OSAKA
A cause de rendez-vous pris longtemps à l'avance, je fus obligé de couper en deux, par la visite à Tôkyô, mon séjour dans le diocèse d'Osaka. Je n'y perdis rien grâce aux bontés de Mgr Castanier et à l'emploi qu'il sut donner à tous les moments dont je disposais. D'ailleurs l'effort missionnaire dans son diocèse est concentré pour plus des trois quarts sur la ville même d'Osaka, sa voisine Kyoto, surnommée « la Rome bouddhiste », et la région surpeuplée qui s'étend entre les deux et dans leurs environs. Il y a là une agglomération presque sans lacunes d'au moins quatre millions d'hommes, constellée de paroisses catholiques, les unes plus anciennes et déjà solidement constituées, d'autres toutes récentes et en voie de formation. On sent que la période des tâtonnements est passée; les méthodes d'évangélisation, fruit de l'expérience, sont déjà à peu près fixées. Missionnaire ou prêtre indigène, chacun s'ingénie à les appliquer, et les résultats lents mais sûrs, ne font défaut à aucun. Pour les décupler il suffirait de multiplier les ouvriers. C'est sur ce chapitre qu'il faut entendre Mgr Castanier. Son éloquence devient entraînante quand il plaide pour un renforcement de son personnel missionnaire.
En attendant que son vœu puisse être comblé, nombreux.
zélés et généreux sont les auxiliaires que plusieurs congrégations, toutes de femmes, à l'exception des Mariânistes, fournissent à la mission. Il suffit de constater la prospérité de l'École Commerciale des Marianistes, et la rapidité avec laquelle se développent les œuvres des Sœurs de ChaufFailles, des Dames du Sacré-Cœur, des Sœurs de Nevers, pour se rendre compte de la richesse du sol qu'elles cultivent. On voudrait de la part des congrégations d'hommes des concours plus nombreux, plus variés. Mais, il faut l'avouer, les femmes sont plus généreuses que les hommes.
En dehors de l'énorme agglomération centrale, il y a, dans ce diocèse d'Osaka, d'autres foyers d'évangélisation. J'ai été assez heureux pour visiter les deux plus éloignés et peut-être aussi les plus curieux. Pour s'y rendre il faut traverser de part en part la grande île du Nippon et atteindre les rivages pittoresques de la Mer du Japon, face à la Corée. Rien ne vaut pareil voyage pour faire apprécier, loin des laideurs industrielles, la grâce intime et souriante du paysage japonais. Deux
de nos confrères, un ancien, le P. Relave à Miyazu, un très jeune, le P. Duchesne à Maizuru, résident sur cette côte. Cinquante kilomètres à peine les séparent l'un de l'autre. On devine quelle patience il a fallu pour installer le catholicisme dans un canton si éloigné des centres d'évangélisation. Mais le résultat est obtenu. Bien que l'effectif des fidèles soit encore faible, la religion a pris racine, elle ne peut que grandir.
Tokyo
Ma visite à Tôkyô se place, je vous l'ai dit, entre les deux moitiés de mon séjour à Osaka. C'est le 7 mai, à 9 h. du soir, que j'arrivai à cette grande capitale, où m'attendait un accueil dont la chaleureuse cordialité me charma. Sur le quai de la gare ce n'étaient pas seulement Mgr Chambon, archevêque, et ses missionnaires, mais les représentants de toutes les paroisses de la ville, des maisons religieuses, de l'Ambassade de France, de la Délégation Apostolique. On aime les Missions- Étrangères à Tôkyô : j'en eus du premier coup l'impression.
Cette impression se confirma les jours suivants. Tôkyô est pour les Japonais ce que Paris est pour les Français. Pour que
A l'Archevêché de Tôkyô
l'Eglise Catholique soit connue et estimée au Japon, il est indispensable qu'elle le soit d'abord, qu'elle le soit surtout à Tôkyô. Et c'est pourquoi les Missions-Étrangères s'emploient, avec cette largeur .de vues qui est dans leur tradition, à favoriser de toutes manières l'effort des instituts religieux qui, répondant à leur appel, ont consenti à venir travailler dans la capitale du Japon. Le résultat est encourageant, et il serait long d'énumérer les congrégations qui dès maintenant exercent, sur le terrain défriché par nos confrères et sur les fondements qu'ils ont posés, les activités qui leur sont propres. Il y a les Marianistes avec des collèges où les enfants des meilleures familles se disputent les places. Il y a les Jésuites qui ne reculent devant aucun sacrifice pour lancer une Université catholique. Il y a les Dames de Saint-Maur, les Dames du Sacré-Cœur, les Franciscaines Missionnaires les Sœurs de Saint-Paul de Chartres... Il y en a et il y en aura beaucoup d'autres.
