‹ Une visite aux évêques et prêtres de la Société des missions-étrangères de Paris [microform] ;Chapitre 13 sur 18 · EN CHINE · texte numérisé non relu

EN CHINE

Le 13, au lever du jour, on voyait déjà la terre, la terre de Chine. Dieu me donnait la joie inespérée de la revoir encore. Peut-être étais-je plus ému que le jour où je revis la France pour la première fois après de longues années en mission.

Pakhoï

Nos confrères réunis à Pakhoï avaient tout préparé pour ne pas perdre une minute. J'étais à terre aux milieux d'eux avant que les autres passagers du Tonkin fussent sortis de leur cabine. Chère petite Mission de Pakhoï, j'en avais été pendant cinq ans l'évêque, alors qu'elle faisait encore partie du Vicariat

Presbytère de Pakhoi

^'^ de Canton. Et, si elle est autonome depuis 15 ans, j'en j suis pour une large part responsable.

Quel bien pourraisje donc ne pas lui vouloir ? Ma joie fut de la voir bien vivante aux mains de son chef actuel, dont la frêle santé, par un miracle d'énergie, résiste, toujours la même. Paroisse, évêché, couvent de religieuses indigènes, petit séminaire, hôpital, couvent de sœurs françaises, tout s'intalle, tout se prépare avec suite et patience pour faire de Pakhoï le centre bien vivant d'une mission jeune, mais pleine d'espoir. Car cette zone de la Chine maritime, naguère encore si troublée, si menacée, jouit en ce moment d'une paix profonde. Grand fut mon étonnement d'apprendre que, depuis plusieurs années déjà une route automobilable relie Pakhoï au territoire français de Kwangtcheou-wan. Et plus grande encore fut la joie que j'eus à en profiter pour aller passer quelques heures le lendemain avec un autre groupe de missionnaires réunis au chef-lieu de la petite colonie française, Fort-Bayard. J'étais émerveillé de pouvoir faire, non sans cahots, je l'avoue, et dans un entassement pittoresque à raison de sept voyageurs f/ pour 4 places, mais avec tant de rapidité, des étapes naguère si longues

et si dures a Pétk-Séminaue de Pakhoï

couvrir. Et quelle surprise de lire sur un poteau:

frontière française !

Encore 24 heures de mer après Fort- Bayard et j'étais reçu à Hongkong

par Mgr Deswazières, Supérieur de la Maison de Nazareth, le P. Biotteau, notre Procureur général, le P. Marie, supérieur du sanatorium de Béthanie, et beaucoup d'autres confrères ou amis.

Chapelle de la Procure de Hongkong

Hongkong

Hongkong, vous le savez, est devenu depuis longtemps le centre des activités que notre vieille Société met au service de ses missions et de leurs missionnaires en Extrême-Orient. La Procure générale y a été transportée en 1 847 de Macao, où elle

existait depuis 173 2, après avoir fonctionné à Canton même pendant plus de 40 ans.

Que de services rendus pendant une si longue période ! Lien maintenu entre

AteUers de Nazareth lesMissioUS et le

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^^' de Canton. Et, si elle est autonome depuis 1 5 ans, j'en suis pour une large part responsable.

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et si dures à Pcut-Scminairc de Pakhoi

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par Mgr Deswazières, Supérieur de la Maison de Nazareth, le P. Biotteau, notre Procureur générai, le P. Marie, supérieur du sanatorium de Béthanie, et beaucoup d'autres confrères ou amis.

FÎONGKONG

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Hongkong, vous le savez, est devenu depuis longtemps le centre des activités que notre vieille Société met au service de ses missions et de leurs missionnaires en Extrême-Orient. La Procure générale y a été transportée en 1 847 de .Macao, où elle

existait depuis 17 3 2, après avoir ("onctionné à C a n t o n même pendant plus de 40 ans.

Que de services rendus pendant une si longue période ! Lien maintenu entre

Ateliers de Nazareth IcsMissionS et Ic

Séminaire de Paris, ressources procurées ou transmises en dépit de toutes les difficultés, renseignements, conseils, appui fourni selon les exigences des temps, missionnaires et prêtres indigènes hospitalisés au cours de leurs voyages, pourvus du nécessaire et dirigés vers leurs destinations, introduits parfois en contrebande dans l'intérieur même des pays interdits, abrités en temps de persécution, soignés dans leurs maladies : comment énumérer tout le bien que nos Missions doivent à nos Procures d'Extrême-Orient, dont la tète est à Hongkong ? J'éprouvais comme un sentiment intime de reconnaissance en revoyant, après dix ans, ces bureaux de notre Procure Générale oii se fait avec un ordre, une méthode, une conscience, un désintéressement que j'ai toujours admirés, mais que je comprends mieux aujourd'hui, une somme de travail qui n'est dépassée nulle part dans la Société. . . ni peut-être ailleurs.

Nazareth, sur le versant opposé de l'île, face au large, est un autre bienfait du premier ordre offert, il y a 50 ans, par la Société à ses membres. Elle les convie à venir, avec

ffî l'autorisation de leurs supé- 1 rieurs, s'y retremper dans la prière, la retraite, le recueillement d'une vie de communauté doucement laborieuse, l'y ai vécu en cette fin de janvier 1933, après beaucoup d'autres dans le passé, quelques journées délicieuses. Le site est tellement beau ! Je l'ai toujours trouvé si convenable à une retraite de missionnaire. Assurément, ce n'est pas une thébaïde, mais le missionnaire n'est pas un Une rue de Hongkong ermite : ; il refait à loisir ses

Funérailles chinoises à Hongkong

forces physiques et morales sans perdre de vue les brebis errantes qu'il veut faire entrer au bercail de Jésus-Christ. A Nazareth, une vie exubérante, mais apaisée par l'éloignement, se laisse apercevoir de toutes parts : le va-et-vient maritime intense aux approches du port de Hongkong ou des bouches de la rivière de Canton, ou bien le .long des côtes qui se profilent à perte de vue vers Macao et Canton ; plus près en contre-bas, les pentes verdoyantes et accidentées, couvertes de villages et d'habitations, la mer bleue parsemée de rochers et d'îlots : quel tableau de vie et d'activité, baigné dans le calme de la distance !

Mgr Deswazières, en consacrant à Nazareth l'ardente charité, le zèle généreux qu'il voua si longtemps aux lépreux de Sheklung, complète et couronne, par sa présence à la tête de cette chère maison, son ensemble si attirant, si prenant. En sa compagnie amie je revis tout ce que Hongkong catholique possède d'ancien et de nouveau, dans l'île elle-même, ou sur le continent dans cette presqu'île de Kowloon que j'ai connue chaotique et presque déserte, et où maintenant les rochers et les collines jetés à la mer par des légions de travailleurs cèdent

Séminaire de Paris, ressources procurées ou transmises en dépit de routes les difficultés, renseignements, conseils, appui fourni selon les exigences des temps, missionnaires et prêtres indigènes hospitalisés au cours de leurs voyages, pourvus du nécessaire et dirigés vers leurs ciestinations, introduits parfois en contrebande dans l'intérieur même des pays interdits, abrités en temps de persécution, soignés dans leurs maladies : comment énumérer tout le bien que nos Missions doivent à nos Procures d'E,xtrême-Or!enr, dont la tête est à Hongl<:ong? l'éprouvais comme un senriment intime de reconnaissance en revoyant, après dix ans, ces bureaux de notre Procure Générale où se fait avec un ordre, une méthode, une conscience, un désintéressement que j'ai toujours admirés, mais cjue je comprends mieux aujourd'hui, une somme de travail qui n'est, dépassée nulle part dans la Société... ni peut-être ailleurs.

Nazareth, sur le versant opposé de l'île, face au large, est un autre bienfait du premier ordre offert, il y a 50 ans, par la Société à ses membres. Kl le les convie à venir, avec

l'autorisation de leurs supérieurs, s'v retremper dans la prière, la retraite, le recueillement d'une \'ie de communauté doucement laborieuse, l'y ai vécu en cette fin de janvier 1933, après beaucoup d'autres dans le passé, quelques journées délicieuses. Le site est tellement beau ! Je l'ai toujours trouvé si convenable à une retraite de missionnaire. Assurément, ce n'est pas une thébaïde, mais le missionnaire n'est pas un Uno rue. de .Hongkung ermite : il refait à loisir ses

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forces physiques er morales sans perdre de vue les brebis errantes qu'il veut faire entrer au bercail de Jésus-Christ. A Nazareth, une vie exubérante, mais apaisée par l'éloignement, se laisse apercevoir de toutes parts : le va-et-vient maritime intense aux approches du port de Hongkong ou des bouches de la rivière de Canton, ou bien le long des côtes qui se profilent à perte de vue vers Macao et Canton ; plus près en contre-bas, les pentes verdoyantes er accidentées, couvertes de villages et d'habitations, la mer hieue parsemée de rochers et d'îlots : quel tableau de vie et d'activité, baigné dans le calme de la distance !

Mgr Desvv'azières, en consacrant à Nazareth l'ardente

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rapidement la place aux boulevards, aux maisons, aux monuments d'une ville nouvelle, populeuse et riche. Les missionnaires du Vicariat apostolique de- Hongkong, qui appartient à la digne Société des Missions-Etrangères de Milan, ont vraiment sur leur territoire les plus violents contrastes : en territoire chinois, dans la sous-préfecture de Hoifong, la barbarie communiste dans ce qu'elle a de plus sauvage; en territoire anglais, la civilisation moderne dans ce qu'elle a de plus intense et de plus opulent.

Entre la Procure générale, plus ancienne, et Nazareth, plus récent, se place dans l'ordre chronologique de fondation notre Sanatorium de Béthanie. Il n'est séparé de Nazareth que par l'admirable route-promenade qui fait le tour de l'île et il jouit, quoique, d'un peu moins haut, du même horizon maritime. Nos confrères malades ou convalescents aiment Béthanie, la charité de son directeur, sa vie calme et libre, sa pieuse et charmante chapelle, son cimetière fleuri à flancs de rochers. Nazareth, Béthanie, Procure: vraiment la. Société des Missions-Étrangères est présente à Hongkong, reliée à ses Missions, non pour les gouverner, mais pour les servir. . .

Un seul établissement catholique dans l'île de Hongkong était tout à fait nouveau pour moi : c'est le Séminaire Régional pour la Chine' méridionale. Construit en style chinois dans une situation incomparable, il met en évidence la sollicitude qui, pour l'Eglise missionnaire, prime toutes les autres : celle de la formation du clergé indigène. Une heure passée avec les saints religieux qui en ont la charge et qui appartiennent à la Compagnie de Jésus, ne laisse pas de doute dans l'esprit sur le succès futur de cette fondation toute récente, A la vérité, la jeunesse qui s'y prépare au sacerdoce appartient à une race singulièrement fière et difficile à manier, mais on a choisi en conséquence les éducateurs qu'on lui a donnés. Que Dieu les assiste dans cette œuvre capitale dont notre Société a été l'initiatrice en Extrême-Orient 1

Il est à Hongkong une autre maison qui, sans appartenir •Bux Missions-Étrangères, se réclame un peu d'elles : c'est l'immense établissement des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, avec le fameux Hôpital Saint-Paul. Son installation, inégalée en Extrême-Orient, est un des chefs-d'œuvre qui ont valu au P. Robert, longtemps procureur général à Hongkong, un prestige que dix années d'absence n'ont pas entamé. Son nom ouvre toutes les portes : il résume tout le bien qu'on pense et qu'on dit en Extrême-Orient sur le compte des missionnaires français.

C'est, je crois, à ce prestige toujours vivant que j'ai dû l'honneur d'être invité à la table du gouverneur de Hongkong en même temps que l'évêque italien, pour m'y rencontrer avec le Gouverneur Général de l'Indochine, M. Pasquier. Il en résulta pour moi un gros sacrifice : celui d'une des trois journées dont je disposais pour une visite à Canton, mais la chose en valait la peine, et cette présence de l'Eglise catholique à cette réunion officielle j;continuait une tradition bonne à maintenir.

