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l)onno, inslriiitp, d'un caraclère facile, et l'on voit qu'elle tient à plaire. Quoique princesse de vieille souche, elle m'a paru timide, mais son embarras n'était pas sans grâce.
Fière et reconnaissante de son alliance avec le descendant de Louis XIV, elle a de son mari l'opinion la plus haute, et son amour pour lui tient, m'a-t-on dit, de l'adoration. Elle le croit irrésistible, et plus impatiente que lui, mais impatiente pour lui plus encore que pour elle-même, elle est fermement convaincue qu'il n'aurait qu'à se montrer pour subjuguer tout le monde comme il l'a subjuguée. C'est là toute sa politique, c'est-à-dire que sa politique est dans son cœur. Elle regrette Venise où elle a vécu avant de s'établir à
Prohsfiorf : à Vonise du moins son mari était en vue, on pouvait le juger, tandis queFrohsdorfesi un tombeau.
A l'heure où j'écris, monsieur le duc ol madame la duchesse de Bordeaux n'ont pas encore de postërilë,
A peine avais-je échangé (|uclque6 paroles insignifiantes avec la princesse, que la porte de la salle h mangor s'ouvrit, le dîner était servi. Monsieur le duc et ma^ dame la duchesse de Bordeaux passèrent les premiers, madame la duchesse d'An»goulêmo ensuite, les dames après elle, et enfin les hommes, sans leur donner le bras. La table se composait de seize à dixhuit couverts, et je retrouvai Ih, avec leurs familles, toutes les personnes que j'ai eu
l'occMsion (lo cilor. Il y en avait plusieurs autres que je ne connaissais point, notaniraenl M. de Monti, attaché au prince, et, je crois, aussi madame la duchesse de Blacas, douai lière. Monsieur le duc de Bordeaux occupait le milieu de la table, ayant sa femme à gauche et sa tante h droite. J'étais près de celle-ci, et j'avais, de l'autre côté, pour voisin, M. de Lévis.
Je m'étonnai de ne voir aucun ecclésiasli'jue. J'appi'is, plus tard, qu'il y en avait deux au château, l'abbé Trébuquet et un autre ; mais ils vivent h part avec le médecin, M. le docteur Bougon, et un M. Moricet, secrétaire et homme de con(i:ince de monsieur le duc de Bordeaux.
La livrée est considérable. Il y avait une
vingtaine de valels occupés au service de la table. Il n'y en a pas moins de quatrevingts, soit au châleau. soit dans les communs. Ce sont, pour la plupart, de vieux serviteurs , tous français , et l'on n'en renvoie jamais aucun. Le nombre des gens ne peut donc qu'augmenter à l'infini. Les familles attachées au prince et aux deux princesses ont leurs domestiques particuliers; mais ces derniers vivent dans le village. Tout le service, les assiettes comprises, est en vaisselle plate, aux armes de France, c'est-à-dire aux trois fleurs de lys. La chère est bonne, abondante, et l'on sert irès-vile. Monsieur leduc de Bordeaux, que j'ai vuaccuserd'unappélitvorace, ne mange ni plus ni moins que tout le monde.
La conversation était générale, ou, pour
mieux dire, il n'y avait pas de conversation ; on mange trop vite pour parler beaucoup, et je n'entendis là rien de saillant. Monsieur le duc de Bordeaux adressait la parole à tout le monde d'une voix pleine, sonore et sans aucun accent ; il est naturellement s;ai, aime à rire et rit de bon cœur. Madame la duchesse de Bordeaux ne parlait qu'à sa voisine, la jeune duchesse de Blacas. et parlait h voix basse. Quant h madame la duchesse d'Ângoulème, elle disait seulement quelques mois, tantôt h l'un, tantôt à l'autre, le plus souvent à moi, et continua de me traiter avec une politesse recherchée. Une chose pouvaitelle m'ètre agréable, elle ne manquait jamais de la dire, et si j'en disais, moi, une qui lui plût, elle la relevait avec une att'eclalion pleine de bienveillance.
I! n'y avait que moi d'étranger, et jetais un peu la hèle curieuse; je surpris, plus d'une fois, à ce litre, les yeux de madame la duchesse de Bordeaux, arrêtes sur moi avec curiosité: un républicain français, assis h la table d'un prince fiançais proscrit, et inangeanl dans une vaisselle aux armes l'oyales do Fjance, ne laissait pas d'être, en effet, un spectacle nouveau pour la fdle du duc do Modèno. J'avais conscience de ma position, niais je l'acceplais bravement, avec toutes ses conséquences, et n'en étais, d'ailleurs, pas au- Irement embarrassé.
