LE JAPON
La première terre japonaise que l'on voit après avoir perdu de vue la côte chinoise, c'est une terre qui a été presque entièrement clirétierme et qui Test encore dans une forte proportion : l'archipel des Gotô. Il y avait justement parmi nos co-passagers du Shanghaï Maru un aimable prêtre japonais qui rentrait à Nagasaki, le P. Th. Wakida, natif des Gotô, et tant que le bateau longea ses îles natales, il nous en fit en quelque sorte les honneurs, rappelant les principaux épisodes de leur évangélisation, indiquant les anfractuosités où s'abritent
les chrétientés, et nous faisant remarquer plusieurs églises qui sans lui seraient passées pour nous inaperçues.
Nagasaki
Deux heures plus tard, la rade même de Nagasaki s'ouvrait devant nous, émouvante entre toutes par les souvenirs chrétiens qu'elle rappelle. Toutes ces petitçs îles dont elle est parsemée, sont peuplées de catholiques. Car c'est à elles que pendant plus de deux siècles s'accrochèrent, comme des naufragés à leurs radeaux, les proscrits que traquait partout la plus impitoyable des persécutions. Voici la roche d'où les martyrs étaient précipités dans la mer. Voici l'îlot sacrilège où les marchands protestants foulaient aux pieds le crucifix pour acquérir le droit de commercer avec les Japonais. Voici enfin la ville de Nagasaki, qui s'allonge indéfiniment sur la côte de la grande île. Des montagnes majestueuses encadrent cet ensemble. On y distingue la « Sainte Montagne », qui fut aux XVI® et XVIP siècles le théâtre des grandes scènes de martyre, et, du côté, opposé le volcan de Unsen, où les confesseurs de la foi étaient plongés dans les eaux bouillantes sulfureuses. Et en face de ces grands souvenirs, la survivance et la vitalité du catholicisme s'affirment par le nombre et l'importance des édifices religieux qui frappent ça et là le regard : la cathédrale, l'église des Martyrs, les établissements des Sœurs de Chauffailles, le très beau collège des Marianistes, l'« Etoile de la Mer », et bien d'autres.
Mais au voyageur catholique qui se réjouit de trouver à Nagasaki « la Religion de Jésus ressuscitée », une surprise plus grande est réservée. Ce n'est pas simplement la religion qu'il y découvre, c'est l'Eglise, l'Eglise définitivement constituée, aussi japonaise au Japon qu'elle est française en France ou américaine en Amérique, l'Eglise qui a pour chef un évêque japonais placé par le Pape à la tête d'un clergé
Cathédrale de Nagasaki
japonais pour paître un troupeau de fidèles japonais. En 60 ans, en effet, la Société des Missions-Étrangères a exécuté point par point dans la province de Nagasaki le programme qu'elle s'était fixée dès ses origines, programme que, dès les premières lignes de son Règlement général et dans des termes qui resteront son éternel honneur, elle s'engage à remplir. « Accélérer la conversion des Gentils, non seulement en leur » annonçant l'Evangile, mais surtout en préparant par les » meilleurs moyens possibles et en élevant à l'état ecclésiastique » ceux des nouveaux chrétiens ou de leurs enfants qui seraient
» jugés propres à ce saint état; former dans chaque pays
» un clergé et un ordre hiérarchique tel que Jésus-Christ et
» les Apôtres l'ont établi dans l'Eglise et lorsque (les
» missionnaires) verront le Clergé formé de manière à se » perpétuer lui-même et les nouvelles Eglises assez solidemeni » établies pour pouvoir se conduire elle-mêmes et se passer
» de leur présence et de leurs soins, céder avec joie tous
» leurs établissements et se retirer pour aller travailler ailleurs ».
(Art. 1 et 2), Tout cela, à Nagasaki, est désotmais un fait accompli.
