‹ Une visite à Monsieur le duc de BordeauxChapitre 4 sur 8 · SI · texte numérisé non relu

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rail deviné mes scrupules intérieurs en entrant chez elle, elle se fût proposé pour lâche d'en effacer en moi jusqu'au souvenir, qu'elle ne m'aurait pas accueilli avec plus d'affabilité ni traité avec plus de bienveillance ; ce n'est pas ainsi qu'on me l'avait annoncée, et ce n'est pas ainsi que je m'attendais à la trouver. — « J'es- « père, me dit-elle, en me congédiant, « que nous vous gardons ; les ordres sont a donnés pour cela. » — Je m'excusai sur la nécessité où je me trouvais de continuer mon voyage au plus tôt. — « Au moins, « reprit-elle, nous nous retrouverons à « dîner. » — Monsieur le duc de Bordeaux m'avait effectivement engagé, par l'intermédiaire de M. de Lévis, et j'avais accepté. Mais je ne pouvais passer la nuit au château.

On dîne à six heures. Je profilai du temps qui nie restait pour faire connaissance avec plusieurs membres de la colonie. Je vis d'abord lejeuneducdeBlacas, qui semble n'avoir accepté, que sous bénéfice d'inventaire, l'hérilage politique de son père, mort depuis quelques années, en forte odeur d'absolutisme. Les opinions modérées du fils sont comme une protestation contre la célébrité d'un nom par trop compromis. M. do Dlacas est auprès de madame la duchesse d'Angouleme avec sa femme , une personne blonde fort agréable , cl fille du duc (lEscars.

Je vis ensuite M. de Montbel, celui-là môîue qui était ministre des finances à la r(''\»oliifion de juillet, et cpii, depuis, n'a

jamais quille la faiiiille exilée. II travaille lous les jours deux heures avec madame la duchesse de Bordeaux, qui ne saurait avoir un meilleur guide. C'est un homme d'esprit, fort instruit, parlant de toutes choses et en parlant bien. Est-il besoin d'ajouter qu'il est d'une excessive politesse ? A commencer par le suisse , qui estce qui n'est pas poli dans cette maison si éniinemment française, qui conserve intactes, à cinq cents lieues de la France, ces traditions de l'ancienne politesse nationale, qui vont s'y perdant lous les jours. (^^^^ cW»^'

M. de Lévis est spécialement attaché à la personne de monsieur le duc de Bordeaux (jui a placé en lui loule sa conliance, et sous les yeux lUniuel il mel impitoyable-

ment tout ce qu'on écrit de lui, le mal comme le bien. M. de Lévis a une fortune considérable ; il pourrait mener à Paris une grande existence, mais ce nouveau Blondel d'un nouveau Richard préfère les privations de l'exil par fidélité.

Je ne pense pas que ces messieurs aient tenu devant moi un langage différent de celui qu'ils parlent entre eux, et je dois dire que je les ai trouvés tous fort raisonnables. Ce ne sont certainement pas des démocrates, mais ce sont des hommes de sens qui ont marché avec le temps et qui se rendent compte des nouveaux besoins et des nouveaux intérêts de l'Europe en général, de la France en particulier. Il n'y a point là, j'en réponds, de conspirateurs.

On parla peu de monsieur le duc de Bordeaux, mais le peu qui s'en dit ne fit que confirmer les impressions personnelles que j'avais reçues. On cita de lui plusieurs anecdotes dont une m'intéressa particulièrement : elle prouve, du moins, qu'il n'a point, quoique prince, l'oreille fermée à la vérité. A ce litre je me plais à la rapporter.

Il s'était trouvé en relation je ne sais où ni quand, avec un souverain de l'Europe, j'ignore lequel, dont il avait cru s'être concilié l'affection. C'était une illusion; il s'agissait de le détromper. Quelqu'un le fit, un peu rudement à ce qu'il paraît, et lui dit même à ce propos des choses assez dures. Loin de s''en ofl'enser, Je prince l'enjbrassa quand il eut fini, et le

remercia avec effusion de lui avoir dit la vérité sans ménagement (1).

Après ces visites intérieures, je fis un tour de parc et poussai, avec le jeune marquis de Nicolaï, neveu du duc de Lévis, jusqu'à la Maison du Garde dont j'ai parlé plus haut. La nuit me rappela bientôt au château et je me retirai dans la chambre qu'on m'y avait préparée. J'y trouvai le Voyage du duc de Raguse, que M. de Montbel avait eu l'attention d'y

(1 ) Peu de temps après ma visite, lorsque le Moniteur appriti Monsieur le duc de Bordeaux l'entrée deM.de Falloux au ministère de l'instruction publique, il eut un moment pénible, et ne put se défendre d'une vive émotion, comme s'il eût vu dans cet acte une défection : « Allons, dit-il, on se remettant bien vite, « c'est qu'il aura cru pouvoir faire du bien. »

faire i)Orlcr, parce que j'avais exprimé le de'sir de le parcourir. J'avais h peine jeté les yeux sur cet ouvrage, qu'on vint me chercher pour me conduire au salon, où M. de Lévis devait me présenter avant dtner h madame la duchesse de Bordeaux, que je n'avais point encore vue. La présentation eut lieu devant tout le monde.

La princesse est fille du feu duc de Modène, sœur, par conséquent, du duc régnant. Elle paile français avec un accenl mixte, moitié italien, moitié allemand, ipii accuse sa double origine de princesse allemande, née en Italie. Elle a, je crois, deux ans de plus que son mari. C'est une personne élancée, un peu maigre, mais d'une taille élégante. l'^lle a de beaux cheveux noirs on<l(^s, des veux noiis pleins de vie,

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d'inlelligence. Mais un accident de naissance lui dépare la bouche lorsqu'elle parle, et c'est grand dommage, car, à ce léger défaut près, c'est une fort jolie femme (1).

Elle portait une robe blanche habillée, les bras nus et une écharpe de velours sur les épaules. Je ferai à sa toilette le reproche assez rare d'être trop candide, et de ne pas sacrifier assez h la coquetterie. On devine au premier coup d'œil qu'une femme de chambre de Paris n'a point passé par là.

C'est une nature distinguée ; on la dit

(1) Le portrait de M. Pérignon est parfaitement ressemblant. On en peut dire autant de celui de monsieur le duc de Bordeaux, si ce n'est que Toriginal a une expression moins sérieuse que la copie.

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