PONDICHÉRY
Une auto me conduisit en trois heures de Kumbakônam à Cuddalore, où m'attendaient Mgr Colas avec les PP. Verdure, Escande, Renou et Mirande, tous quatre chargés, avec le concours d'un prêtre indien, du magnifique Collège Saint- Joseph. J'étais dès lors en pleine famille des Missions- Étrangères, sur le territoire qui lui est confié et dans l'un de ses établissements les plus importants et les plus estimés. Toute l'organisation matérielle du Collège m'intéressa beaucoup par son adaptation simple et pratique au climat et aux exigences qu'il entraîne. A la chapelle, les 170 pensionnaires, tous catholiques, m'édifièrent beaucoup par leur tenue. Et déjà je sentais que si j'avais été missionnaire aux Indes, je me serais attaché aux Indiens comme, en Chine, je me suis attaché aux Chinois.
Je ne pouvais passer à Cuddalore que la matinée du 29. Elle me suffit pour visiter la paroisse, la communauté des Sœurs indigènes, le petit séminaire en voie d'aménagement et, entre temps, assister à l'arrivée au Collège des élèves externes^ païens la plupart, mais innombrables. Et sous l'heureuse
"■"^ ' "' '■ ~ \ impression de ce premier
Collège de Cuddalore Cette route n'est pas
longue, 20 kilomètres à peine : mais à mi-route nous fîmes une rencontre que Mgr Colas jugea éminemment bienfaisante et du meilleur augure pour la suite de mon voyage. Je ne pouvais donc que m'en réjouir avec lui. Mais quel aspect sinistre du ciel, et surtout quelle épreuve pour l'étanchéité du véhicule ! Car c'était tout simplement la mousson, la mousson désirée depuis des mois et survenant enfin pour mettre l'espoir au cœur des cultivateurs et marquer la fin de la saison brûlante. Dès lors, paraît-il, j'étais sûr d'être accueilli à Pondichéry comme un porte-bonheur.
A midi sonnant, j'étais au milieu de nos confrères réunis à l'Archevêché au nombre de plusieurs dizaines : j'en avais connu plus d'un parmi les aspirants mes contemporains au Séminaire de Paris, et je retrouvais de même les plus nouveaux venus jusqu'à celui du dernier départ. Mais, chez les jeunes comme chez les vieux, vous auriez reconnu du premier coup cet esprit de famille simple, gai, cordial et foncièrement apostolique, qui est une des meilleures traditions des Missions-Étrangères. Au cours de longues causeries, soit en commun, soit en particulier, que de fois on parla de vous, chers Aspirants, que de fois me fut posée la question : « Sont-ils nombreux ? Sont-ils à leur affaire ? Vaudront-ils les aînés ? »... Vous devinez mes réponses.
Mais, chaque fois que la mousson modérait tant soit peu le flot de ses bénédictions, il fallait interrompre ces chers entretiens, parcourir les paroisses, visiter les églises, les œuvres, les couvents, et, après chacun de ces pèlerinages, bénir Dieu d'avoir dorme à cette grande mission, mission-mère et modèle de toutes celles dont notre Société a été chargée aux Indes, un chief éminent qui l'anime et la développe, tout en la maintenant dans ses meilleures traditions.
Quarante-huit heures à Pondichéry s'enfuirent ainsi comme un éclair. Particulièrement douces furent les dernières heures, passées le matin du 31 octobre au grand séminaire contigu à
l'Archevêché. Célébrer la messe devant ces 40 jeunes gens choisis, visiblement aimés des quatre missionnaires qui les dirigent et les payant de retour, voir régner dans cette maison, très humble au matériel, la ferveur et la régularité, sentir que les missionnaires dévoués à cette œuvre l'aiment de toute leur âme et sont payés de retour, c'était finir sur la plus douce des impressions mon séjour à Pondichéry,
Dès avant midi, avec Mgr Colas et le P. Guillerm, • mon compatriote du Finistère, j'étais l'hôte du P. Gavan-DufFy à Tindivanam. C'est là, à 50 km. au nord de Pondichéry, que ce maître-homme a placé le centre d'une œuvre qui n'est rien moins qu'un bienfait de premier ordre pour sa mission et celles qui l'avoisinent. Il y a là, en effet, tout un ensemble scolaire où sont formés et exercés avec des soins tout particuliers les maîtres catholiques qui, répartis ensuite dans les écoles des missions, donnent à la jeunesse, avec l'enseignement religieux,
l'instruction exigée par les règlements officiels. Quand on sait l'importance qu'a pour une mission moderne une bonne organisation scolaire, on bénit le missionnaire qui, dirigé et soutenu par des chefs éclairés, en a doté plusieurs diocèses.
Tindivanam ;st d'ailleurs
Eglise de Cheptct
une grande chrétienté, où ne manque aucune œuvre p aroissiale d'enseignement ou de bienfaisance. Les Frères de Saint- Gabriel, les Sœurs de Saint-Joseph, y font saintement les plus utiles besognes, et, le matin de la Toussaint, on me fit baptiser un sympathique et courageux jeune homme, converti du mahométisme, qui bravait tout pour suivre sa conscience.