Canton

Il fallut donc me contenter d'un peu

plus de deux jours Cathédrale de Camon

pout mon séjour à Canton. Que d'événements s'y étaient passés depuis que j'en partais au matin du 30 août 1921, après en avoir été pendant cinq ans l'évêque : cinq ans durant lesquels je m'étais profondément attaché à cette grande province de Chine, la plus turbulente, la plus violente, la plus grouillante, mais aussi la plus intelligente, la plus évoluée, la plus active, celle où il est permis de croire que s'élabore l'avenir politique, économique et social du pays tout entier. Mais plus je m'y étais attaché, plus j'avais souffert de mon impuissance à y faire œuvre utile. Transféré à Canton après 31 ans passés au Setchoan, je n'en connaissais ni la psychologie, ni la langue, et là aussi, plus qu'ailleurs peut-être, j'avais compris que sine dolore non vivitur in amore.

Mgr Fourquet, mon successeur, a dirigé la Mission de Canton parmi de furieuses tourmentes. Il ne fallait pas moins que son incroyable patience, sa souplesse, sa parfaite connaissance du milieu cantonais, pour traverser sans désastre irréparable des périodes aussi critiques que celle où Borodine était le maître, où les grévistes s'installaient à demieure dans les maisons de la Mission et jusque dans l'évêché même, où la destruction radicale de toutes les religions était un numéro essentiel parmi ceux d'un programme en voie d'exécution rapide. Il ne s'en fallait plus que de 24 heures, le jour où un officier russe rencontré dans la rue répondait au P. Thomas, provicaire, qui lui demandait si la Mission et les missionnaires étaient en danger: — « Pas encore », Le sang-froid de nos confrères et de leur chef a surmonté la crise, et la Providence a veillé sur eux. La cathédrale de Canton est toujours debout, entourée d'un bel ensemble d'oeuvres anciennes et nouvelles, dont un monastère de Carmélites, que je visitai peu de temps après son ouverture. Les autorités actuelles, en accord avec la population, acceptent la présence des missionnaires et respectent leur droit de propriété. A l'exception des districts soviétisés à l'est de la province, le calme règne et les

missionnaires circulent sans risques graves dans toute la Mission de Canton.

Pourtant je fus ému quand, retournant à Hongkong par le chemin de fer, je me séparai, à la station intermédiaire de Tcheungmuktou, du jeune P, Seznec, qui regagnait son poste après m'avoir accompagné durant plusieurs jours. Par la fenêtre de mon wagon encore en gare, je l'apercevais se débrouillant tout seul avec calme et simplicité au milieu du grouillement indigène qui se pressait à l'assaut d'un autobus. Ceux qui le coudoyaient, sans d'ailleurs aucune intention mauvaise, ne songeaient certes pas au bien que leur voulait ce jeune prêtre, à tout ce qu'il avait quitté pour l'amour d'eux là-bas dans une admirable paroisse de Basse-Bretagne. Et je pensais en moi-même : Si scires regnum Dei !

SWATOW

Après la mission de Canton, j'eus le bonheur de pouvoir également visiter celle de Swatow. On s'y rend de Hongkong en 15 ou 16 heures et, comme la traversée se fait de nuit, l'économie de temps est portée au maximum. Mgr Rayssac était venu en personne me chercher, et je pus consacrer à son vicariat d'avantpostes quatre journées presque complètes. J'ai dit « Vicariat d'avant-postes » , car placé à l'angle nord-

Entrée d'un temple

Repas de famille

est de la province de Canton, il est resserré entre deux 2ones bolchévisées, d'où le communisme, à chaque instant et depuis des années, menace de l'envahir. C'est d'un côté la province toujours agitée du Fokien, de l'autre le bloc des deux souspréfectures « rouges )) de Lokfong et Hoifong, De plus, à cause de l'éloignement de l'autorité centrale, une piraterie organisée y sévit avec une intensité inconnue dans le reste du Kwangtong. De magnifiques chrétientés ont été dispersées ou détruites, certaines irrémédiablement. Des missionnaires ont passé de longs mois dans une captivité rigoureuse. Tous restent exposés, les uns plus, les autres moins, selon les postes qu'ils occupent, aux pires accidents; mais, dans l'instinct tout surnaturel de leur devoir missionnaire, ils font leur, presque sans y penser, la noble formule de l'antiquité : periculose vivere. Il en est plus d'un qui vit face à face avec le danger, qui même, à certaines époques, ne peut prudemment coucher plus d'une nuit ou deux dans la même maison, et cependant les chrétientés sont régulièrement visitées et le secours des sacrements ne manque pas aux fidèles.

Dans la ville de Swatow, les persécutés du Fokien trouvent depuis des années à la mission un refuge ami. Des missionnaires allemands, même des chefs de mission, y ont reçu plus d'une fois l'hospitalité. Lors de mon passage il s'y trouvait plusieurs Sœurs dominicaines échappées aux rouges et s'occupant de leurs élèves sauvées avec elles.

Le Séminaire du Vicariat est à 60 kilomètres dans l'intérieur, près de la ville de Kityeung, dans une région où les chrétiens

sont assez denses. Grâce aux petits vapeurs chinois qui desservent les localités riveraines du fleuve, je pus aller y passer quelques heures et m'édifier de l'excellente tenue de ce petit séminaire : 40 à 50 latinistes, pieux, dociles et modestes, s'y préparent pour le Collège général de Pinang, où ils finiront leurs études ecclésiastiques.

A cette époque de l'année toute proche du premier de l'an chinois, la navigation fluviale est des plus actives et les bateaux sont surchargés de passagers. A nous voir, les PP. Fabre, Lambert, Rondeau, Destombes et moi, noyés dans cette cohue indigène- qui nous pressait de toutes parts, je faisais en moimême une comparaison avec mes expériences récentes en pays de régime colonial, soit anglais, soit français. Là, malgré tout, l'Européen garde un reste de prestige, mais ici il doit se féliciter s'il est traité sur un pied kd'égalité parfaite avec l'indigène. Et je me disais qu'on se sent plus missionnaire quand on a en face de soi un peuple païen maître chez lui.

Rentré à Hongkong, je n'avais plus que deux jours à y passer en attendant l'occasion d'un bateau pour Haïphong. Après deux semaines de séjour, je me sentis repris par le charme de cette Chine cantonaise exubérante de vie et si mystérieuse pour qui cherche à sonder l'avenir. « Partir, c'est mourir

un peu », chuchotait Etudiantes chinoises

Départ de Swatow

quelqu'un en me quittant : à qui le disait-il? Obligé de rompre presque chaque jour des contacts à peine repris, jamais je n'avais mieux compris qu'au cours de ce voyage le Quotîdie morior.

Encore au Tonkin

Le l^'^ février, je débarquais à Haïphong du bateau où j'avais eu l'honneur de voyager avec le général Billiotte, gouverneur militaire du Tonkin. Le P. Fournier m'y attendait avec une automobile du Tong-Doc de Haidzuong. Ce grand mandarin, gouverneur d'une importante province et fervent catholique, a son fils au foyer de Bourg-la-Reine.

Haidzuong étant sur la route de Haïphong à Hanoï, je l'avais salué au passage 15 jours auparavant et lui avais promis de déjeuner chez lui au retour. Je m'en félicitai, car ce fut pour moi l'occasion de passer deux heures dans T intimité d'une admirable famille

chrétienne, de celles qui, oe nouveau au Tonkin

Cathédrale de Hanoï

•pat leur dignité, leur bonté, leur délicatesse, leur attachement inviolable à la religion, leur respect affectueux pour le missionnaire, sont comme une apologétique vivante, démonstration péremptoire de l'emprise que le Christianisme peut acquérir chez les peuples de l'Extrême-Orient, aussi complète que chez ceux de la. race blanche.

Je me retrouvais donc pour la deuxième fois, à trois semaines d'intervalle, de passage au Tonkin. Si j'avais réservé jusquelà la visite des missions de Hanoi et de Hunghoa, c'est parce qu'elles me mettaient sur le chemin du Yunnan et du Setchoan.

Hanoï

Hanoï ! C'est, au Tonkin, la mission-mère de toutes les autres, la mission gardienne des plus authentiques traditions de l'apostolat en pays annamite, la mission de Mgr Retord, du Bx Théophane Vénard et de martyrs innombrables. Son chef actuel, évêque depuis 46 ans, est le patriarche des Missions de i'Tndochine, C'est Mgr Gendreau, dont la verte et vigoureuse

vieillesse fait le trait d'union entre un passé tout d'héroïsme et un présent tout de progrès. Mgr Puginier, dont il fut 5 ans le Coadjuteur, a été le grand évêque de la difficile transition entre l'époque des persécutions annamites et celle de l'installation des Français. Voilà 40 ans que Mgr Gendreau gouverne son Vicariat. Où trouver mieux accusé le principe de continuité dans l'action missionnaire? Sous son épiscopat son vicariat a donné naissance à deux autres : Phatdiem et Hunghoa ; les trois ensemble comptent 360.000 catholiques, là où il y en avait 200.000. Le nombre des prêtres indigènes a triplé et les séminaires fonctionnent à plein rendement. Phatdiem va avoir le premier évêque annamite. Aussi pour former une élite sacerdotale, tous les efforts sont tendus. Le Tonkin a en France, dans un Collège de province, douze petits séminaristes : il a plusieurs élèves à Rome et à Paris ; à Hanoï même il a appelé les Sulpiciens. Mon espoir, longtemps "caressé, de voir ces derniers prendre part à la formation de nos clergés indigènes fut certain d'aboutir le jour où le futur cardinal Verdier devint supérieur général de Saint-Sulpice. Son cœur d'apôtre n'hésita pas un instant. Quant à moi, j'aurais volontiers chanté mon

Mgr Gendreau et néophytes — 114 ~

Après une ordination

Nunc dimittis, quand il m'eut été donné de bénir, un matin de février, le lieu où s'élève dès maintenant le Séminaire Saint- Sulpice du Tonkin.

Le clergé n'est pas tout. Il faut une élite laïque. La « Maison Lacordaire » , dont je bénis également les fondations non loin du nouveau Saint-Sulpice, répond à cette préoccupation. L'Ordre de Saint-Dominique s'est engagé à fournir le personnel; mais la dépense en reste tout entière à la charge de la Mission, qui a là un grave souci.

Les Rédemptoristes, eux aussi, ont essaimé à Hanoï et leurs débuts ne sont pas moins prometteurs qu'à Hué. C'est ainsi que notre Société, fidèle à son esprit, s'efforce d'obtenir, pour les Eglises qu'elle fonde et équipe, des auxiliaires assez

généreux pour venir exercer leurs propres activités sur les fondements posés par ses missionnaires. Puisse le bon exemple donné par les Sulpiciens, les Rédemptoristes, les Dominicains, avoir beaucoup d'imitateurs !

En somme, cette Mission de Hanoi donne un spectacle magnifique par la tenue de ses populeuses chrétientés et de ses séminaires, par les collaborations généreuses qu'elle s'est procurées, par l'activité de ses missionnaires et de ses prêtres indigènes. On voudrait qu'autour d'un pareil noyau s'agglutine cette population annamite, si intelligente et si sympathique et qui, dans la proportion d'au moins 90 o/g reste encore à l'écart du christianisme.

HUNGHOA

La Mission de Hunghoa est la plus reculée du Tonkin à l'intérieur des terres. Elle a 400 kilomètres de frontière commune avec la Chine, mais son petit chef-lieu n'est qu'à une heure de Hanoï en automobile. Elle a été séparée en 1895 de la mission de Hanoï, fille assurément digne de sa mère puisqu'en moins de 40 ans elle a triplé le nombre de ses chrétiens. Ceux-ci n'étaient pas plus de 17.000 en 1895 ; ils sont aujourd'hui 51.000 et se multiplient à un taux qui croîtrait rapidement si les missionnaires y étaient plus nombreux. Tel de nos confrères y a baptisé cette année 400 à 500 néophytes. La crise communiste, dont la première explosion a eu lieu dans ce même Vicariat, n'a fait qu'accélérer le mouvement de conversions, tant le groupement catholique, par son imperméabilité aux doctrines de désordre et de révolte tend a attirer les éléments sains delà population.