Le dîiior dura moins d'une heure, et l'on rentra au salon de la même manière (pi'on en était sorli. Ce salon, qui est nu rez-de-rh:uissi'e , esl dos plus simples,
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même assez IVoid, malgré le vaslc poêle allemand dont il est pourvu. Une salle de billard esl à cùlé. Madame la duchesse d'Angoulènic y lU sa partie avec M. de Lévis. Plusieurs groupes de causeurs se formùrenl dans le salon ; monsieur le duc de Bordeaux allait de lun à l'autre, ei se mêlait aux conversations particulières.
C'est alors seulement que je pus causer un peu avec madame la duchesse de Bordeaux, sans, toutefois, sortir des généralités. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'elle esl un peu contrainte...
Par qui? Par quoi?... Je l'ignore. Peut-être par la haute dévotion de madame la duchesse d'Angoulême. Toujours est -il qu'elle s'épanouiiail, je ciuis, volontiers.
C'est, en elFei, une vie bien solitaire, bien austère, pour une jeune femme qui doit nécessairement rêver la France, Paris, les Tuileries. Princesses ou simples mortelles, est-ce que les femmes ont jamais douté de ce qu'elles désirent? Elle supporte cependant l'exil avec résignation et une grande égalité d'humeur. Elle en trompe les longues heures par l'étude, et lit beaucoup pour abréger le temps. Et puis l'espérance donne du courage et fait supporter bien des choses ; magicienne habile, elle transfigure toutes les positions.
Les dames, et la princesse comme les autres, s'assirent autour d'une table , occupées toutes à broder pour la Reine ( il faut bien parler une fois la langue du château) un meuble on tapisserie. Madame
la duchesse d'Angoulènie elle-même vint prendre sa place au cercle, après sa partie de billard. Les groupes se dispersèrent, les hommes se rapprochèrent des femmes Monsieur le duc de Bordeaux prit place sur un canapé, et la causerie devint générale; une causerie toute française.
Il ne fut plus question de politique. Je parlai de mes voyages ; monsieur le duc de Bordeaux parla des siens. Il en a fait récemment un , à travers la Hongrie , et en raconta quelques particularités pleines d'intérêt. Il sait voir; et comme, à l'exemple de sa mère, madame la duchesse de Berry , il dessine agréablement, il aime à croquer en passant les sites qui lui plaisent. Lorsque le temps lui manque pour cela, il emmène avec lui im jeune peintre
breton , établi àFrohsdorf , dont le crayon supplée le sien.
Le matin j'avais vu le prince, le soir je voyais l'homme. Je fus charmé de sa bonne humeur. Son rire est si franc qu'il est conimunicatif. 11 a la repartie vive et l'esprit français. Il n'a pas toujours raison, mais quoique défendant son opinion pied à pied , il supporte fort palienuuent la contradiction. Il s'engagea, à propos de je ne sais plus quoi, une petite discussion, dans laquelle M. de Monlbcl lui tint tète résolument, et l'avantage resta à M. de Mouibel.
Toutes les soirées se passent ainsi j quelquefois seulement on fait de la nmsique. Au couj) de neuf heures , monsieur le duc et maiiame la duchebse de Bordeaux
se retirent dans leurs appnrlcments; madame la duchesse d'Aiigoiilème en fait autant de son côté , et tout le monde , après eux, quitte le salon. Les habitants du chî\leau se réunissent alors d'ordinaire les uns chez les autres, surtout quand il s'y trouve des visiteurs étrangers, et monsieur le duc de Bordeaux se rend assez souvent seul dans ces réunions intimes, tout-à-fail en petit comité. La conversation csl là plus faniilièro encore qu'au salon, et l'on y parle de tout avec une entière liberté.
Neuf heures sonnèrent bientôt; monsieur le duc de Bordeaux reçut mes adieux et me (il les siens avec beaucoup de cordialité; sa femme me souhaita un bon voyage , en regrettant sans doute au fond du cœur de n'rlre pas à ma place, pour aller à Paris;
et, prenant congé de madame la duchesse d'Angoulème : — « Je suis heureux, luidis- « je, d'avoir passé une si bonne journée < en France , au milieu de l'Allemagne. « — Ah ! me répondit-elle, nous voudrions « bien tous y retourner comme vous ! »
Mon fiacre m'attendait à la porte , et je repartis immédiatement. Il faisait un clair de lune ravissant. Quoique si claire, la nuit n'était pas trop froide : à dix heures, j'étais de retour à Neustadt, et un quartd'heure après j'écrivais (ce que je fais tous les soirs) mon journal de voyage , dans l'auberge du Cerf-d'Or.