Et c'est pourquoi, quand le Shanghaï Maru accosta les quais, j'y fus reçu par l'évêque japonais de Nagasaki, Mgr Hayasaka, venu lui-même avec plusieurs de ses prêtres pour accueillir celui qui, en 1927, avait été à Rome, aux côtés de Sa Sainteté Pie XI, un des deux parrains de son épiscopat. Les sentiments qu'il me témoigna de cent manières, au cours de cette journée, avec la grâce japonaise, on me les avait manifestés à Kumbakônam avec l'exubérance indienne, à Yachow et à Wanhsien avec la solennité chinoise, mais partout avec une égale sincérité. La reconnaissance n'est ni plus rare en Extrême-Orient, ni moins délicate qu'ailleurs.
Mgr Breton, venu aimablement de Fukuoka avec plusieurs de ses missionnaires, ajouta beaucoup par sa présence au charme de cette première journée passée au Japon : journée de pèlerinages plutôt que de visites : pèlerinage à l'église
devenue cathédrale et qui est celle oià en 1865 le P. Petitjean reconnut les descendants restés fidèles des chrétiens du XVII® siècle ; pèlerinage à la magnifique « Eglise des Martyrs »; pèlerinage surtout à Urakami, cette vallée bénie, toute proche de la ville, oii mieux que partout ailleurs se conserve la foi prêchée par saint François Xavier. Quand, au XIX® siècle, l'autorité japonaise s'aperçut que, A Nagasaki grâcc aux nouvcaux
L'Eglise d'Urakami
missionnaires, le christianisme y renaissait de ses cendres la persécution se ralluma et sévit cruellement de 1868 à 1873. Mais les chrétiens se montrèrent dignes de leurs aïeux héroïques ; ni les tortures, ni l'exil n'eurent raison de leur foi, et aujourd'hui cette petite population de 7.000 âmes peut dire avec une légitime fierté : Filii sanctorum sumus. Elle méritait la consolation de posséder, sur l'emplacement même du prétoire où ses ancêtres ont confessé la foi, la plus belle église du Japon. Le P. Fraineau en a commencé en 1895 la construction, terminée en 1915. Autour d'elle mainte œuvre catholique s'épanouit sur ce sol fécond. Il n'y a guère de chrétienté au monde qui soit plus riche en vocations qu'Urakami.
La journée fut pour moi si bien remplie qu'elle empiéta sur la nuit : à 10 h, du soir, une heure avant d'aller prendre le train de Fukuoka, je visitais encore la fervente communauté du petit séminaire contigu à l'Êvêché et j'écoutais avec un plaisir ému les compliments pleins de filiale délicatesse que m'adressaient ces enfants. Dans ce pays aimable, le mot de St François-Xavier revient sans cesse à la mémoire : « Japonais, mes délices ».
Première pierre du Séminaire de Guébrîant
FUKUOKA
A l'intervalle de quelques heures passées en wagon, je me trouvai à Fukuoka à temps pour y dire la messe dans la trop petite cathédrale. Là pour moi l'intérêt était d'un autre genre. Ce n'est plus la zone cultivée et florissante de l'ancien diocèse de Nagasaki, tel que l'avaient mis sur pied nos missionnaires, c'est la 2one en friche qu'ils ont gardée pour eux après avoir cédé l'autre au clergé japonais. Oeuvre attachante s'il en fut, cette création d'un nouveau diocèse à l'aide d'éléments épars, presque tous faibles et fragiles encore, et pourtant propres à fournir une base et des matériaux pour la mise en train de l'Eglise nouvelle. Précieux à cet égard, surtout par les vocations qu'ils donnent, sont les quelques groupes d'anciens chrétiens qu'on y rencontre, notamment à Imamura dans le nord et à Amakusa au sud. Ailleurs ce sont des chrétientés naissantes, souvent encore à l'état embryonnaire; mais déjà il s'en rencontre sur tout le territoire. Et quelle activité chez nos confrères ! Dans ces grands centres industriels qui s'échelonnent de Fukuoka à Moji au long du détroit de Shimonoseki, il est touchant de voir par quelles industries ils s'ingénient à prendre contact avec les bonnes familles païennes. Les premiers succès récompensent déjà leur effort. Il est, d'ailleurs, fait appel à
Petit-Séminaire de Fukuoka
tous les concours, même à celui des contemplatifs. N'y a-t-il pas, près du petit centre chrétien de Shindenbaru, où se groupent peu à peu des émigrés de Nagasaki, un monastère trappiste in fiej'i ? Quand on constate la vie qui règne déjà dans ce diocèse nouveau-né, on sent qu'il y a un animateur, et on a vite fait de le reconnaître en la personne de Mgr Breton.