Mon passage à Hunghoa coïncida avec la retraite annuelle du Vicariat. Grâce à cette heureuse circonstance, je trouvai tous les missionnaires réunis autour de leur Évêque, le vénéré Mgr Ramond, premier vicaire apostolique de Hunghoa.

Pour une mission nouveau-née, il y a certes un grand profit

Rive du Fleuve Rouge

à rester longtemps sous la houlette de son premier pasteur et fondateur; la tradition s'y enracine plus définitivement. Celle de la simplicité apostolique n'est pas perdue à Hunghoa. L'évêché, ses dépendances, la cathédrale, le séminaire, tout y est sur un pied qui n'admet rien de plus que le suffisant. C'est la note qui convient et qui édifie dans une mission de fondation récente où tout est à organiser, à équiper, à lancer.

Les missionnaires de Hunghoa ont mille raisons d'aimer leur mission. Non moins vivante qu'aucune autre au Tonkin, elle a plus que d'autre le charme de la diversité. Sa population encore faible s'accroît peu à peu par la colonisation annamite, surtout dans la vallée du Fleuve Rouge. Plus à l'intérieur, c'est toujours la grande brousse, repaire des grands fauves, tigres et éléphants surtout. On y rencontre les Moïs de diverses dénominations, Thay, Thos, Méos, enfants de la forêt, qu'ils s'acharnent, d'ailleurs, à détruire en la brûlant pour y semer leur riz, en vivre quelques années et, quand le sol est épuisé, passer plus loin. Eux aussi sont évangélisés. Longtemps difficiles à apprivoiser, ils tendent à se rapprocher du mission-

Léproserie de Hunghoa

naire et pour celui-ci, désormais, le principal obstacle est l'insalubrité de cette brousse fiévreuse.

Enfin pour que rien ne manque à la variété de cette mission si prenante, sa zone extrême, contiguë à la Chine, est couverte de superbes montagnes. On y rencontre des plateaux de toute beauté et l'un d'eux a été choisi par les Français pour y installer, en climat délicieusement tempéré, une station de repos et de villégiature estivale. C'est le plateau de Chapa, au voisinage de Laokay, à l'altitude de 1.450 mètres, face à la province chinoise du Yunnan. La Mission y a chapelle et résidence, et nos confrères peuvent, aux époques épuisantes de l'année, venir y respirer un air frais et pur. C'est grâce à de telles améliorations que nos missions, même les moins salubres, deviennent plus hospitalières et que la moyenne de vie active du missionnaire s'établit à un nombre d'années satisfaisant.

J'ai quitté Mgr Ramond à Hatach, le beau séminaire de son Vicariat, riverain du Fleuve Rouge. Il m'y avait conduit pour y passer encore une bonne journée parmi les confrères de la région avoisinante. Je connaissais Hatach depuis longtemps. En 1899, rentrant au Setchoan par le Tonkin, je remontais le Fleuve Rouge à bord d'un petit vapeur qui s'échoua malencontreusement sur un banc de sable. — « Combien faudra-t-il de temps pour sortir de là » ? — « Au moins 24 heures » fut la réponse. Mon parti fut vite pris. Avec un passager débrouillard, sous-officier de la Légion Étrangère, je me fis débarquer sur

Marché chez les Meos

la rive gauche du fleuve, et tous deux nous nous mîmes à

suivre la route de terre en remontant vers l'amont. Incapables

d'articuler un mot d'annamite, nous dévisagions les passants

pour surprendre un indice de christianisme. Ce ne fut pas long.

Les chrétiens indigènes portent volontiers en évidence le

scapulaire et nous n'avions que l'embarras du choix. Mon

légionnaire appréhenda sans façon celui qui lui

parut le plus dégourdi ; un gars de vingt ans à

qui, par maints signes de croix et autres gestes

de dévotion, nous fîmes deviner qu'il s'agissait

pour nous de trouver une maison de prière...

Le résultat fut une petite promenade de quelques

kilomètres au bout desquels nous étions

accueillis, au seuil du Séminaire de Hatach,

encore à son début, par deux aimables confrères

aussi charmés de notre visite que nous de leur

rencontre.

En souvenir d'une si bonne joie, j'avais oifert une cloche au nouveau séminaire. En 1932 à plus de trente ans d'intervalle, cette cloche Fumr mandarin

Néophyces Muants

sonna à toute volée la bienvenue à son donateur. L'établissement est aussi prospère que vaste, commode et beau. Le P. Mazé, un des deux confrères du Tonkin qui devaient m 'accompagner jusqu'à Yunnanfu, se chargea d'égayer l'intéressante jeunesse par une séance récréative dont il fit tous les frais avec un brio surprenant. Les rires qui fusaient à chaque instant prouvaient assez la maîtrise qu'il avait acquise en six ans à peine de la langue du pays.

Ma dernière journée en Indochine se passa presque entière dans un wagon du chemin de fer Tonkin- Yunnan. Deux grandes heures d'arrêt à Yenbay la coupèrent toutefois bien agréablement en me permettant de déjeuner chez les PP. Méchet et Jacques, titulaires du poste, et de faire visite aux Sœurs de Saint-Paul et à leurs œuvres. Le soir je couchais à la frontière de Chine, chez le P. de Neuville, missionnaire de Laokay, et le lendemain, après la messe, passant à pied le pont du Namti, nous prenions place dans un wagon-salon que la Compagnie des chemins de fer du Yunnan, renouvelant un geste ami dont j'avais bénéficié plus d'une fois jadis, mettait à ma disposition.

En quittant l'Indochine et ses magnifiques missions, je ne pus me défendre d'un serrement de cœur. Qu'il est beau le travail apostolique accompli dans ce splendide pays ! Combien ses missionnaires doivent lui être attachés !

Sur la ligne Hanoi- Yunnantu

De nouveau en Chine

Mais j'étais en Chine, dans la Chine de ma jeunesse, la Chine de langue mandarine, celle où j'avais vécu plus de trente ans et dont je comprenais la langue. La tristesse ne pouvait que faire place à la joie.

L'entrée en Chine par le Tonkki est une féerie : féerie de la nature à la fois tropicale et alpestre, féerie de l'art humain qui triomphant de difficultés inouïes, a suspendu au flanc des ravins un chemin de fer merveilleux. Franchissant les gorges sur des ponts quasi aériens, perçant les rochers, tirebouchonnant sur elle-même, la voie grimpe en moins de six heures du niveau de la mer, ou presque, à l'altitude de 1.400 mètres, qui est celle de Mongtse, la première ville du Yunnan. Deux trains par jour, l'un montant, l'autre descendant, se croisent à Lokoutchai. Le premier amenait les PP. Ducloux et Leparoux, venus de Yunnanfu à ma rencontre ; le second remmena à Laokay le P. de Neuville, qui m'avait accompagné jusque-là. Et ce furent deux belles et douces journées de facile voyage en compagnie de si excellents confrères. De temps en temps on échangeait des visites avec M. Recouly et deux jeunes ingénieurs français, qui

occupaient le wagon voisin du nôtre. Que d'intéressantes conversations entre compatriotes si commodément réunis en ce curieux recoin du monde ! En haut du plateau, les champs plantés d'opium commencèrent à se montrer. M, Recouly s'en étonnait un peu, sachant cette culture officiellement interdite et la croyant supprimée. . . Qu'aurait-il pensé s'il m'avait suivi jusqu'au bout de mon voyage en Chine et respiré avec moi, sur un parcours de 2.000 kilomètres et plus, l'odeur capiteuse des pavots en fleurs ?

YUNNANFU

Le troisième jour, à mi-étape, Mgr de Gorostarzu m'attendait avec plusieurs missionnaires pour me conduire jusqu'à sa ville épiscopale au terminus du chemin de fer. A la gare de Yunnanfu de nombreux compatriotes étaient venus à notre rencontre. Consul et Vice-Consul de France, Administrateurs du chemin de fer, missionnaires nombreux. Au m 'lieu de tant d'amis j'éprouvais comme une sensation de rapatriement et je dus retenir des larmes d'émotion quand, agenouillé devant l'autel de la chapelle épiscopalç, j'entendis, pour la première fois depuis douze ans, le personnel chrétien de la maison entonner sur le rythme d'usage le Veni Sancte tel qu'on le psalmodie au Setchoan.

Chaque pas dans cette ville, que j'avais tant de fois visitée depuis quarante ans, renouvela cette impression à la fois douce et poignante. Yunnanfu n'a pas changé: ce sont les mêmes maisons, les mêmes rues, le même dallage, les mêmes échoppes, les mêmes habitants. On y voit seulement plus de soldats et de généraux. On y jouit de l'éclairage électrique; on voit des routes automobilables s'amorcer dans deux ou trois directions. Le progrès est à l'horizon. Son lever est lent et sujet à des hésitations, mais il est en vue, on ne peut le nier.

De toutes les œuvres de la mission, celle que j'eus le plus de joie à visiter, fut le séminaire de Pelongtan à 8 km. de la ville.

Pctit-Séminairc de Yunnanfu

Dans le calme d'une campagne retirée, bien que de facile accès, bâti sans luxe inutile, mais commode et vaste, il abrite une petite communauté fervente, vivante et bien tenue, que de zélés missionnaires acheminent doucement vers la troisième et dernière étape de la formation sacerdotale, celle qui aura pour théâtre le Collège général de Pinang. J'ai dit troisième étape, car pour la plupart de ces enfants, les études au séminaire ont été précédées d'un séjour au Probatorium, dans le sud-est de la province. De cet établissement dont j'ai entendu dire beaucoup de bien, je n'ai vu que le Supérieur, prêtre chinois distingué et vénérable. Certes, si la mission du Yunnan, longtemps isolée à l'extrême bout de la Chine, en pays demi-barbare, présente encore des lacunes dans son organisation, ce n'est pas au point de vue du clergé indigène et de sa formation.

Pour le voyageur venant d'Europe, Yunnanfu est le terminus où expirent les derniers moyens de transport à la moderne. A la sortie de la gare il n'y a plus pour lui de choix qu'entre le cheval, la mule ou la chaise à porteurs, et les Chinois

d'aujourd'hui voyagent au Yunnan et au Setchoan exactement comme leurs ancêtres d'il y a cinq cents ans. Un peu moins confortablement toutefois, j'en ai peur; car les pauvres gîtes d'étape, exposés depuis la Révolution de 1911 au passage brutal et maintes fois répété de soldats ou de bandits, ne consistent plus, ici ou là, qu'en chaumières éventrées, aux murs chancelants, aux toitures béantes....

En route. vers le Kientchang

Mais qu'importe ? Mon bonheur, je l'avoue, fut sans mélange, quand, le 14 février à 9 heures du matin, après l'adieu toujours attristé à des amis vénérés, à des confrères excellents, ma petite caravane déboucha dans la campagne par la porte Nord de Yunnanfu. J'étais en chaise portée par deux hommes que, toutes les demi-heures, deux autres relayaient.

Moi-même je soulageais fréquemment l'équipe en faisant à pied ou à cheval de longs morceaux de la route. Deux ou trois chrétiens venus du Kientchang portaient les valises. Un ou deux autres jouaient le rôle de palefreniers. Un diacre de Ningyuenfu, que j'avais ordonné en passant à Pinang, m'avait rejoint à Yunnanfu pour faire

En route vers le Kientchang le VOyagC aveC moi.

Et tout ce monde avait pour chef le guide sûr et prudent, l'ami dévoué, Tardent missionnaire que Mgr Baudry m'avait envoyé du Kientchang dour être l'ange gardien de mon

Dans une auberge chinoise

voyage, le P. Audren, provicaire de Ningyuenfu et résident du poste de Houilitcheou. Donc en tout, de 1 à 1 2 personnes, marchant de conserve, confiantes en la Providence pour écarter tous les perkula que saint Paul a énumérés avec tant de précision, en homme du métier qu'il était. Je respirais avec bonheur la bonne odeur des champs de colza et quand, à la halte de midi, je trouvai une jatte de riz fumant, un bol de teoufou (pâte de soja), du bouillon d'herbes acides et les condiments variés de la popote indigène, je sentis que j'allais rajeunir.

