‹ Une visite à Monsieur le duc de BordeauxChapitre 3 sur 8 · ON · texte numérisé non relu

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douteux que son iiïciil Chailrs \ cl (jue I.ouis XVIIl lui-même ne fussenl énormément scandalisés de ses doctrines, et qu'il ne fût h leurs yeux un hérétique politique, un Lafayette royal.

Comment en serail-il autrement! Les idées des enfants ne sont pas celles des parents. Quoi qu'on fasse, ratmosphère des esprits change et le milieu intellectuel se modide, non j^ns seulement de siècle en siècle, mais h chaque génération. Le fils en naissant respire un air différent de celui que son père a respiré; le progrès s'infiltre dans ses veines sans même qu'on en ait conscience et en dépit de loulo- les résislances. Il n'y a aucun mériie :i cela pour personne, c est la force des choses, une loi de la Providence qui veut que

riiumanité marche mnigré les hommes.

Voilà pourquoi monsieur le duc de Bordeaux n'a pas les principes de Charles X. Je vais plus loin : il voudrait les avoir qu'il ne le pourrait pas. L'aïeul, pour ne citer qu'un exemple, tenait aux formes, à l'étiquette, ce culte de la personne royale, qui a joué toujours dans la maison de Bourbon un rôle considérable ; le petit-fds, lui, n'y tient guère, fait bon marché de ces pompeuses inanités, et va si loin h cet égard, que si jamais ikremontait sur un trône, il n'aurait pas même de cour; son parti est pris là-dessus.

Sa vie est loin d'être oisive : il lit avant et après déjeuner beaucoup de lettres, beaucoup de journaux, des rapports souvent volumineux sur les diverses ques-

tions qui sont à l'ordre du jour en France; puis il donne à la promenade quelques heures de l'après-midi. Il observe scrupuleusement ses devoirs religieux, entend la messe deux ou trois fois par semaine dans la chapelle du château et tous les dimanches à la paroisse. Il écrit avec beaucoup de grâce, et ses lettres sont remarquables par la justesse et l'élégance.

Quant à sa personne , il est de taille moyenne et incline à l'embonpoint, mais il est loin de l'obésité dont on le croit généralement et dont moi-même je le croyais affligé. La chute qu'il a faite à Kirchberg, il y a quelques années, a laissé des traces; il se cassa , en tombant de cheval , le col du fémur; un tel accident ne pardonne guères. Il lui est resté de la lourdeur dans

la jambe et de l'einhai ras dans la marche. Une fois assis, il a quelque peine h se relever. On le dit fort bien à cheval ; je n'ai pu en juger, ne l'ayant vu qu'à pied. Il a les cheveux blonds et fins. Quoiqu'un peu pleine et marquée du cachet bourbonnien, sa figure est très-agréable, franche, ouverte, sympathique, avec un air de santé, de jeunesse, l'air en un mot de ses vingthuit ans. Il porte im collier de barbe et une petite moustache. Son œil, d'un bleu limpide, et à la fois vif et doux, écoute bien, interroge beaucoup; il regarde si droit et si fixe que je considère comme une chose impossible de lui mentir en face. Quant à lui, il sulfii de le voir pour demeurer convaincu de sa véracité. Il portait, si je me le rappelle bien, un babil bleu à boutons dorés.

La visite terminée, il se leva le premier îi la manière des princes, et me congédia en me chargeant de ses complimenls pour M.deFreissinel, mon introducteur à Frolisdorf.

Je rejoignis M. de Lévis. « — Maintenant, « me dit-il, voulez- vous que je vous pré- « sente à la maîtresse de la maison, nia- « dame la comtesse de Marne ? » — Ce nom est, comme je l'ai dit plus haut, celui que madame la duchesse d'Angoulême porte à l'étranger.

J'acceptai la proposition, non, je l'avoue , sans une certaine hésitation intérieure. Pourquoi cela ? Pourquoi , n'en ayant pas eu en me présentant chez le neveu, en avais-je pour être présenté h la

lante? Voici pourquoi. IVIadame la duchesse d'Angoulème est la fille de Louis XVI, de Marie-Antoinette, la victime la plus innocente, sans contredit, de la première République; or, quels tristes, quels déchirants souvenirs n'allait pas lui rappeler la seule vue d'un républicain, le premier qui lui arrivât de la nouvelle France républicaine ! Voilà, puisqu'on veut le savoir, et je suis loin d'en rougir, le motif de mon hésitation.

