L'INDE
Le lendemain, 27 octobre, fut ma première journée sur le continent des Indes. Arrivés à 6 h. au môle de Talaimannar, nous avions transbordé sans perte de temps sur le bateau ou bac à vapeur qui nous déposa à 10 h. de l'autre côté du détroit à Dhanushkody. C'est la côte de la Pêcherie, avec ses Paravers si chers à saint François-Xavier. De son apostolat si court, combien de mois avait-il pu leur consacrer ? Bien peu assurément ! Et cependant ils sont toujours là par centaines de mille, fidèles à la foi reçue de lui. Tout l'équipage de mon bateau.
capitaine en tête, était catholique et avait préparé à bord tout ce qu'il fallait pour célébrer la messe. Tant est vraie la parole de N.-S. à ses missionnaires : Posui vos- ut eatis etfructu?n ajferatis et jructus vester maneat.
Le reste de la journée, dans un wagon du South ïndià Kailwayy me parut extrêmement chaud, mais le paysage, nouveau pour moi, m'intéressait tant ! Partout, il est vrai, de puissantes pagodes, mais partout aussi des clochers d'église pointaient audessus des bois, et un P. Jésuite, monté dans le train dès la deuxième station, me donnait le nom de chacun d'eux : Irudeyacovil, Manamadura, etc.. Ce missionnaire n'était certainement pas le premier venu : à chaque arrêt, des gens de toutes classes se précipitaient à la fenêtre de son compartiment pour le saluer et lui parler, et c'était plaisir de voir l'empressement respectueux que son passage soulevait partout.
A la nuit tombée, comme je rêvais déjà de la natte hospitalière qui, sans nul doute, m'attendait à TÉvêché de Kumbakônam, le train entra en gare de Trichinopoly. O la bonne et rafraîchissante surprise ! Au milieu de plusieurs PP. Jésuites venus aimablement pour me saluer, les Missions- Étrangères étaient présentes en la personne de Mgr Prunier et du benjamin de ses missionnaires, partant du dernier départ, le P. Harou. Ils venaient directement de Salem pour m'accompagner à Kumbakônam et prendre rende2-vous pour la suite.
Ce fut une gaie réunion de 3/4 d'heure au Kefreshment Koom, et le reste du voyage, deux heures encore jusqu'à Kumbakônam, me parut, en si douce compagnie.
Dans le sud de l'Inde trOp vitC achcvé.
Mgr Peter
KUMBAKÔNAM
Il était 10 h. 1/4 quand on arriva à Kumbakônam.
Je m'attendais à trouver sur le quai un ou deux délégués de Mgr Peter, quelques mots chaleureux, un échange de félicitations cordiales, et puis., la natte et la moustiquaire.
Quelle illusion ! Mgr Peter, un pur Indien du plus beau type, était là avec son Vicaire Général, le P. Xavier, et une grande partie de son clergé.
Derrière eux se pressait la foule des catholiques. Fanfares, pétards, acclamations, retentissaient à la ronde et, hors de la gare éclairée de torches et de lanternes vénit'ennes, se détachait la silhouette richement parée d'un énorme éléphant. On me passa au cou un splendide malai (guirlande de fleurs) ; on me fit monter en auto avec Mgr Prunier, aux côtés de Mgr Peter, et en avant ! Je tire de mon carnet de voyage le résumé de ce qui s'en suivit : « Musique, feux d'artifice, pétards, arrêts tous les 50 mètres pour acclamer le Pape, les Missions- Etrangères, l'Evêque de Kumbakônam, celui de Salem. On fait 500 mètres en une heure et quart. Devant la porte des Catéchistes Missionnaires de Marie Immaculée, je descends un instant pour bénir les chères religieuses groupées sur le seuil de leur couvent et les remercier d'être restées simplement et apostoliquement seules avec le clergé indien.
Après un court passage à la cathédrale, arrivée à l'Evêché. Coucher à minuit 1/4. « Vraiment ce nouveau diocèse indien, né du dévouement désintéressé des Missions-Etrangères, ne pouvait témoigner mieux ni d'une manière plus pittoresque
et plus touchante sa gratitude envers sa mère. Plus encore que la fatigue je ressentais une consolation émue, et jusqu'à la fin je regarderai comme des amis Mgr Peter et son Vicaire Général, Mgr Xavier,
A 4 h. du matin j'étais levé. On se lève tôt aux Indes pour profiter de ce qui pourrait être la fraîcheur matinale. Je célébrai à 5 h. 1/4, devant une très pieuse assistance, une messe basse solennelle, et bientôt Mgr Peter m'entraînait à la visite des œuvres et communautés de sa ville épiscopale. Jugez de quel sentiment de vénération je fus saisi en m'apercevant que deux des Sœurs européennes (Catéchistes Missionnaires de M. I.) chargées de la Léproserie étaient devenues elles-mêmes lépreuses ! Elles m'ont promis leurs prières et je me disais qu'à elle seule cette visite valait tout mon voyage.
Au déjeuner de midi, tout le clergé du diocèse ou presque était réuni. Des toasts furent prononcés dont l'un, celui de Mgr Xavier, Vicaire Général, mérite d'être reproduit ici.
Monseigneur,
« Permettez-moi de vous exprimer, au nom de Mgr Peter et au nom de mes 34 confrères indiens, nos sentiments d'amour et de gratitude.
Notre cœur est inondé de joie en vous voyant aujourd'hui au
milieu de nous, et
cette joie est d'autant plus grande que vous avez eu la bonté de nous donner les prémices de votre visite.
Vous êtes notre grand-papa, et nous sommes vos petits-fils. En effet.
Un village indien
c'est à Dieu d'abord, puis à la Société des Missions - Étrangères de Paris que doivent aller tous nos sentiments de reconnaissance pour ce que nous sommes et pour ce que nous
Païens à l'arrivée du missionnaire
possédons.
Quoique Kumbakônam soit devenu un diocèse indien, — et cela grâce à vos démarches et recommandations auprès du Saint-Siège, — nous voulons être toujours unis à cette glorieuse Société française, et la Mission de Pondichéry sera toujours le trait d'union entre nous.
Nous aurions grandement désiré que le premier Évêque Indien de Kumbakônam fût consacré par Votre Excellence; mais, malgré votre délicate condescendance à nous donner cette satisfaction, les Bulles étant arrivées plus tôt que nous ne pensions, et votre départ pour l'Inde ne devant avoir lieu qu'en octobre, c'est-à-dire après l'expiration du délai de trois mois accordé par le Droit canonique, Mgr Colas de Pondichéry a bien voulu tenir votre place. C'est le fils qui a remplacé le père pour consacrer le petit-fils.
Nous ne finirions pas d'énumérer tous les bienfaits dont les missionnaires, tant de Pondichéry que de Kumbakônam, nous ont comblés. Nous en serons à jamais reconnaissants, et nous vous prions. Monseigneur, de nous bénir tous afin de rendre plus étroits, si possible, les liens qui unissent depuis si longtemps déjà le nouveau diocèse indien de Kumbakônam et la vieille Société missionnaire française. Vive Mgr de Guébriant !»
Je ne sais qui aurait pu trouver, pour rendre les sentiments déjà exprimés par tant de manifestations, des termes plus prenants, plus vrais, plus religieusement forts.
L'heure de partir vint trop vite et, quand elle sonna, j'en eus le cœur serré comme en quittant des amis très chers. J'avais, du moins, la joie de sentir qu'à Kumbakônam la Société des Missions-Étrangères avait mis debout la plus grande des œuvres, une Église complète et définitive, et qu'elle en était récompensée.