Et ce fut ainsi pendant sept journées consécutives. Car — et c'était là le seul aspect affligeant du voyage, — par une exception plutôt rare dans les autres provinces de Chine, celle du Yunnan présente encore de vastes espaces absolument inévangélisés. Nos étapes n'atteignaient pas toujours 40 kilomètres et les dépassaient rarement. Le soir on couchait dans des auberges connues, pauvres chaumières que les révolutions sans répit ont rendu plus pauvres encore qu'autrefois. Un jour nous fûmes sur le point de goûter la joie parfaite de saint François d'Assise. Nous arrivions enfin au terme d'une étape fatigante, le soleil déjà couché ; mais, en guise d'auberge, il ne restait que la moitié d'une chaumière, et elle était déjà occupée. Aux alentours le pays semblait désert. Assis sur une pierre, à la belle étoile, je m'exerçais depuis une heure à la joie franciscaine, quand le P. Audren qui, seul et sans perdre

une minute, avait exploré la région à 3 kilomètres à la ronde, vint nous chercher pour nous conduire chez un notable qui, sur ses instances, avait consenti à nous donner abri.

Plus on approchait du Kientchang (c'est ainsi, vous le savez, qu'on appelle cette zone extrême du Setchoan qui forme la Mission de Ningyuenfu), plus la route devenait montueuse et les étapes dures à couvrir. La plus dure ne dépassa guère 50 kilomètres, mais elle comportait plusieurs cols à franchir. Aussi n'atteignit-on le gîte — - et quel gîte I — qu'en ordre dispersé, les premiers arrivés redoutant pour les autres soit un accident, soit une erreur de route. J'admirais le P. Audren qui, faisant la navette de l'avant-garde à l'arrière-garde et gravissant tous les tertres propices, dardait les éclats de sa bougie électrique de manière à encourager les traînards et à orienter leur marche défaillante. Notre sixième étape s'acheva sur le territoire du Kientchang, au fond de la cluse formidable par laquelle le Yangtse-kiang (Fleuve Bleu) échappé du Thibet, se fraie de haute lutte un passage vers les plaines encore lointaines de la Chine centrale. La descente dans cette gorge par des sentiers de chèvre est longue et très pénible du côté du Yunnan. La montée du côté opposé est moins longue, mais plus abrupte encore. Toutefois une nuit d'auberge sur la rive setchoanaise, au bord même du fleuve, nous avait rendu des forces suffisantes. Kouang tchou kiao lai lo, avait dit le passeur du bac en me recevant sur sa barque : « Tiens, voilà l'évêque Kouang qui arrive » . Et, de sentir que pour les habitants de ce pays perdu j'étais une vieille connaissance, j'étais tout émotionné. C'est pourtant, des deux côtés du fleuve et pendant des centaines de kilomètres, un paysage de poignante tristesse. Les eaux, dont le volume est énorme au printemps et en été, s'efforcent d'élargir l'étroit ravin qui les enserre, et le travail d'affouillement sur un bord comme sur l'autre ne connaît pas d'arrêt. Telle crête de montagne est en état de perpétuel écroulement et, dans le silence majestueux des gorges, le

tonnerre des avalanches résonne cent fois le jour. De rares chaumières s'accrochent aux pentes en ruine, là où des lambeaux de terre solide permettent des cultures de misère. Et tout cet ensembre est grandiose et impressionnant au possible.

Grâce au poney que m'avait amené le P. Audren, je me tirai sans encombre d'une descente et d'une montée dont ma chaise à porteur n'aurait pu sortir indemne avec son lest. Une fois finie l'ascension, du côté de Setchoan tout change. La route — toujours simple sentier, — s'allonge sur un plateau relativement uni. Le pays se peuple et, dès le premier village, on rencontre des chrétiens. Alors je me sentis repris tout entier par ce pays de ma jeunesse missionnaire et le compte des trop courtes semaines que j'allais avoir à lui consacrer m'apparut dans sa navrante brièveté.

Vers midi un des porteurs signala : « Un chapeau blanc à l'horizon ». C'était vrai: sur une hauteur, à plusieurs kilomètres en avant, au milieu d'un groupe nombreux de Chinois, le casque blanc d'un Européen se laissait apercevoir. Ce ne pouvait être qu'un missionnaire, le missionnaire en charge de ce district, et donc le P. Bettendorf, résident de Moulotchaikeou.

C'était lui, en effet.

Heureux moments, ceux de pareilles rencontres.

Joie . du missionnaire qui, aux postes même les plus avancés, sent On appr„cho do i-iouiii

qu'il est entouré des sollicitudes de sa famille religieuse, joie du supérieur qui rejoint les siens sur le champ de travail où il les a envoyés après y avoir peiné longtemps lui-même. Est-il une joie meilleure quelque part sur la terre ?

Vingt-quatre heures chez le P. Bettendorf à Moulotchaikeou me firent toucher du doigt les progrès réalisés au Kientchang depuis mon départ : un village en grande partie christianisé, avec jolie église, presbytère commode, vastes écoles et, dans le canton avoisinant, 1.300 chrétiens baptisés là où, il y a douze ans, il n'en existait pas trente.

Mais à l'étape suivante, à Houilitcheou, ce fut bien mieux encore. Cette ville de 20.000 âmes, la principale de toute une région plus vaste que la Suisse, n'avait pas un seul chrétien il y a quarante ans, et on n'y avait jamais, que je sache, célébré la messe. Elle compte aujourd'hui 500 chrétiens et possède outre sa belle église, sa résidence et ses écoles, un couvent de religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie, qui sert de foyer aux œuvres les plus variées et les mieux appropriées au pays. J'y passai trois jours, après lesquels ma caravane, grossie du P. Bettendorf et du P. Flahutez venu de Kiang-tcheou, reprit la direction du Nord.

Dès lors, presque à chaque pas, les revoyances alternent avec les surprises. Anciens amis retrouvés, chrétientés déjà connues, anciennes ou en formation, d'autres nées après mon départ, tout est pour moi d'un intérêt palpitant. Si insignifiante que soit une localité, je n'ai pas besoin d'en demander le nom, car je l'ai présent à la mémoire. A chaque coude de la route je sais ce qui va paraître au détour suivant. Ces vieilles montagnes rébarbatives semblent me reconnaître et me souhaiter la bienvenue.

Mais voici qu'à la halte de midi, le 26 février, tandis que nous reprenons haleine après une pénible descente, un cavalier

se montre à quelque distance galopant vers nous à bride abattue.

« C'est le P. Simon Tcheou », s'écrie quelqu'un. A 200 pas de notre groupe il nous reconnaît, saute de cheval, abandonne sa monture et accourt vers moi.

Dans un transport d'émotion joyeuse il m'embrasse les genoux. — « Ah !

s'écrie-t-il, j'ai donc revu mon père » . Et le terme chinois dont il se sert est si touchant dans sa simplicité que, moi aussi, je le serre d'une étreinte toute de paternelle tendresse. Cher jeune prêtre ! Il faudrait de longues pages pour raconter sa conversion à douze ans, sa persévérance courageuse dans des conditions impossibles, son dévouement aux missionnaires, sa vocation, ses études tardives à Pinang, ses premières années de ministère.

Nous n'étions plus qu'à quinze kilomètres de Kongmonyn, sa résidence : il me fut doux d'être son hôte jusqu'au lendemain et d'entendre son éloge dans la bouche de ses nombreux convertis.

Eglise de Houili

Cheval plutôt que palanquin

Soldatesque chinoise

Mais déjà circulait dans la région une rumeur inquiétante. Un corps d'armée envoyé au Kientchang pour réduire les Lolos, était arrivé, et ses officiers, tous formés dans des écoles communistes, étaient des ennemis forcenés des missionnaires. Déjà nous avions croisé en chemin Tavant-garde de cette troupe, plusieurs centaines d'hommes qui, passant un à un à me frôler sur le sentier à flanc de précipice, ne laissèrent échapper aucune parole d'insulte. Mais les chefs n'étaient pas là. Nous les rencontrâmes plus loin, au delà de Kongmonyn, et ce fut autre chose. A l'entrée du village de Kintchoankiao, qui surplombe le ravin et dont il est impossible de ne pas suivre

l'unique rue, un groupe de militaires nous arrêta insolemment. — « Qui êtes-vous ? Comment ! des étrangers ici ? Quoi ! des Français ! Les amis des Japonais ! Et avec eux des Chinois, des traîtres qui introduisent l'étranger au cœur de leur pays. Un prêtre parmi eux ! Traître entre tous les autres ! Chien des diables d'Occident ! A mort tous ! Nous n'aurons la paix qu'après avoir exterminé un à un tous ces étrangers. . . ».

Cette dernière phrase, j'en entendis chaque syllabe hurlée à mon oreille par un officier furibond. Deux soldats, que les autorités de Yunnanfu avaient chargé de nous suivre jusqu'au Setchoan, furent ignomignieusement renvoyés. Et pendant près d'une heure nous demeurâmes ainsi en état d'arrestation.

Cela ne pouvait durer. Ces forcenés n'agissaient que de leur propre autorité, ou plutôt de leur propre haine. Ils auraient voulu soulever le peuple contre nous, mais le peuple ne

bougeait pas. Dès lors nous étions pout eux une prise par trop gênante. N'osant pas mettre la main sur des Européens, ils s'en p^ent au P. Simon Tcheou et l'emmenèrent devant le colonel. Celui-ci, gamin de vingt ans, frais émoulu d'une école bolchéviste, de Moscou même peut-être, insulta longuement et grossièrement le jeune prêtre, le traitant d'espion, de chien, de traître à la patrie, le menaçant de son revolver. Mais pour toute réponse, il n'obtint que cette simple question : « Oui ou non, pouvons-nous continuer notre voyage ? »

Le peuple, témoin de cette scène, . restait calme et en apparence indifférent. Alors on laissa le P. Tcheou rejoindre notre groupe. Les hommes qui nous barraient le passage s'éloignèrent et nous reprîmes notre marche. Sur la rue du village, la cohue des soldats nous regardait passer. Un seul jeta le cri : Ta tao ! (A mort !). Et ce fut fini. Mais nous sentions bien qu'une période de tracasseries et de persécutions allait s'ouvrir pour nos chrétientés. Elle dure encore.

NiNGYUENFU

Plus au Nord, Tetchang, grosse et bonne chrétienté, centre de district pourvu d'église, de presbytère et d'écoles, nous retint 24 heures sous le toit hospitaher du P. Tong, prêtre

Vue de Ningyuenfu

Au milieu du Clergé de Ningyuenfu

chinois sexagénaire, mon bon et vieil ami. Puis deux étapes encore et ce fut, à trois kilomètres de Ningyuenfu, la rencontre de Mgr Baudry, rendue plus émouvante par la menace nouvelle que nous sentions peser sur la mission. — « Vous en avez du courage pour venir ici ! me dit-il ». — « Et vous autres, pour y tenir comme vous faites », répondis-je. De nombreux chrétiens étaient sortis de la ville pour me recevoir et s'échelonnaient par groupes à des intervalles de quelques centaines de pas. En d'autres temps, les pétards auraient fait rage ; mais il fallait ménager les susceptibilités xénophobes de la clique militaire nouvellement régnante. La Mission venait en effet de passer des heures anxieuses. Dès leur arrivée, les nouveaux maîtres avaient rompu brutalement les bonnes relations existant jusque là entre les autorités et les missionnaires. Officiers et soldats, pénétrant insolemment à l'évêché et jusque dans l'église pro-cathédrale, avaient ajSFecté d'examiner rigoureusement ce qui s'y passait. Un lieutenant, armé de pied en cap zt chapeau sur la tète, était entré jusque dans le bureau de l'évêque et lui avait demandé de quel droit lui, étranger, s'était installé en territoire chinois. D'autres avaient monté une estrade devant la porte de l'évêché, sur la voie publique et y

péroraient à longueur de journée sur les traités inégaux, les torts des étrangers envers la Chine, l'espionnage des missionnaires, le caractère malfaisant du christianisme, le rôle odieux des chrétiens chinois traîtres à leur pays. . . Ils cherchaient à provoquer une émeute qui, sous couleur de mouvement populaire irrésistible, eût accompli la sinistre besogne qu'ils n'osaient pas faire eux-mêmes. Et il est certain que 15 ou 20 ans plus tôt, de pareilles excitations venant des hommes au pouvoir, auraient soulevé la masse populaire et qu'en moins d'une heure les établissements catholiques eussent été changés en un monceau de ruines sanglantes.