Le même jour, Mgr l'Archevêque, qui est le meilleur driver de son archidiocèse, nous faisait monter dans sa voiture et reprendre cette tournée d'un si passionnant intérêt. Cette fois nous nous enfoncions à l'ouest, dans l'intérieur des terres. Premier arrêt à l'église de Gingee, où les chrétiens nombreux sortaient de la grand'messe. Second arrêt à Attipakam, belle et populeuse paroisse, qu'administre un prêtre indien éminent, mais de basse caste, le P. Mariapragassam, assisté d'un vicaire en qui je reconnus le jeune P. Hougard, un de ceux à qui j'avais donné leur destination cinq ans plus tôt.
Mais la chrétienté indienne typique, — peut-être devrais-je dire modèle — , c'est celle où Mgr l'Archevêque me conduisit pour dîner, finir la journée et passer la nuit, la paroisse d'Eriyur, avec son zélé pasteur, le P. Trideau, et son jeune vicaire, le P. de Gruiter. Gros village tout catholique, groupé près d'une très vaste église, que remplit souvent jusqu'à la déborder la foule des fidèles ; presbytère pauvre, comme tous les presbytères de cet apostolique diocèse, distingué seulement par une véranda exceptionnellement large, 12 à 15 pieds, dont je connus un peu plus tard les avantages variés. J'avais été charmé d'une longue promenade à travers le village, véritable procession où tout un peuple se pressait affectueusement autour de son archevêque et de ses prêtres. Mais, quand la nuit fut tombée, je compris mieux encore le caractère des relations existant entre le troupeau et le pasteur. On m'avait cédé la seule chambre utilisable sur les trois dont se compose le presbytère. Où s'installeraient les autres ? Je me posais cette question, soupçonnant bien que la véranda aurait un rôle
important à jouer, quand je m'aperçus qu'une moitié de cette véranda était déjà occupée : une vingtaine d'enfants ou jeunes gens, avec autant de discrétion que de simplicité, y avaient apporté leurs nattes, s'y étaient étendus et dormaient à poings fermés. Ils étaient dans leur droit, m'assura leur curé ; c'était la récompense de leur bonne conduite pendant la semaine, quelque chose comme une inscription au tableau d'honneur. . . Mais alors, l'archevêque, le P. Guillerm, le curé, le vicaire, où coucheraient-ils. . . ? Eh ! bien, il restait l'autre moitié de la véranda ! L'heure venue, elle se transforma en dortoir : deux chaises longues pour les hôtes principaux, des nattes pour les autres. Il ne fallait rien de plus. Les moustiquaires faisaient défaut, mais, pour y suppléer, le P. Trideau avait une drogue pour les délicats; il suffisait de s'en oindre la figure et les membres restés à découvert, et l'efficacité m'en parut incontestable: les moustiques qui voulurent m'attaquer s'enfuirent précipitamment. Il y avait aussi, paraît-il, à se méfier des scorpions et des serpents, mais le P. de Gruiter me rassura en affirmant que les précautions ne s'imposaient rigoureusement qu'aux abords du réservoir d'eau destiné aux abblutions. Et, en
Marchande de fruits
une grande chrétienté, où ne manque aucune œuvre p aroissiale d'enseignement ou de bienfaisance. Les Frères de Saint- Gabriel, les Sœurs de Saint-Joseph, y font saintement les plus utiles besognes, et, le matin de la Toussaint, on me fit baptiser un sympathique et courageux jeune homme, converti du mahomctisme, qui bravait tout pour suivre sa conscience.
Le même jour, Mgr l'Archevêque, qui est le meilleur driver de son archidiocèse, nous faisait monter dans sa voiture et reprendre cette tournée d'un si passionnant intérêt. Cette fois nous nous enfoncions à l'ouest, dans l'intérieur des terres. Premier arrêt à l'église de Gingee, où les chrétiens nombreux sortaient de la grand'messe. Second arrêt à Attipakani, belle et populeuse paroisse, qu'administre un prêtre indien éminent, mais de basse caste, le P. Mariapragassam, assisté d'un vicaire en qui je reconnus le jeune P. Hougard, un de ceux à qui j'avais donné leur destination cinq ans plus tôt.