Je n'en suivis pas moins M. de Lévis ; mais avec un fonds d'inquiétude. Un accueil froid m'eût paru si excusable, qu'il ne m'aurait, je le déclare, nullement offensé. 11 fut, au contraire, dune politesse parfaite; toutes mes appréhensions, tous mes scrupules s'évanouirent.

Madame la duchesse d'Angoulème habile le premier élage ; elle me reçut deboul dans son salon , une assez vaste pièce, très-simple, meublée sans le moindre luxe, sans rien même qui le rappelle, et dont la vue s'éiend au couchant, sur la longue chaîne des Alpes Styriennes. Elle doit avoir soixanle-dix ans , et n'a plus, par conséquent, aucune prétention personnelle; elle passe même pour n'en avoir jamais eu. Sa toilette sévère est conforme h son âge. Elle tient de son organisation une voix rude, un ton brusque, qui sont chez elle tout à fait involontaires, mais qui, souvent, dit-on, au temps de ses grandeurs, avec liniention d'être aimable, l'ont empêchée de le paraître.

Elle m'interi'ogea sur la France avec un

vif intérêt; mais avec beaucoup de tact et de mesure ; me demanda si le peuple de Paris avait des sentiments religieux; parla avec une admiration sentie de la mort si chrétienne de monseigneur l'archevêque de Paris, sur les barricades de juin. Excepté celui-là, pas un nom propre n'avait été prononcé. C'est moi qui mis la conversation sur la branche cadette en lui disant : — « Madame, il est impossible que « vous n'ayez pas vu dans la chute de t( Louis-PhiMppe le doigt de Dieu! — Il « est dans tout, » me répondit-elle avec simplicité et sans qu'il me fût possible de démêler en elle le moindre levain d'amertume. Muette sur le père, elle eut même quelques bonnes paroles pour les fils et pour madame la duchesse d'Orléans. J'étais beaucoup moins réservé qu'elle sur la

(Jynas(i(; déchue et sur son gouverneiiient. — « Pourtant, madame , » dis je encoie , « convenez que, malgré votre magnani- « mité chrétienne, le jour où celle nouu velle vous est parvenue n'a pas été le « plus mauvais jour de voire vie ? » Elle se tut, mais d'un air qui semblait dire : « Vous m'en demandez trop ! » La modération de ses paroles fut inaltérable : pas un mot de reproche ne lui échappa.

Ce n'est pas qu'elle n'apprécie parfaitement la différence des deux catastrophes, de Juillet et de Février. Comme je lui racontais l'évasion de Louis-PhiIi[)pe : — «Au « moins, dit-elle, Charles X s'est retiré en « roi, en laissant h la France Alger. » — Ce ra[)prochement ne fut pas fail sans un scnliincnt d'orgueil, assurémcnl bien It'gi-

lime ; mais le triomphe de la vengeance satisfaite ne ressortit d'aucune de ses paroles. Il n'y a point de flel, on peut le dire hai'diment, dans cette âme qui a offert en holocauste à Dieu toutes ses douleurs et toutes ses passions.

La religion est désormais l'occupation principale, l'unique consolation d une vie éprouvée par des adversités sans exemple. Et, je le demande, une telle vie serait-elle possible sans la religion pour dernier refuge? L'exilée de Froshdorf n'est-elle pas la prisonnière, l'orpheline du Temple?

Que d'angoisses, que de désastres entre ces deux proscriptions ! Les haines de partis s'éteignent en présence d'un si grand revers. On n'a devant soi qu'une lémme qui a soullcrl ce que feumic ici bas

ne souffrit, ne souffrira jamais. Eh ! qu'importe qu'elle soit princesse? En a-t-elle été moins fille, sœur, et trois fois proscrite? En appartient-elle moins à la famille humaine ?

C'est là certainement la figure historique la plus pathétique, la plus saisissante qui soit en Europe. Elle a produit sur moi une profonde impression, et je n'ai point cachéfémotion dont j'étais pénétré. Leres* pect et la pitié se partageaient mon cœur. 11 me semblait voir devant moi une de ces victimes de la Fatalité immortalisées par l'art ancien. Seulement, la résignation chrétienne imprime à la fille de Louis XVI un caractère plus touchant, et l'élève, de toute la hauteur du Christ, au-dessus des lypos de l'anticiuilé.