Aussi fut-ce avec un plaisir reconnaissant, mais sans surprise, que j'entendis S. Exe. Mgr Mooney, Délégué Apostolique au Japon, à la fin d'un repas où étaient représentés tous les instituts religieux d'hommes existant à Tôkyô, s'adresser en un toast charmant au Supérieur des Missions-Étrangères et saluer
Au Sanatorium de Béthanic
Séminaristes japonais en promenade
en lui la vieille Société missionnaire, dont l'esprit, incarné en la personne très aimée de l'Archevêque de Tôkyô, a créé dans l'Eglise du Japon une atmosphère de concorde et de simplicité, de libre et confiante initiative, en un mot de bien-être moral, dans laquelle toutes les Congrégations se sentent à l'aise pour travailler, chacune à sa manière, aux progrès de l'œuvre commune. Les applaudissements qui saluèrent au passage le nom de Mgr Chambon, soulignèrent la part qui revient à l'Archevêque, à son zèle discret, à sa délicatesse, à sa bonté, dans cette heureuse et féconde unité.
Très peu de temps avant mon passage, cette bonne entente avait eu l'occasion de se manifester d'une façon particulièrement honorable pour ceux de nos confrères que leurs évêques ont placés à la tête du grand séminaire de Tôkyô. Fallait-il, après l'expérience des dernières années, reconnaître cet établissement pour Séminaire régional de tout le Japon ? Et en cas de solution affirmative à quel Institut conviendrait-il d'en confier la direction ? Pour résoudre ces questions, tous les chefs de missions, appartenant à dix congrégations différentes, s'étaient
réunis au mois d'avril sous la présidence du Délégué Apostolique. Or sur les deux questions l'accord avait été unanime : on avait reconnu comme Séminaire régional de tout le Japon ce séminaire d'une si grande importance pour tous, et on avait décidé qu'il serait confié à la Société des Missions-Étrangères de Paris.
Ce fut" donc avec un empressement tout spécial que j'allai, le 9 mai, dire la messe au Séminaire Saint-François-Xavier et faire ma visite à sa communauté modèle. J'aurais voulu, ce matin-là, que tous les missiologues du monde fussent à -mes côtés pour juger de la tenue de ces jeunes gens, écouter l'adresse filiale et généreuse que l'un d'eux me lut au nom de tous, et entendre l'allocution latine du supérieur, le P. Candau, présentant au Supérieur de la Société ses 68 élèves, la plupart fils ou descendants de confesseurs de la foi, plus d'un même ayant surmonté personnellement, pour suivre sa vocation, des obstacles terribles. Toutes les Missions du Japon, y compris celle des Iles Mariannes, sont représentées parmi eux.
Même au point de vue matériel, l'établissement est superbe. Vaste, éclairé, commode, aéré, il jouit d'un très beau panorama de campagne. Bien qu'encore à l'intérieur de la périphérie du « plus grand Tôkyô », il est à seize kilomètres de l'Archevêché. L'initiative de sa fondation revient à Mgr Chambon. C'est lui qui, fortement aidé par la Société, soutenu par ses collègues d'Osaka et de Fukuoka, qui lui ont cédé de leurs missiomiaires, l'a mis sur le pied où il est aujourd'hui.
D'ailleurs, les œuvres catholiques dans la Mission de Tôkyô forment un ensemble déjà magnifique. On y trouve tout ce qui peut prouver aux Japonais que l'Eglise catholique est en état, en appliquant ses formules mêmes, de satisfaire aux besoins quels qu'ils soient des sociétés modernes. Enseignement de tous les degrés, presse, hôpitaux, œuvres sociales, secours aux tuberculeux, aux lépreux : tout cela existe, se développe et se multiplie chaque jour.
A tous les témoignages de déférence et d'affection que je recevais des catholiques en visitant l'une après l'autre leurs paroisses et leurs œuvres, je ne savais trop comment répondre. Un moyen de leur faire quelque plaisir me fut donné par l'Ambassadeur de France à Tôkyô, Mr de Martel. Son Excellence eut l'obligeance de demander pour moi et d'obtenir — ce qui n'est pas facile, — une audience de l'Empereur. Lui-même me conduisit au palais, le 11 mai, et me présenta à Sa A/[ajesté, qui voulut bien s'entretenir avec nous quelques minutes. Assurément les paroles échangées n'eurent en ellesmêmes aucune portée. Mais le privilège exceptionnel de cette audience, accordé au Supérieur de leurs missionnaires, réjouit beaucoup les catholiques, qui se sentirent tous honorés.