Le danger était donc grand pour nos confrères et nos chrétiens. Mais le peuple ne réagissait pas ou plutôt laissait voir par son attitude qu'il sympathisait bien plus avec les rnissionnaires qu ' avec leurs détracteurs. Et d'ailleurs ne savait-il pas qu'à cinq ou six pas de l'odieux meeting, de l'autre côté d'un mur de briques, 1 ' hôpital catholique abritait et soignait de nombreux soldats, sous-officiers et officiers malades, servis par les Sœurs Franciscaines Missionnaires. La leçon de choses était certes « ii y a 20 ans i

frappante : d'un côté du mur, le paganisme et la haine ; de l'autre côté, le christianisme et la charité. /

Grâce à l'admirable patience de Mgr Baudry, de ses missionnaires, de son clergé, de ses religieuses et des chrétiens euxmêmes, la fièvre des premiers jours était tombée et, quand j'arrivai à Ningyxienfu, on sentait que la présence et l'activité des missionnaires, acceptées par le peuple avec reconnaissance, étaient tolérées bon gré mal gré par les autorités du. jour. Mgr Baudry profita même de mon passage pour tendre une main amie à ces tristes personnages, et la table de l'évêché en vit s'asseoir quelques-uns aux côtés des missionnaires et de notables sympathisants.

Pauvre chère cité de Ningyuenfu, si gracieuse à voir au bord de son lac ensoleillé, dans le cirque des majestueuses montagnes qui, du côté de l'est, forme la redoutable barrière du pays Lolo. En 1875, un missionnaire s'y présenta pour la première fois au péril de sa vie, mais en fut chassé le jour même. A 18 ans d'intervalle j'y entrais à mon tour et la messe y était célébrée pour la première fois chez une famille chrétienne immigrée, le 17 décembre 1893. Puis se forma lentement une petite station chrétienne qui devint vers 1900, grâce au P. Castanet, centre de district. En 1910, j'en fis la ville épiscopale du premier Vicaire Apostolique du Kiéntchang. En 1917, le cœur serré, je la quittai pour Canton, ému des regrets que manifestait de mon départ la population même païenne. Aujourd'hui son évêché, son église, ses écoles, son couvent de Franciscaines Missionnaires et ses œuvres, forment au cœur de la ville un ensemble aussi pittoresque que bienfaisant. Mieux situé encore est son beau séminaire Sainte-Anne, reconstruit par Mgr Baudry dans un site ravissant au sommet de l'amphithéâtre que forme la ville.

J'ai nommé plusieurs fois les Fransciscaines Missionnaires de Marie. Leur présence dans les deux principaux centres du Kiéntchang est un magnifique exemple de courage donné par

des religieuses européennes. Le caractère de leur activité, toute de bienfaisance désintéressée, fait de leurs établissements, au milieu même des persécutions, un palladium pour la Mission, car on n'ose trop s'en prendre à elles et, là où leur rôle est connu, on ne peut plus se passer d'elles. Elles ne craignent rien et leurs supérieures d'Europe ne craignent pas davantage. Qu'elles soient toutes bénies !

Six jours passés à Ningyuenfu ont été pour moi les plus empoignants d'un voyage qui aurait dû s'arrêter là. Vingt ans plus tôt, j'y avais choisi la place de ma tombe. . . Mais toujours : Fiat !

Du KlENTCHANG A ChENGTU

Le 7 mars il fallut s'éloigner. A 3 kilomètres de la ville, près de la route, est le cimetière des missionnaires. Je m'y arrêtai un moment. De nombreux chrétiens, plusieurs confrères m'accompagnèrent, |les uns jusqu'à Siaomiao, les autres jusqu'à Kokaileang. Mgr Baudry, avec les PP. Boiteux et Bocat, fit avec moi deux étapes sur les douze qui séparent Ningyuenfu de Yachow. La seconde nuit se passa sous le toit ami du P. Valtat, à Yangtsaopa et, le matin du troisième jour, dix kilomètres plus loin, après quelques moments donnés à la chrétienté de Loukôu, ce fat la séparation. Monseigneur et le P. Valtat descendirent de cheval à la sortie du village. Je reverrai toujours dans mon souvenir leur geste de dernier adieu.

Le P. Bocat restait avec moi pour me conduire jusqu'à Chengtu. Avec lui chevauchaient les prêtres chinois de la partie nord du Kientchang, tous mes enfants spirituels, les PP. Marc et Joseph Ou, le P. Grégoire Li et le P. Damien Tchen, leur supérieur régional. En deux étapes, nous franchîmes le bloc de hautes montagnes qui sépare de la vallée de la rivière Ganlin la petite plaine de Yuehi. La descente du col du Petit Sianglin est d'une beauté farouche et saisissante. A part l'étroit ruban de la route mal dallée, c'est à droite comme à gauche le pays des

Lolos. Les «barbares », animés d'intentions mélangées surveillent le va-et-vient des voyageurs. Au hameau de Siao-chao, un de leurs chefs locaux, Nié Ta, « Lolo noir » me reconnut et me présenta ses guerriers. Sa politesse exigeait une contre-partie. Une jarre d'eau-de-vie (4 litres), payée au « bistro » le plus voisin, fit l'aifaire.

La ville de Yuehi, au milieu de sa petite plaine, a un curé résident en la personne du jeune P. Marc Ou. Là encore, une heureuse soirée en famille missionnaire, agrémentée par la visite de nombreux amis. « La présence de vos prêtres, me disait un notable païen, est aujourd'hui notre meilleur réconfort».

C'est là que je me séparai du P. Simon Tcheou, qui m'avait suivi depuis deux semaines, et, bien que le geste soit étranger au protocole chinois, je ne pus m'empêcher de l'embrasser longuement.

A l'étape suivante, le P. Damien Tchen, bon photographe, qui avait, chemin faisant, fixé sur ses plaques I les divers aspects de notre petite caravane si originale, fut gravement insulté par un groupe d'étudiants qui se reridaient à Chengtu en suivant Col du Petit-Siangiin les mêmcs étapes que

nous. — « Espion au service des diables étrangers ! Traître à la patrie chinoise ! Introducteur de malfaiteurs ! », etc. Et pendant huit journées consécutives, cette pitoyable jeunesse profita de toutes les occasions où les prêtres chinois se trouvaient suffisamment éloignés du P. Bocat ou de moi pour les outrager lâchement. Car, à mon approche, ils se taisaient: ils avaient peur.... Qui sait de quoi? Pendant les haltes nous nous consolions les uns les autres, et ce n'était pas bien difficile, car cette haine ambiante resserrait les liens de notre affection réciproque; nous nous redisions les mots pénétrants de l'Évangile et, de plus, avec évidence nous constations que le peuple n'était pas avec ces aboyeurs, mais qu'il nous savait gré de rester avec lui et de souffrir comme lui. Seuls les soldats dont les régiments nous croisaient de temps en temps manifestaient aussi quelque insolence, surtout en présence de leurs chefs; mais presque toujours ils respectaient m.a vieillesse.

De Yuehi à la rivière Tatouho, le pays très montagneux, froid, peu habité, est extrêmement pauvre.

Il nous arriva de ne trouver pour dîner que du miel et de la farine d'avoine toute crue. Mais cela aussi fait un excellent repas.

Quel bien matériel et moral ne ferait pas un missionnaire en résidence parmi ces deshérités ! Mais nous sommes trop peu nombreux.

Arrivés sans encombre au bord du Groupe d'amis à Yuehi

Tatotiho, large et dangereuse rivière aux crues redoutables, nous aperçûmes sur la rive opposée un missionnaire au milieu d'un groupement compact qui nous saluait deloin. C'étaient les chrétiens de Foulin, grossis d'une députation envoyée sous la direction du P. Valour par la mission toute proche de Tatsienlu, celle qu'on appelait jadis mission du Thibet. Dans l'espoir de prendre contact avec quelques-uns de ses missionnaires, j'avais promis en eiFet de passer 48 heures à Foulin.

Foulin est le centre d'action du P. Damien Tchen. Ce prêtre distingué, que j'avais ordonné en 1910, prémices du sacerdoce au Kientchang, remplit avec tact et énergie le rôle de vicaire forain, que lui a confié Mgr Baudry pour les districts les plus écartés au Nord du Vicariat. Il parle latin comme nous le français et l'écrit couramment, ainsi qu'en témoigne la lettre que je vous lisais il n'y a pas longtemps et qui a paru dans la Revue de l'Union Missionnaire du Clergé, lettre caractéristique des tyrannies invraisemblables auxquelles sont en butte, de la part des militaires, les populations de la Chine et avec elles les missionnaires catholiques qui ne veulent pas les abandonner.

A. Foulin, les PP. Joseph Ou et Grégoire Li nous quittèrent pour regagner leurs postes respectifs. Mais le P. Bocat et le P. Damien Tchen me restèrent fidèles, voulant me conduire jusqu'à Chengtu. Le P. Valour fit aussi avec nous la première étape, me permettant ainsi de prolonger d'intéressantes et utiles conversations sur sa grande et difficile mission. Il était ému, et

je l'étais aussi, quand nous nous séparâmes le matin du 17 mars, sous la neige qui tombait. Car la petite ville de Tsinkihien, où nous avions passé la nuit, est construite au pied du Grand Sianglin, énorme montagne qui, pour les habitants du Kientchang, partage le monde en deux parties : le dedans iy-teoù) et le dehors {wai-teou). Le passage en est toujours pénible et constitue l'une des plus fatigantes étapes du voyage. Des portefaix chargés de thé pour le Thibet le traversent en files interminables, peinant sous des fardeaux écrasants, sur la route enneigée. Métier terrible vraiment, car, après leurs épuisantes journées, ils n'ont pour leur repos de la nuit que des gîtes croulants ouverts à la bise glaciale. C'est à eux que je pensais lorsque je fis, il y a trois ans, ma première démarche auprès du Prévôt du Grand Saint-Bernard pour obtenir, en faveur des pauvres caravanes du Far West chinois, le bienfait des touchantes charités de ses religieux.

Le col du Grand Sianglin n'est qu'à 2.800 mètres, moins

élevé que celui du Petit Sianglin, mais bien plus dur à gravir, parce que l'ascension part d'une vallée beaucoup plus creuse. Une fois franchi, c'est un autre climat, celui du Setchoan proprement dit, contrastant par son humidité relative avec celui beaucoup plus sec des hauts plateaux.

Cette dure étape achevée, nous sortions de la Mission de Ningyu- Dans la neige cnfu pour entrer dans

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la Préfecture Apostolique de Yachow, et, pour atteindre la ville même de Yachow, il ne restait qu'une étape et demie. C'était la fin du voyage en caravane qui, depuis • Yunnanfu, avait couvert 27 étapes de 35 à 40 kilornètres en moyenne, soit environ 1000 kilomètres.

Yachow n'est pas une grande vilhy mais elle a de l'importance comme porte de communication avec les marches thibétaines et centre du commerce du thé avec le Thibet. Elle est aussi une des têtes de ligne de la navigation sur les hauts affluents du Yangtse. Rien de plus pittoresque que les longs radeaux de bambou qui, se faufilant parmi les rapides du Yaho, transportent les voyageurs jusqu'à Kiating. J'aurais aimé à y prendre place une fois encore, pour revivre de bons souvenirs vieux de 25 ans, alors qu'arrivant avec mes confrères du fond du Kientchang, je jouissais avec eux du repos d'une ou deux journées en radeau avant d'arriver au rendez- vous de la retraite générale de notre mission à Kiating.