Madame la duchesse d'Angouk^me vit au milieu des souvenirs de son adolescence , et pourtant, quels souvenirs ! Loin de les fuir, elle s'y complaît, comme si elle trouvait je ne sais quel funèbre plaisir à remplir chaque jour cet amer calice pour l'épuiser chaque jour jusqu'à la lie.

Elle n'a, dans sa chambre à coucher, dont l'austérité est presque monacale, que des objets propres à lui rappeler les scènes tragiques de sa première jeunesse :

les portraits de son père, de sa mère, de l'amie de sa mère, la princesse de I^mballe ; et, près de son lit, qui n'a pas même de rideaux, un prie-dieu tout rempli de reliques sacrées pour elle : la veste noire que son père portait en allant à l'échafaud, la coiffe de dentelles (juo sa mère dut

raccommoder de ses propres mains pour comparaître au tribunal révolutionnaire.

Seule, elle a la clef de ces tristes dépouilles; et une fois dans l'année, le 21 janvier, elle les sort du reliquaire qui les renfer^ me, et s'en entoure, afin de vivre plus étroitement avec les morts chéris qui les ont portées. Ce jour-là, elle ensevelit ses pleurs dans une retraite absolue; elle sanctifie le sanglant anniversaire par la solitude et la prière.

On pourrait croire qu'après avoir tant souffert en France, et par des Français, elle a dû prendre en aversion le pays et ses habitants ; il n'en est rien. Phénomène étrange! plus elle a souffert en France et par la France, plus elle s'est attachée à elle. Elle ne permettrait pas qu'on Tatta-

qiiâl en sa présence; elle-même n'en parie jamais qu'avec amour el regret. Son dernier désir (elle le répèle souvent) est d'être enterrée en France. Jamais, certes, on i!0 vit un patriotisme plus vivace; une telle passion du sol natal rappelle ce Foscari, qui adorait Venise au milieu des lor^ lures que Venise lui faisait endurer, Si j'osais risquer une comparaison, peu respectueuse, mais qui rend bien ma pensée et le fait que je veux exprimer, il y a de la race dons cette femiiie, et rien n'a pu altérer en elle la pureté primitive du sang (rançais.

La révolution de Vienne l'a fortement afteclée en la repoitant aux scènes do quatre-vingt'lreize , et elle trenil)lait toujours pour l'impéralrice d'Autriche, à qui

ell«î a voilé un allacliement loui particulier. Non ignara mali... Elle vil lout-à-fait en dehors de la politique, et là-dessus s'en rapporte aveuglement à monsieur le duc de Bordeaux ; il est son roi avant d'être son neveu; fidèle aux traditions monarchiques, elle se lève quand il entre, et lui rend en toute circonstance , mais sans affectation , les honneurs dus au rang suprême.

Elle est sur pied de grand matin, marche beaucoup, et tout le temps que lui laissent les exercices pieux, elle le consacre à des œuvres de l)ienfaisance : ce qu'elle donne est immense ; un grand quart de son revenu, qui cependant n'est pas considérable pour une princesse (1),

(l) Elle n'a guère, rn'a-t-on dit, que quatre cent mille fiiincs do routes, plutôt moins, et c'est elle qui

passe en aumônes. Aussi esl-elle la providence du pays, et j'ai vu les enfants du village se précipiter sur son passage pour lui baiser la main.

Madame la duchesse d'Angoulême au-

tient la maison. Le revenu de monsieur le duc de Bordeaux est d'environ cinq cent mille francs , y compris la dot de sa femme, qui n'est que d'un million. Plusieurs souverains étrangers lui ont offert de l'argent; mais il a toujours refusé, ne voulant pas, dit-il, contracter des obligations qui pourraient le gêner plus tard. On dit que madame la duchesse de Bordeaux a de grandes espérances do fortune dans l'avenir; son père et sa mère étant morts depuis longtemps, j'ignore (car l'Almanach de Gotha m'est peu familier) quelles peuvent être ces espérances, à moins que ce ne soit du côté de ses deux oncles paternels : l'archiduc Maximiliea-Joseph, grand-maître de l'ordre teutoni(iue , et l'archiduc Ferdinand- Charles- Joseph, tous les deux célibataires.

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