L'ANNAM
Après Dalat, qui est au bout de la Mission de Saigon, mon itinéraire comportait la visite successive de nos autres missions échelonnées le long des côtes d'Annam, Quinhon, Hué, Vinh, Phatdiem. Ce que j'en pensais depuis longtemps, mon récent voyage Fa confirmé et précisé. Vous-mêmes, chers aspirants, vous me l'avez entendu résumer il y a deux ans au Congrès de l'Union Missionnaire du Clergé, quand, à l'Exposition Coloniale de Vincennes, on me posait cette question : Qu'ont fait jusqu'à présent les missionnaires d'Indochine ? Je répondais simplement : « Beaucoup avec très peu » .
Beaucoup. Oui certes ! Car, de la frontière du Cambodge à celle de Chine, sur une distance de 1.800 kilomètres, il n'y a, dans la chaîne ininterrompue des chrétientés, anciennes ou nouvelles, d'autre lacune que celle d'un ou deux cantons de brousse inhabitée. Je ne crois pas avoir fait dix kilomètres, peut-être pas même cinq ou six, sans qu'on me montrât, à droite comme à gauche de la route, un ou plusieurs groupes de catholiques, la plupart du temps avec chapelle ou église. Et cependant, jusqu'à l'installation des Français en Indochine, nos
Presbytère dans la brousse
missionnaires n'y ont jamais atteint le chiffre de 30, et il n'y a jamais eu pour eux et leurs chrétiens, ni liberté, ni sécurité. La chrétienté annamite a grandi et son clergé s'est formé dans les catacombes. Son histoire est celle d'une persécution qui n'a pas laissé plus de répit aux missionnaires pendant 200 ans que les empereurs romains, de Néron à Dioclétien, n'en laissèrent à l'Église primitive. Et quelle pauvreté ! Alors qu'il n'existait en Europe aucune œuvre missionnaire, vous devinez ce que pouvait être la somme des secours reçus par les missions. Que de chances à courir, d'ailleurs ! Que de risques et de déboires pour leur faire parvenir ce peu d'argent, ces quelques bouteilles de vin de messe, ces humbles vases sacrés, dont notre Salle des Martyrs conserve des spécimens ! Souvent des années s'écoulaient sans qu'une seule caisse de ravitaillement pût leur arriver.
Et, avec ce peu de ressources en personnel et en argent, encore moins de liberté, encore moins de sécurité. J'ai oublié à quel point exact de la route, Mgr Tardieu, qui m'emmenait en voiture de Nhatrang à Quinhon, m'indiqua de loin sur la côte
Nhatrang
le petit port de pêcheurs, tous chrétiens, où jadis, au temps des persécutions, les séminaristes que nos missions envoyaient finir leurs études à Pinang venaient secrètement prendre la mer pour un voyage long et dangereux, sur une simple jonque de pêche. On ne sait qu'admirer davantage, ou, chez les missionnaires, la volonté persévérante de donner coûte que coûte un clergé indigène à l'Annam, ou, chez les jeunes gens, le courage de s'exposer aux dangers d'une pareille navigation, ou, chez les marins chrétiens, la foi qui les soutenait dans une entreprise aussi périlleuse.
QUINHON
Beaucoup avec très peu, oui, je le répète. Ces trois mots servaient de thème à mes réflexions quand je voyais se succéder tout le long de cette route les centres religieux organisés, comme Phanrang, Hodiem ou Nhatrang, les paroisses florissantes et pourvues de prêtres, les multiples noyaux de nouveaux convertis, et enfin, à Quinhon même et dans ses environs, tout
l'équipement d'une grande Mission en lutte avec la pauvreté : séminaires grands et petits, écoles, imprimerie, maison de formation religieuse pour les Catéchistes Petits-Frères de Saint- Joseph, léproserie et le reste.
Je passai Noël à Quinhon et célébrai mes trois messes dans la « cathédrale » , humble bâtisse de l'ancien temps, insuffisante à tous égards et par là même plus touchante. C'était l'heure où, bien loin de moi par la distance, mais bien près par la pensée, mon frère mourait à Saint-Pol-de-Léon, entouré de tous ceux que nous aimions ensemble. C'est, je l'avoue, l'homme que, depuis ma jeunesse, j'avais non seulement le plus aimé, mais le plus estimé. Aucune perte ne pouvait me frapper plus droit au cœur. J'en reçus la nouvelle, prévue depuis 24 heures, au moment de quitter Quinhon pour Kontum.
KONTUM
Enveloppé de mon deuil, je n'en fas que plus sensible à l'émotion pour moi très douce d'une visite à la « Mission des Bahnars » .
