en prenait la forme, et je la leur renvoyais élargie à la mesure des sentiments que nous inspirent nos vaillants et loyaux alliés.

Quand je m'assure qu'Anglais, Russes, Italiens, Belges et Serbes, nous mettrons la camisole de force à ces fous furieux d'Austro- Allemands, je ne m'en réjouis pas seulement pour la France, mais pour la variété et la liberté du génie des peuples et pour cette noble Angleterre qui court

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un péril mortel, car nous croyons fermement que le salut de l'esprit spontané du monde dépend de la victoire des armées alliées, et nul des peuples menacés dans leur plus profonde raison d'être ne peut se contenter d'un demi-efî"ort.

2 septembre igiS.

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