Mais cette fois, pour me rendre à Kiating où m'attendait Mgr Renault, je devais] passer d'abord à Chengtu, la capitale provinciale, pour visiter le beau Vicariat qui, par des démembrements successifs, a donné naissance à toutes les missions du Setchoan, du Kouytcheau et du Yunnan.

Je pensais avoir comme jadis à faire quatre jours de voyage pour me rendre de Yachow a Coi du Grand-Siangjin

Chengtu. Mais le progrès avait marché. Une grande route carrossable venait d'être construite, que d'aiUeurs la moindre pluie rendait impraticable, car elle n'était pas empierrée, mais sur laquelle, par temps sec, un autocar pouvait circuler. Or Mgr Rouchouse, dans son empressement confraternel à me posséder sous son toit, avait amené de Chengtu à Yachow une voiture automobile.

Avant toutefois de le suivre, je voulus jouir 24 heures de l'hospitalité toute filiale de Mgr Matthieu Li. Je retrouvais en sa personne un de mes anciens élèves qui, ses études finies au séminaire, était devenu pendant deux ans mon premier catéchiste et mon bras droit dans une campagne d'évangélisation entre Kiating et Suifu. Et je le retrouvais chef de mission, Préfet apostolique, toujours aussi modeste, dévoué, prudent, heureux de me montrer ses œuvres en voie d'organisation, de me présenter son petit clergé, dont je connaissais presque chaque membre depuis son enfance, de me confier aussi ses espoirs, ses difficultés, ses craintes et ses peines. Il me fut facile de le décider à m'accompagner jusqu'à Chengtu et de là à Kiating pour v rencontrer Mgr Renault et profiter de l'occasion pour traiter ensemble d'intéressantes questions.

Le 20 mars donc, vers 10 heures, après que j'eus célébré dans la belle église la messe paroissiale du dimanche des

Dernière ascension

Rameaux, nous nous entassâmes au nombre d'au moins douze personnes dans deux automobiles Ford, déjà bien usagées, mais qui, là où je les trouvais, me parurent une merveille. Le temps, par bonheur, était beau, et le parcours de 160 kilomètres fut couvert sans accident avant la nuit noire. Je regrettais même de voir filer si vite sous mes yeux ces calmes paysages de la campagne setchoanaise, qu'il m'était si doux de revoir. Il y eut heureusement un arrêt de deux heures à mi-chemin dans la ville de Kiongtcheou, au cœur du district le plus riche en chrétiens de toute la province. Mon arrivée donna lieu à une manifestation de foi qui m'édifia profondément. Sur la rue et sous les regards surpris de la foule païenne plus nombreuse, la foule chrétienne, sans nul respect humain, se signait, s'agenouillait, demandait la bénédiction de ses évêques, chinois ou étrangers, peu lui importait. Les élèves du beau collège fondé là par le P. de Jonghe et en pleine prospérité, avaient organisé, quoique païens en majorité, une charmante réception. Sous la direction de deux prêtres chinois distingués, les compliments de bienvenue, les gestes patriotiques, les actes religieux, les intermèdes sportifs, se succédèrent harmonieusement jusqu'aux dernières minutes dont nous disposions, et j'en garde un souvenir ineffaçable. A qui doute de l'emprise que le christianisme peut avoir sur les Chinois, même au fond des provinces les plus reculées, la scène de Kiongtcheou eût été salutaire à contempler.

Une halte réconfortante

Chengtu

Arrivé à Chengtu, à la nuit tombante, ma pensée se porta tout d'abord vers la Rije du Bac. Je savais qu'on s'y préoccupait un peu de cette partie de mon voyage. Un télégramme approprié, que Mgr Rouchouse voulut bien se charger d'expédier illico^ a pu être porté à votre connaissance le soir même, l'heure du Setchoan étant de sept heures en avance sur celle de Paris.

La plupart des missionnaires du Vicariat étaient réunis à l'occasion de ma visite. Mgr Paul Wang, évêque chinois de Chouenking (Shunking), avait tenu à venir aussi se rencontrer avec moi. Mais la douce intimité de cette réunion de famille dut être bien des fois sacrifiée aux exigences protocolaires. Le « Maréchal » Liou Wenhoui, chef militaire de la Province pour le Nord et l'Ouest, et son second, le « Maréchal » Ten Siheou, trouvèrent dans cette réunion exceptionnelle de plusieurs Evêques et de missionnaires nombreux à la capitale de leur province, un prétexte pour manifester leur sympathie à la mission et à ses supérieurs. De sorte que, trois jours de suite, au repas de midi, les quatre évêques, français ou chinois, les missionnaires et plusieurs prêtres indigènes, les deux maréchaux, le Consul de France et plusieurs notables, se trouvèrent assis à la même table, une première fois au Consulat de France, une deuxième à l'Evêché même de Chengtu, et le troisième jour au palais du Maréchal gouverneur. Ce fut l'occasion de maintes bonnes paroles et de maints gestes amis. Mais le contraste d'une telle cordialité affichée par les chefs avec les avanies que leurs subordonnés infligent trop souvent aux missionnaires, et dont j'ai été parfois victime, soulignait curieusement l'état politique et administratif de la province et de la Chine entière, état auquel on ne peut donner qu'un nom ; l'anarchie.

En effet, et depuis longtemps, il n'y a en Chine, en fait de pouvoirs publics, que des militaires, lesquels, au hasard de leurs aventures, se sont taillé des fiefs qu'ils se disputent les uns aux autres et gouvernent comme ils peuvent, peu qualifiés qu'ils sont pour imposer à leurs subordonnés une autorité qu'ils n'ont pas eux-mêmes respectée chez leurs chefs. Dans cette confusion universelle, les Missions catholiques, par l'impression qu'elles donnent de stabilité, d'ordre, d'esprit de suite, de confiance. en l'avenir, attirent l'intérêt et la sympathie d'une masse qui souffre et dont les missionnaires partagent les souffrances. En tenant malgré tout à leurs postes, en dépit de dangers qui furent parfois extrêmes, surtout aux années 1927, 28 et 29, ils ont gagné le droit d'exister. Au lieu d'être, comme jadis, simplement tolérés en vertu de traités passés avec l'étranger et plus ou moins odieux, on les sent implicitement, et parfois explicitement, acceptés par la nation dans sa généralité, sauf dans les zones soviétisées. C'est un magnifique résultat dû au sang-froid de nos missionnaires et de nos religieuses. Plusieurs évêques, français ou non, m'ont dit, comme par exemple Mgr Goebels à Ichang, que la masse du peuple nous sait gré d'être restés à ses côtés aux heures critiques, qu'elle est contente de nous voir au milieu d'elle, et que notre présence lui donne une sensation de sécurité relative qu'elle n'aurait plus si nous partions. Ceci est capital quand il s'agit d'un peuple colossal, tel que le peuple chinois, et je vois là un beau motif d'espérance pour l'avenir de nos missions de Chine.

En attendant, il faut subir les militaires et les étudiants, ce double élément dirigeant de la Chine actuelle et son double fléau. Leur influence détestable enveloppe le pays d'une atmosphère de malaise moral et d'indiscipline. Malgré tous les efforts, il a été impossible d'en préserver même les séminaires, Des faits regrettables s'y sont produits dans les missions de Chine les plus diverses et le séminaire de Chengtu n'a pas été

indemne. J'ai dû, en le visitant, affirmer paternellement, mais nettement, des principes sur lesquels l'Eglise catholique ne transige pas; et, ce faisant, je ne pouvais m'empêcher, en mon for intérieur, d'accorder bien des circonstances atténuantes à ces pauvres jeunes gens qui, aussitôt franchi le seuil de leur séminaire, se trouvent plongés dans une ambiance si dangereuse.

Les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie ont à Chengtu leur maison provinciale et un ensemble d'œuvres dont Je détail prendrait une brochure. Parmi celles-ci il en est une qui excite chez les païens le mépris des riches et l'estime reconnaissante des autres. C'est un asile de miséreux où, près de la Porte du Nord, dans un amas confus de baraques où même un minimum de propreté et d'hygiène n'est pas possible, sont accueillis les vaincus de la vie qui pullulent dans la grande ville païenne. Ils y sont venus souvent de très loin, pour y chercher des moyens d'existence qu'ils n'ont pas trouvés. Le chômage, la maladie, les accidents de la route ou du travail, les ont réduits à une inénarrable détresse. La société païenne, qui n'est pas organisée pour les secourir, leur tourne le dos. Seule la mission catholique leur est pitoyable. Elle les abrite, elle apaise leur faim, elle se penche' vers leurs plaies physiques et morales, et elle en sauve beaucoup corps ou âme, souvent corps et âme. Les païens haussent les épaules, s'irritent presque : « A quoi bon s'occuper de pareils déchets ? Mieux vaudrait qu'ils disparaissent », Et toute leur charité se borne à fournir des cercueils pour ceux qui meurent de misère. Cette dureté du riche pour le pauvre, cet aveuglement qui ignore tout du devoir social, préparent à la nouvelle Chine de terribles surprises. J'ai vu avec plaisir que, parmi nos meilleurs confrères, plus d'un sentait ce qui pour moi est évident, à savoir que, pour l'avenir prochain de l'Eglise en Chine, les œuvres sociales ne sont pas moins urgentes que les œuvres scolaires et le sont peut-être davantage.

Un des plus chers épisodes de mon passage à Chengtu a été

le pèlerinage fait en commun avec NN. SS. Rouchouse, Wang et Li, et douze missionnaires au vieux cimetière de Fonghoangchan. On y voit les tombes où reposèrent les restes des Bienheureux Martyrs indigènes Tchao et Yuen, celles de NN. SS. Pottier, Mullener, de Saint-Martin, Maggi, d'autres encore. Simples et discrètes, mais couvertes d'inscriptions très explicites et très bien conservées, elles restent là comme une leçon magnifique de foi en Dieu, d'amour pour les Chinois, de persévérante énergie. Et, Dieu merci, la leçon est comprise.... En 1927 la France, par la voix de ses représentants officiels faisait savoir aux évêques qu'elle ne pouvait plus rien pour la protection de ses ressortissants en Chine, et Mgr Rouchouse avertissait ses missionnaires qu'ils pouvaient, s'ils le jugeaient à propos, se mettre à l'abri. Or pas un ne bougea, et l'un d'eux fit cette réponse : « Monseigneur, merci, et soyez tranquille, » nous ne partirons pas. Notre mission a sa tradition. Nos )) devanciers, depuis 200 ans, ont vécu des temps plus difficiles w que le nôtre. Ceux qui dorment à Fonghoangchan ont écrit » dans l'histoire des Missions des pages sublimes. Si notre tour )) est venu d'en écrire une, il faut que ce soit dans le même » style ».

En quittant Chengtu le 24 mars, j'enviais ceux qui, si simplement et si noblement, y vivent, pour l'amour de Dieu, « la vie dangereuse ». Quinze jours après mon passage (le 11 avril), un « Général » envoya un officier avec une escouade de soldats demander à voir l'Evêque. Celui-ci, bien inspiré, avait fui à temps par une porte dérobée. Les sbires s'emparèrent de la personne du provicaire et le sommèrent de consentir au « Général «un prêt de 1.500.000 dollars !. Toutes les banques de la ville réunies n'auraient pu fournir cette somme. On emmena le provicaire comme un criminel chez le Général. Pendant plusieurs jours, des soldats, pénétrant de force à l'évêché, y multiplièrent les perquisitions. Les <( Maréchaux », semble-t-il, étaient impuissants à interdire des excès qui ne

Petit-Séminaire de Chengtu

cessèrent qu'à la longue et comme de guerre lasse. Mais le vénérable P. Couderc, pro vicaire, sexagénaire et de santé débile, en reçut un tel ébranlement qu'il tomba malade et mourut le 4 juin.