Quand j'étais aspirant comme vous, j'avais lu et relu le petit volume si pieux, si prenant, si apostolique, du P. Dourisboure : « Les Sauvages Bahnars ». A cette époque il fallait des semaines de fatigues pour traverser la jungle qui sépare la région maritime habitée par les
Eglise de Kontum
Nhatrang
le petit port de pêcheurs, tous chrétiens, où jadis, au temps des persécutions, les séminaristes que nos missions envoyaient finir leurs études à Pinang venaient secrètement prendre la mer pour un voyage long et dangereux, sur une simple jonque de pêche. On ne sait qu'admirer davantage, ou, chez les missionnaires, la volonté persévérante de donner coûte que coûte un clergé indigène à l'Annam, ou, chez les jeunes gens, le courage de s'exposer aux dangers d'une pareille navigation, ou, chez les marins chrétiens, la foi qui les soutenait dans une entreprise aussi périlleuse.
QUINHON
Beaucoup avec très peu, oui, je le répète. Ces trois mots servaient de thème à mes réflexions quand je voyais se succéder tout le long de cette route les centres religieux organisés, comme Phanrang, Hodiem ou Nhatrang, les paroisses florissantes et pourvues de prêtres, les multiples noyaux de nouveaux convertis, et enfin, à Quinhon même et dans ses environs, tout
l'équipement d'une grande Mission en lutte avec la pauvreté : séminaires grands et petits, écoles, imprimerie, maison de formation religieuse pour les Catéchistes Petits-Frères de Saint- Joseph, léproserie et le reste.
Je passai Noël à Quinhon et célébrai mes trois messes dans la (( cathédrale », humble bâtisse de l'ancien temps, insuffisante à tous égards et par là même plus touchante. C'était l'heure oii, bien loin de moi par la distance, mais bien près par la pensée, mon frère mourait à Saint-Pol-de-Léon, entouré de tous ceux que nous aimions ensemble. C'est, je l'avoue, l'homme que, depuis ma jeunesse, j'avais non seulement le plus aimé, mais le plus estimé. Aucune perte ne pouvait me frapper plus droit au cœur. J'en reçus la nouvelle, prévue depuis 24 heures, au moment de quitter Quinhon pour Kontum.
KONTUM
Enveloppé de mon deuil, je n'en fus que plus sensible à l'émotion pour moi très douce d'une visite à la « Mission des Bahnars » .
Quand j'étais aspirant comme vous, j'avais lu et relu le petit ^^o]ume si pieux, si prenant, si apostolique, du P. Dourisboure : « Les Sauvages Bahnars ». A cette époque il fallait des semaines de fatigues pour traverser la jungle qui sépare la région maritime habitée par les
l'"glisc do Koniiii
Annamites de la région des forêts où vivent les sauvages. Quelques heures d'auto y suffisent aujourd'hui. Kontum est un vrai centre de Mission : deux églises paroissiales en ville, et, aux alentours, nombreuses agglomérations de sauvages convertis; école Cuenot pour 130 collégiens « sauvages » ; cimetière des anciens missionnaires : que d'épisodes émouvants, pittoresques, consolants, dans cette visite de quarante heures. Seul des «missionnaires sauvages », le P. Irigoyen, leur doyen, depuis 50 ans dans le pays, n'avait pu venir à Kontum; mais, sa résidence n'étant pas éloignée, je pus y faire mon pèlerinage et voir chez lui dans sa case sur pilotis, près de son église de vieux style bahnar, le vétéran plein de vigueur et d'entrain. Trois mois plus tard, il devait apprendre l'heureuse nouvelle de l'érection en Vicariat Apostolique de sa chère « Mission des Sauvages » . N'est-ce pas une belle vie d'apôtre celle qui, témoin, il y a cinquante ans, des premiers défrichements d'un pays extraordinairement difficile, les voit aboutir aujourd'hui et s'épanouir en Église missionnaire complète ? Complète, certes, car, dans les six mois qui ont suivi l'érection, eurent lieu l'ordination des trois premiers prêtres bahnars et la nomination du premier vicaire apostolique, Mgr Jannin.
Rentré à Quinhon pour y passer encore une demi-journée avec le vénéré Mgr Grangeon, sorti de sa retraite de Langson, je continuai mon voyage vers le nord accompagné jusqu'à Tourane par Mgr Tardieu. Là, je passai des mains du Vicaire
apostolique de Quinhon à celles du Vicaire apostolique de Hué.
La limite des deux missions est, en effet, tout proche, au célèbre et pittoresque « Col des
Famille bahnar chrétienne JNuageS ».
Dans l'attente du Visiteur (Hué)