Tôkyô est un monde. Je n'essaierai pas de vous en donner une idée. Je mentionne pourtant, car les Japonais en sont fiers, le chemin de fer métropolitain, le « Métro » de Tôkyô. Il en vaut un autre. Voici qui m'a frappé davantage : dans le
Une famille chfétiennr:
quartier de Honjo, à l'endroit même où, lors du grand tremblement de terre 38.000 personnes avaient péri, lentement carbonisées, un très beau monument, avec musée, auditorium, etc., a été élevé à leur mémoire. Quel souvenir d'épouvante ! Cette foule, encerclée par l'incendie, s'était réfugiée sur un immense terrain laissé vide en vue d'un square à établir. Mais le feu s'allumant de tous les côtés à la fois développa une chaleur si intense que ces malheureux se sentirent grillés vivant Or il y avait parmi eux des chrétiens. L'un d'eux — sinon plusieurs, — imbibant son mouchoir de l'eau des rigoles formées ça et là par des canalisations crevées, se mit, surmontant sa propre torture, à baptiser par dizaines les petits enfants sur le dos de leurs mères... C'était le 1^^ septernbre 1923.
Ma dernière messe à Tôkyô avait été au petit séminaire, établi dans l'enceinte même de l'archevêché, au quartier de Sekiguchi. Encore une pléiade de gentils enfants, que le P. Larrieu prépare en vue du séminaire régional. Le soir de ce même jour je quittais la capitale du Japon après d'émouvants adieux à la gare même, oii l'attitude pleine de foi des nombreux chrétiens accourus me causa une édification profonde.
S'il me fallait résumer mon impression sur le Japon, je dirais que ce beau pays me laisse le souvenir d'une puissance déjà grande et qui travaille intelligemment à grandir encore. Les Japonais craignent par-dessus tout le communisme et veulent à tout prix s'en préserver. C'est qu'ils sentent le grand danger que crée à cet égard le pullulement de leur population sur un espace restreint. Dans cette lutte, ils font appel à toutes les valeurs morales, et on devine qu'au premier rang de celles-ci ils sont portés de plus en plus à mettre le catholicisme. Ils ont fait, pendant une génération, l'expérience de l'athéisme, cherchant à construire la société moderne sans base religieuse; mais, depuis la guerre surtout, ils ont reconnu qu'ils s'étaient trompés. En conséquence, ils cherchent à renflouer une vieille religion nationale, le shintoïsme, et il en résulte des exigences
L'Eglise S. François-Xavier (Tôkyù)
souvent très gênantes pour les catholiques. Mais cette nouvelle expérience ne durera pas indéfiniment, car il manque au shintoïsme une base rationnelle, et on voit déjà les regards qui cherchent à sonder l'avenir s'arrêter sur l'Eglise Catholique. On se rappelle que dès le XVI® siècle elle proposait au Japon la civilisation qu'il a adoptée trois siècles plus tard. On a cessé de regarder comme une honte pour le pays les pages de l'histoire nationale qui relatent l'ancienne période chrétienne, et, de nos jours, on a fini — je parle de la classe dirigeante et gouvernante, — par voir à fond ce qu'est l'Eglise catholique. On sait que jamais et nulle part elle ne sera un élément de trouble et de désordre, soit matériel, soit moral, et — sauf les cas où le patriotisme exaspéré des militaires cherche à rendre les Missions responsables de certaines attitudes des gouvernements étrangers, — on est porté de plus en plus à lui faire confiance. C'est ce qui rend d'un intérêt si prenant la situation encore bien modeste de nos missions du Japon.
Revenant donc sur mes pas jusqu'à Osaka pour donner à cette chère mission la seconde moitié du temps que je pouvais lui consacrer, je continuai par chemin de fer, à travers le
Vicariat de Hiroshima, cédé en 1921 aux PP. Jésuites par les Missions-Étrangères, jusqu'à Shimonoseki, où je devais m'embarquer pour la Corée avec Mgr Breton, assez bon pour m'accompagner lui-même dans cette dernière partie de mon voyage.
Avec Mgr Breton, venu au rendez-vous, je trouvai avec joie à Shimonoseki les PP. Heuzet, Bertrand et Doller, tous trois riverains du détroit, mais de l'autre côté, et — aimable surprise, — Mgr Hayasaka, qui avait fait le voyage depuis Nagasaki pour passer encore une heure ou deux avec moi. Cette fin de séjour au Japon fut charmante, comme l'avait été le séjour lui-même.
Un pont à Osaka
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A Taîkou