Accompagné de Mgr Li, que j'emmenais à Kiating pour y traiter avec Mgr Renault une affaire importante, je mis un peu moins de dix heures pour faire le parcours. Un ou deux ans plus tôt j'aurais dû y mettre trois jours. Une route automobilisable vient en eiFet d'être ouverte, mais la sécurité du voyage n'a pas gagné en proportion de la rapidité. Un passage surtout est excessivement dangereux, celui de la rivière Min à Sintsin. Deux ponts temporaires permettent de franchir ses deux bras pendant la saison des basses eaux, mais il faut avouer qu'à risquer une lourde voiture sur les bambous et les planches dont ils sont grossièrement construits, on risque le tout pour le tout.

SlJIFLÎ

Un peu plus loin que Sintsin, on entre sur le territoire de la Mission de Suifu, celle qu'on appelait le Setchoan Méridional quand j'y fus envoyé, jeune missionnaire, en 1885. Quelle émotion pour moi de parcourir une fois encore ces magniifiques campagnes qu'il me semblait n'avoir jamais quittées, d'y respirer l'odeur du colza en fleur, d'entendre les accents familiers d'une langue dont je m'étais servi plus de 30 ans, d'y rencontrer, chemin faisant, comme à Penchan et à Szemong, des groupes compacts de chrétiens anciens dans la foi, fidèles à leurs traditions, attachés à leurs prêtres ! Il y eut quelque part, dans un site charmant, au milieu de paysans sympathiques et confiants, une panne de 50 minutes : elle me parut bien courte....

Mêmes sensations, plus douces encore, à la mission de Kiating, un des deux centres du vicariat de Suifu. C'est là que, dans ma jeunesse, avaient lieu les retraites générales annuelles, où la réunion pour 8 ou 10 jours de 30 à 40 confrères était pour chacun une joie indicible. J'y rencontrai, avec plusieurs missionnaires, un ami d'autrefois, devenu chef de la Mission, Mgr Renault. Entre lui, Mgr Li et moi, une question délicate fut tranchée en moins d'une heure, dans une entente amiable, toute faite de dévouement désintéressé à l'Eglise, j'aurais aimé à m'attarder là, ne fût-ce qu'un jour; mais nous étions au Jeudi-Saint et les deux derniers jours de la Semaine Sainte n'étaient pas de trop pour arriver à Suifu en temps utile et y passer les fêtes de Pâques. Tandis que Mgr Li reprenait la route de Yachow, je prenais place avec Mgr Renault et le P. Dubois sur une barque à cinq compartiments, de celles qui, depuis des siècles, circulent entre Kiating et Suifu. Et ce fut pour moi un nouveau bonheur de retrouver ce mode, si souvent employé jadis, de voyager sans fatigue, simplement et, en somme, agréablement. A mi-chemin la chrétienté de

Malioutchang nous oifrit l'hospitalité de nuit et l'occasion d'une soirée passée comme en famille au milieu de chrétiens fervents, habitués à regarder comme des leurs, Jeurs pères dans la foi.

Le Samedi Saint, notre barque serait arrivée de bonne heure à Suifu sans un arrêt prolongé au petit port fluvial de Kampechou. C'est là, en effet, que la rivière se rapproche le plus d'une localité où, pendant quelques années, de 1902 à 1905, j'avais essayé d'établir un centre d'évangélisation en pays tout païen. L'endroit, qui est à 12 kilomètres de la rivière, s'appelle Wangtatsoui. Ce nom depuis lors évoquait en moi des souvenirs parmi lesquels pointait une note de tristesse, presque de remords. Certes, je n'y avais pas ménagé ma peine. J'y avais eu des catéchumènes par milliers, des nouveaux chrétiens par centaines. Matthieu Li, aujourd'hui Préfet Apostolique de Yachow, y avait été, comme « latiniste » et maître d'école, mon bras droit et s'y était ciépensé tout entier. Mais cette entreprise, brusquement interrompue par mon envoi au Kientchang, avait été sous plus d'un aspect hâtive et superficielle, et je la regardais un peu comme mon « péché de jeunesse ». Après le bouleversement des dernières années en Chine, que pouvait-il rester de mes convertis trop tôt baptisés, trop tôt privés de leur missionnaire ? Kl 'avaient-ils pas fait défection jusqu'au dernier ? Et j'osais à peine arrêter ma pensée sur un pays que pourtant j'avais énormément aimé.... Or, voilà qu'à mon immense joie j'apprenais qu'après plusieurs années d'éclipsé, le christianisme s'épanouissait de nouveau dans, la région, grâce au zèle dévorant de notre confrère, le P. Marcel Dubois. Ce vrai missionnaire, sachant qu'il m'était impossible d'aller jusqu'à Wangtatsoui, avait voulu du moins me donner au passage comme une vision instantanée du mouvement ranimé par ses efforts dans ce spleridide canton. Au village de Kampechou, oh il me fit prendre terre pendant une heure, je vis comme en rêve une foule chrétienne ou en

voie de christianisation, et parmi elie beaucoup de mes anciens baptisés, avec des groupes nombreux d'écoliers et d'écoJières, tous venus des campagnes environnantes et de Wangtatsoui même.... Que Dieu est bon de ménager de telles consolations à ses missionnaires !

J'étais donc tout heureux en arrivant à Suifu et en y trouvant, malgré la coïncidence incommode de la fête de Pâques, la plupart des missionnaires du Vicariat. Parmi eux se trouvait le P. Puech, encore un de mes bons amis d'autrefois. Hélas ! Il était plein de vie à mon arrivée. Le lendemain matin, à peine avais-je fini ma messe à l'église du Simen (Porte de l'Ouest) que j'apprenais sa mort, arrivée subitement une heure ou deux plus tôt. Et ce deuil voila de tristesse les 4 ou 5 journées que je passai à Suifu.

Journées très douces cependant au cœur de cette bien aimée Mission, que Dieu me donna il y a 48 ans pour seconde patrie. Les trois paroisses, l'évêché, l'école des catéchistes et bien d'autres œuvres encore sont à peu de choses près telles que je les avais connues; mais de plus un très beau séminaire s'élève aux bords du Min, là où, en 1920, je n'avais vu que les premiers fondements à peine posés. La ville elle-même tend à se moderniser : de larges artères commencent à remplacer les ruelles étroites, bousculant maisons et pagodes : symptôme de progrès prochain, plutôt que progrès effectif. Du moins la population, et avec elle les missionnaires, jouit-elle d'une tranquillité telle quelle, sous un «généralw parent du uMaréchal» Liou, de Chengtu. Ne parlons pas des charges fiscales dont tout le monde est écrasé. Quarante-quatre années d'impôt foncier ont été perçues par l'autorité militaire, alors que nous ne sommes qu'à l'an XXII de la République. Les autres taxes sont à l'avenant. Des immeubles sont à chaque instant confisqués, sans nulle compensation, par les gouvernants, sous prétexte de rues à élargir, de routes à percer, de résistance aux Japonais, etc. Il y a là pour nos Missions, ajouté à

tous les dangers qu'elles courent, un très grave souci.

Le jeudi 31 mars, après un service solennel pour le tant regretté P. Puech, le corps du défunt fut porté sur une barque pour être conduit à sa dernière demeure, au cimetière de la Mission, derrière le petit séminaire de Hotikeou. Nous l'y devançâmes, Mgr Renault et moi, de plusieurs heures en prenant la route de terre plus courte, et pendant une demijournée je pus revoir ce cher séminaire, parler à sa jeune communauté, prier sur les tombes de mes anciens confrères, lire la stèle oià sont inscrits les missionnaires morts hors de leur mission avec la date de leur mort et parmi ces noms le mien avec une date encore en blanc... Le site est charmant, recueilli, religieux, bien typique de la campagne setchoanaise. Un missionnaire y est bien pour dormir son dernier sommeil.

Les derniers devoirs une fois rendus au P. Puech, la nuit passée et la messe de communauté célébrée, on me conduisit comme en procession au bord du Fleuve Bleu pour y prendre place sur une barque indigène en compagnie du P. Petit, qui se rendait à Shanghaï pour y consulter les médecins. Je m'éloignai avec chagrin de ces lieux aimés, de mes confrères de Suifu et de leur chef, et — j'en éprouvais une sorte de honte, — des dangers parmi lesquels ils vivent et que j'aimais à partager avec eux.

Suivirent quatre journées délicieuses d'une navigation calme, au fîl du grand fleuve, ni trop lente, ni trop rapide; à droite et à gauche, cent localités connues depuis 45 ans et dont chacune me rappelle un souvenir vécu. Et dans l'air, les émanations printanières d'une catnpagne ravissante. Des collines s'épanouissaient à perte de vue sous une parure de fleurs blanches, rouges, violettes, jaunes. Hélas ! c'étaient des champs de pavots; c'était l'opium, dont la beauté ne peut faire oublier que sa culture est un fléau et un crime. A Genève, dit-on, on le regarde comme supprimé : pour moi je l'ai vu couvrir des millions d'hectares.

A Chungking

Chungking

Nous étions entrés dans la Mission de Chungking et çà et là, à l'improviste, des missionnaires, des prêtres chinois venaient nous saluer à notre bord, parfois même s'adjoindre à nous pour se rendre au rendez-vous donné par Mgr Jantzen en sa ville épiscopale. Celle-ci fut atteinte le 4 avril. Mgr Jantzen et plusieurs confrères m'attendaient à la douane de Chaki. Tandis que tous ensemble nous montions à pied la pente raide sur laquelle s'étendent les bas quartiers de la ville, nous nous trouvâmes soudain devant l'objectif d'un appareil photographique : c'était un compatriote, M. Sauzey, de «l'Illustration», qui fixait pour son journal un épisode de son voyage en Chine. Près de lui se tenait le commandant rVuboineau, du « Doudart de Lagrée », canonnière française mouillée un peu plus en aval. Heureuse rencontre, certes. Il fallait, d'ailleurs, m'y résigner : la civilisation allait me reprendre.

Celle-ci — je parle de la civilisation — , attaque furieusement le vieux Chungking. Des quartiers entiers sont abattus, pour

ouvrir passage à de larges artères et, en attendant que des immeubles à la moderne leur fassent une bordure, le regard plonge librement dans les maisons cruellement éventrées, pantelantes et pitoyables. Combien malsaines, noires et malpropres se montrent-elles ! Et cependant beaucoup d'entre elles passaient pour de somptueuses demeures, habitées par des riches.

Le goût de l'automobile, bien plus que les exigences économiques, hâtera au Setchoan — et ailleurs en Chine — , la construction des routes et l'haussmannisation des cités. Il n'y a guère que 20 kilomètres d'ouverts sur la route, d'ailleurs superbe, qui, bientôt peut-être, mettra Chungking en communication avec Chengtu. Le 9 avril, le général Tang Chetsen, directeur habile et compétent de ces importants travaux, eut l'aimable idée d'organiser en mon honneur une excursion en voitures avec pique-nique entre amis au tunnel de Laoyngay, point extrême alors atteint par les travaux. Avec ce général, connu comme le bras droit du Maréchal . Liou Siang, on vit les deux évêques, plusieurs missionnaires, le chef de la municipalité et maintes notabilités locales, fraterniser sous les yeux de la population intéressée et sympathique. Des toasts pleins de cordialité s'attachèrent à souligner comme un événement heureux le passage à Chungking du vieux missionnaire, vieux setchoanais et vieil ami de la Chine, qui était l'occasion de cette réjouissance.

Le « Maréchal » Liou Siang, neveu du « Maréchal )) de Chengtu, ne fut pas moins aimable que son subordonné. Il vint avec maint personnage officiel s'asseoir à la table des missionnaires et nous rendit la politesse deux jours plus tard. Dans un toast amical, il attira mon attention sur le succès de ses efforts contre le communisme et, sachant que j'allais parcourir encore plusieurs pays de l'Extrême-Orient, il me recommanda d'y rendre témoignage à l'efficacité de ses efforts dans la région qu'il gouverne.