A Chungking, d'où chaque semaine s'envole un avion pour Shanghaï, j'avais été fortement tenté d'utiliser ce moyen vraiment moderne; mais j'avais senti chez mes confrères une vive répugnance à me laisser faire. A Fukuoka, c'était diflFérent. Le pays n'était plus le même. Les communications aériennes avec Osaka sont quotidiennes et je suis reconnaissant à Mgr Breton d'avoir trouvé raisonnable cpe j'en profite. Il laissa même son Vicaire Général, le P. Bois, s'adjoindre au P. Samson pour mieux m'encadrer. Nous nous envolâmes à 9 h. le jour de l'Ascension. Sans la brume qui s'éleva bientôt, le passage de la Mer intérieure eût été ravissant : par les trouées des nuages nous pûmes jouir cependant de maint gracieux paysage et ces trois heures de vol nous semblèrent bien courtes.
l'romicrc pierre du Sciiiinairt- de Cîucbrianr
FuKUOKy^^
A rintervaile de quelques heures passées en wagon, je me trouvai à Fukuoka à temps pour y dire la messe dans la trop petite cathédrale. Là pour moi l'intérêt était d'un autre genre. Ce n'est plus la zone cultivée et florissante de l'ancien diocèse de Nagasaki, tel que l'avaient mis sur pied nos missionnaires, c'est la zone en friche qu'ils ont gardée pour eux après avoir cédé l'autre au clergé japonais. Oeuvre attachante s'il en fut, cette création d'un nouveau diocèse à l'aide d'éléments épars, presque tous faibles et fragiles encore, et pourtant propres à fournir une base et des matériaux pour la mise en train de l'Eglise nouvelle. Précieux à cet égard, surtout par les vocations qu'ils donnent, sont les c]uelques groupes d'anciens chrétiens qu'on v rencontre, notamment à fmamura dans le nord et à Amakusa au sud. Ailleurs ce sont des chrétientés naissantes, souvent encore à l'état embryonnaire; mais déjà il s'en rencontre sur tout le territoire. Et quelle activité chez nos confrères ! Dans ces grands centres industriels qui s'échelonnent de Fukuoka à Moji au long du détroit de Shimonoseki, il est touchant de voir par quelles industries ils s'ingénient à prendre contact avec les bonnes familles païennes. Les premiers succès récompensent déjà leur effort. 11 est, d'ailleurs, fait appel à
Pctit-Scmin;iiro de l*'uku()k;î
tous les concours, même à celui des contemplatifs. N'y a-t-il pas, près du petit centre chrétien de Shindenbaru, où se groupent peu à peu des émigrés de Nagasaki, un monastère trappiste in jkri ? Quand on constate la vie cjui règne déjà dans ce diocèse nouveau-né, on sent Cju'il y a un animateur, et on a vite fait de le reconnaître en la personne de Mgr Breton.
A Cbungking, d'of-i chaque semaine s'envole un avion pour vShanghaï, j'avais été fortement tenté d'utiliser ce moyen vraiment moderne; mais j'avais senti chez mes confrères une vive répugnance à me laisser faire. A Fukuoka, c'était différent. Le pays n'était plus le même. Les communications aériennes avec Osaka sont quotidiennes et je suis reconnaissant à iMgr Breton d'avoir trouvé raisonnable que j'en profite. Il laissa même son Vicaire Général, le P. Bois, s'adjoindre au P. Samson pour raieuK m'encadrer. Nous nous envolâmes à 9 h. le jour de l'Ascension. Sans la brume qui s'éleva bientôt, le passage de la Aler intérieure eût été ravissant : par les trouées des nuages nous pûmes jouir cependant de maint gracieux paysage et ces trois heures de vol nous semblèrent bien courtes.
En hydravion