La position catholique à Chungking reste bonne, grâce à la patience pleine de tact de Mgr Jantzen et de ses missionnaires, grâce aussi aux dispositions bienveillantes du « Maréchal ». Les écoles des trois paroisses de la ville, officiellement reconnues, regorgent d'élèves. Les païens s'y disputent les places laissées libres par les catholiques. Au pensionnat de Tsenkiagay, où les Petits-Frères de Marie donnent l'enseignement secondaire, il y a trois fois plus d'élèves que de places. Il y en aurait dix fois plus si l'établissement pouvait les contenir. Dans la campagne, de l'autre côté de la ville par rapport au fleuve, le Séminaire de Tsemouchan est florissant. J'eus le bonheur de constater qu'autour de lui toute la campagne s'ébranlait vers la religion, chose qui naguère encore eût paru invraisemblable. C'est en contre-bas et à 5 kilomètres du séminaire que se trouve le mouillage de la canonnière française (Wangkiato). Nos officiers et même nos matelots aiment à voisiner avec la communauté de Tsemouchan, et les missionnaires professeurs trouvent dans ces visites de compatriotes une aimable diversion à leur calme et studieuse existence.

Aucun départ, je le confesse, ne m'a plus coûté que celui de Chungking; c'est qu'il marquait la fin de mon séjour au Setchoan. Les quelques mots d'adieu que j'adressais à nos confrères en les quittant, s'arrêtèrent dans ma gorge. Je ne pus que les embrasser, les remercier. Ils ont cru, j'en suis sûr, à ma sincérité quand je leur avouai que j'étais jaloux d'eux, jaloux du danger qu'ils affrontent, jaloux du courage simple et tranquille avec lequel ils écrivent une page héroïque dans l'histoire de nos missions. Car, il faut le reconnaître, tout peut leur arriver dans cette pauvre Chine en désarroi à la merci du bolchevisme. Que Dieu les garde 1....

Sorti de l'Evêché à la nuit tombante, je fus arrêté au bord du fleuve par une douane qui se fit insolemment ouvrir mes deux valises sous la pluie qui tombait, les fouilla minutieusement

et y mit tout sens dessus dessous : c'était six heures après que les grandes autorités m'avaient comblé de gentillesses. J'aurais pu emporter des illusions. L'épisode de la douane m'en a dispensé.

Wanhsien

Mgr Jantzen se fit mon compagnon jusqu'à Kouifu, où il avait à faire une visite pastorale. A bord du petit vapeur Chiping d'une compagnie américaine, nous passâmes ensemble une dernière journée. Le bateau s'arrêta à la nuit déjà tombée un peu en aval de Wanhsien. Vu la distance de ce mouillage à la ville et l'heure avancée, nous avions renoncé, non sans regret, à aller saluer chez lui Mgr François Wang, vicaire apostolique de Wanhsien. Mais Mgr Wang ne se résignait pas à laisser passer de la sorte incognito le supérieur de la Société des Missions-Étrangères; W voulait, lui aussi, lui témoigner sa filiale reconnaissance et, pour regagner le temps perdu, il fréta un petit steam-launch, sur lequel son pro vicaire vint nous chercher à bord du Chiping et nous emmener à terre. S'il y avait eu un éléphant, je me serais cru, en débarquant, revenu à Kumbakônam. Lanternes, pétards, bannières, acclamations, foule compacte et sympathique, rien ne manquait au cortège pittoresque qui nous conduisit jusqu'au porche de la pro-cathédrale. Là Mgr Wang, en chape et mitre, crosse en main, me fit revêtir des habits pontificaux et m'introduisit chez lui aux accents du Te Deum. Tout son petit clergé était là, renforcé de deux PP. Franciscains Conventuels, de ceux qui ont la charge de son petit séminaire. Il eût été difficile de ne pas être ému devant la spontanéité de cette manifestation, dont mainte adresse chaleureuse, tant en latin qu'en chinois et en français, s'attachait à préciser le sens, tout de reconnaissance et d'affection pour les missionnaires français évangélisateurs du Setchoan, fondateurs désintéressés des nouvelles Eglises indigènes. II y eut un lunch, du Champagne, des toasts,

Une famille chinoise

et, dans la cour illuminée, présentation des écoles de divers degrés, tant de garçons que de filles; puis un cortège non moins solennel qu'à l'arrivée nous reconduisit au port. 1-it je me disais : « Rien n'obligeait ce digne évêque et son peuple à me faire une telle réception; s'ils ont tenu à la faire, c'est que le cœur les y poussait ».

Sur le Fleuve Bleu

Le lendemain à midi, le cher Mgr Jantzen prenait terre à Kouifu et me laissait continuer, seul avec le P. Petit, ma route vers Shanghaï. C'étaient mes dernières heures au Setchoan. Pour la septième et dernière fois de ma vie, je revis les gorges fameuses, longues de cinquante lieues, par lesquelles le Yangtse se fraie un passage vers les plaines de la Chine centrale. Je ne connais rien de plus grandiose au monde.

Sorti du Setchoan au village de Peiche, j'avais quitté, pour la première fois depuis six mois, le territoire confié à la Société des iMissions-Ëtrangères. Aux Indes comme en Birmanie, en Malaisie comme en Indochine, au Kwangtong comme au

Yunnan, je m'étais trouvé constamment au milieu de nos confrères, sur leur propre champ de travail. Vraiment les fondateurs de notre famille religieuse ont su trouver les moyens efficaces de lui assurer l'homogénéité : vocation unique, certitude pour tous d'être envoyé en mission, et pour tous aussi la même langue maternelle, la même culture française : avec cela le bloc compact et presque sans lacune d'un champ d'apostolat qui ne dépasse pas les limites de l'Extrême-Orient. On ne voit guère ce qu'on aurait pu imaginer de plus.

Sorti du premier bloc de nos Missions, il me restait à franchir l'intervalle qui me séparait du second : voyage facile à travers les provinces de la Chine Centrale et auquel moins d'une semaine aurait suffi, si je n'avais pas eu des raisons de passer par Pékin et de m'attarder quelques jours à Shanghaï.

Les gorges une fois dépassées, je me trouvais dans le Vicariat Apostolique d'Ichang, à la charge des PP. Franciscains de la province belge. De toutes les Missions de Chine, celle-ci a été la plus éprouvée. Du fait des brigands, des soldats, des communistes, elle a perdu une quinzaine de missionnaires, et parmi eux deux évêques, enlevés, torturés, massacrés. On l'a appelée à bon droit « la Mission sanglante » ! J'eus le temps d'aller saluer dans sa résidence son évêque, le vénérable Mgr Gœbels. Admirable type d'évêque missionnaire, calme dans la tempête, confiant malgré tout, et très affirmatif sur le gain moral que les missionnaires ont acquis en se solidarisant avec la masse qui souifre et en refusant de s'éloigner.

Pendant ma visite à l'évêché, les officiers de la petite canonnière française Lu Grandière^ mouillée devant Ichang, avaient aidé le P. Petit avec une obligeance spontanée et charmante à faire passer nos colis en douane et à les transporter sur le Kiangwo, steamer en partance pour Hankow. Rien n'est plus aimablement prenant que ces rencontres entre Français, marins et missionnaires, loin du pays aimé qui compte sur eux pour le faire connaître et estimer.

Deux journées et demie de navigation nous amenèrent à Hankow. Sans la brume le premier jour, deux étapes auraient suffi. Le pont du Kiangwo était protégé par des plaques de blindage, dont l'utilité apparut dès le deuxième jour un peu après midi. Nous entrions, en effet, à ce moment dans la « zone rouge », d'ailleurs localisée sur la rive gauche, mais s'étendant fort loin en profondeur et atteignant en aval les abords de Hanyang à côté de Hankow. Le bateau avait à bord sa petite garnison forte de sept soldats écossais bien armés et pourvue d'une mitrailleuse bien en évidence. Je lis sur mon carnet de voyage :

« A 2 h. alerte insignifiante : un soldat rouge debout sur » la berge fait mine de tirer. Geste réciproque des Écossais. » Plus loin un steamer signale : Kifk fire down Ràer. Puis » grand écriteau en tm » chinois : Képuhlique » communiste. A Yo- » chow on apprend » qu'il y avait ce » matin fusillade à 20 » milles de Hankow.

» Stoppé pour la nuit à » 8 heures. Repartis à » 5 h. ^2. du matin.

» Arrivée à Hankow » après 2 heures. Le » bon P. Pecoraro, » capucin, monte à » bord et nous aide à » transborder nos co- » lis sur le l^ooriQvo » en partance pour » Shanghaï. Puis visi-

» tes à M. BaudeZ le vieux Mandarin chinois

Chrétiens chinois

» très bon, » très chré- » tien, très » habile Con- » suldeFran- » ce, àlaMis- » sion Fran- » ciscaine et )) au Sémi- )) naire cen- » tral ».

Ce dernier

établissement, commun aux douze vicariats qui se partagent les deux grandes provinces du Houpé et du Hounan, m'intéressa beaucoup et me fit une heureuse impression. Les 45 élèves, chiffre dont la faiblesse s'explique par l'état bouleversé du pays, comprenaient bien mon jargon setchoanais; ils écoutèrent avec une curiosité sympathique le récit de mon voyage et m'accordèrent volontiers qu'il était une preuve de mon affection pour les Chinois. On se sépara grands amis et, après avoir dîné à l'Evêché, je rentrai à bord du L,congn>o, content de ma journée.

Le lendemain à déjeuner, le capitaine me demanda : « Est-ce la première fois que vous naviguez sur le Yangtse ? » Je lui répondis : « Non, c'est au moins la dixième, et la première « remonte à 47 ans ». Ma réponse fit sensation....

Moins de 36 heures suffirent, malgré de longues escales à Kiukiang et à Wuhu pour atteindre Nankin. J'y avais par télégramme donné rendez-vous au P. Samson, un de nos procureurs de Shanghaï. Je l'y trouvai, prêt à me servir pour plusieurs semaines de compagnon de voyage, de guide et d'économe. Il me fit, pour commencer, visiter Nankin, cet immense village dont le Kouomintang a fait la capitale de la Chine. Chez le P. de Prunelé, S, J., naguère Directeur d'un

Collège qui a cessé, au moins provisoirement, de fonctionner, j'obtins des précisions sur des faits déjà vieux de 4 ou 5 mois et que j'avais jusqu'alors hésité à regarder comme authentiques. Mais lui-même en avait été témoin, A la fin de novembre 1931, des étudiants par milHers prenant les trains d'assaut à la gare de Shanghaï étaient venus en chemin de fer à Nankin pour forcer le gouvernement à déclarer la guerre au Japon, mettant à sac les Ministères, maltraitant et blessant sérieusement le Ministre des Affaires Étrangères C. T. Wang et le Recteur de l'Université Tsai Yuenpei, puis s 'enfuyant devant la police enfin mise en branle par Tchang Kai Shek. Rapprochant cet épisode de ce que j'avais constaté au cours de mon voyage, je dois confesser avec un vif serrement de cœur que les étudiants chinois sont devenus pour leur pays un danger. On ne voit pas ce qu'ils ont appris jusqu'ici sinon la haine, et, sauf des exceptions trop rares, il semble que leur patriotisme consiste non à travailler pour se mettre en état de servir, mais à mépriser, à maudire, à haïr tout ce qui n'est pas de chez eux. Et c'est pourquoi on ne voit pas de remède prochain au désordre

chinois. De la jeune génération qui va j- , ■,.... : ■ :. .--:

arriver aux affaires, que peut-on attendre, formée comme elle l'a été ? Ces désolantes constatations ont voilé de tristesse la joie immense que j'ai eue à revoir une fois encore et à traverser de bout en bout cette Chine que j'aime et qui depuis 50 ans reste pour moi comme une autre patrie.

Après avoir fait le « pèlerinage »

obligé au tombeau de Sun Yat Sen, mausolée d'un ensemble noble et impressionnant, nous prîmes à la nuit tombante, le P. Samson et moi, le train de Pékin.

Un jour et deux nuits de wagon nous :

amenèrent à Tientsin, où le P. de Jonghe, Petite fiik chinoise

notre confrère, secrétaire de la Commission synodale à la Délégation Apostolique, monta dans notre compartiment. Quatre heures plus tard, c'était Pékin, où S. E. le Délégué Apostolique, Mgr Costantini lui-même, m'attendait à la gare pour m'emmener chez lui et m'y donner pendant trois jours une hospitalité pleine des plus délicates prévenances.

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