Mais la chrétienté indienne typique, — peut-être devrais-je dire modèle — , c'est celle où Mgr l'Archevêque me conduisit pour dîner, finir la journée et passer la nuit, la paroisse d'Eriyur, avec son zélé pasteur, le P. Trideau, et son jeune vicaire, le P. de Gruiter. Gros village tout catholique, groupé près d'une très vaste église, que remplit souvent jusqu'à la déborder la foule cies fidèles ; presbytère pauvre, comme tous les presbytères de cet apostolique diocèse, distingué seulement par une véranda exceptionnellement large, 1 2 à 1 5 pieds, dont je connus un peu plus tard les avantages variés. J'avais été charmé d'une longue promenade à travers le village, véritable procession où tout un peuple se pressait affectueusement autour de son archevêcpe et de ses prêtres. Mais, quand la nuit fut tombée, je compris mieux encore le caractère cies relations existant entre le troupeau et le pasteur. On m'avait cédé la seule chambre utilisable sur les trois dont se compose le presbytère. Où s'installeraient les autres ? Je me posais cette question, soupçonnant bien que la véranda aurait un rôle
important à jouer, quand je m'aperçus qu'une moitié de cette véranda était déjà occupée : une vingtaine d'enfants ou jeunes gens, avec autant de discrétion que de simplicité, y avaient apporté leurs nattes, s'y étaient étendus et dormaient à poings fermés. Ils étaient dans leur droit, m'assura leur curé; c'était la récompense de leur bonne conduite pendant la semaine, quelque chose comme une inscription au tableau d'honneur. , , Mais alors, l'archevêque, le P. Guillerm, le curé, le vicaire, où coucheraient-ils. . . ? Eh ! bien, il restait l'autre moitié de la véranda ! L'heure venue, elle se transforma en dortoir : deux chaises longues pour les hôtes principaux, des nattes pour les autres. Il ne fallait rien de plus. Les moustiquaires faisaient défaut, mais, pour y suppléer, le P. Trideau avait une drogue pour les délicats ; il suffisait de s'en oindre la figure et les membres restés à découvert, et l'efficacité m'en parut incontestable : les moustiques qui voulurent m'attaquer s'enfuirent précipitamment. Il y avait aussi, paraît-il, à se méfier des scorpions et des serpents, mais le P. de Gruiter me rassura en affirmant que les précautions ne s'imposaient rigoureusement qu'aux abords du réservoir d'eau destiné aux abblutions. Et, en
'L< >^.Fr Mj ^
Marchande de fruits
fin de compte, la nuit fut excellente, nuit en famille, passée à l'apostolique, dans des conditions qui, pour moi extraordinaires, étaient, je le voyais de reste, dans les habitudes courantes de mes vertueux confrères et de leur chef.
On était au 2 novembre. Bien avant 4 heures du matin la foule des fidèles remplissait l'église. Chacun de nous dit ses trois messes. Je célébrai les miennes au maître-autel de 5 h. à 6 h. 1/4, vivement ému de la dévotion de ce peuple et des rites ouchants de ses invocations pour les morts.
J'avais fini mon séjour dans la Mission de Pondichéry, l'une de celles, où, parmi les meilleures traditions missionnaires, plusieurs, et tout spécialement celle de la pauvreté, m'on paru le mieux gardées. Mgr Colas voulut me conduire 40 km. plus loin jusqu'à la dernière paroisse de son diocèse, Kallaguruchi. Là, chez le P. Daniel, j'avais espéré rencontrer le P. Peyroutet, dont le poste, Vir yur, n'est pas très éloigné ; mais il avait préféré me priver de cete joie et se priver lui-même plutôt que de priver la piété de ses ouailles des consolations de la Fête des Morts. Il avait raison. Et n'est-ce pas lui qui m'écrivait un an plus tard : « Cette mission de Pondichéry, je l'aime à la folie ».
Eglise de Cheyur
Cathédrale et Evêché de Salem
Salem
Quittant à regret Mgr Colas et le cher P. Guillerm, j'entrai sur le territoire de la Mission de Salem, ce nouveau diocèse que la Société des Missions-Étrangères s'est mise à organiser de toutes pièces, après avoir cédé celui de Kumbakônam au clergé indien. Bientôt j'y rencontrais, à la mission d'Attur, Mgr Prunier, revenu dé Kumbakônam et Trichinopoly per aliam viam. Quelques heures de repos, attristées par l'état de santé déjà inquiétant du missionnaire résident, le P. Malfrayt, une visite aux œuvres des Sœurs Catéchistes de Marie Immaculée, encore une grande heure en auto, et voici Salem, la nouvelle ville épiscopale.
Mais il faisait encore jour et, aux Indes, il n'y a de belles fêtes que les fêtes de nuit. Pour attendre la nuit, Mgr Prunier me fit visiter le Collège (Higi' School) dont la récente fondation est un coup de maître, dû à l'activité experte du P. Michotte. Puis, la nuit tombée, c'est la réception, d'une solennité inattendue, car la Municipalité elle-même y prend part, voulant remercier en la personne de leur Supérieur les Missions-Étrangères de Paris, auxquelles Salem doit l'honneur d'être désormais le centre d'un diocèse catholique. Cortège magnifique, discours
fin de compte, la nuit fut excellente, nuit en famille, passée à l'apostolique, dans des conditions qui, pour moi extraordinaires, étaient, je le voyais de reste, dans les habitudes courantes de mes vertueux confrères et de leur chef.
On était au 2 novembre. Bien avant 4 heures du matin la fouie des fidèles remplissait l'église. Chacun de nous dit ses trois messes. Je célébrai les miennes au maître-autel de 5 h. à 6 h. 1/4, vivement ému de la dévotion de ce peuple et des rites ouchants de ses invocations pour les morts.
l'avais fini mon séjour dans la iSlission de Pondichéry, l'une de celles, où, parmi les meilleures traditions missionnaires, plusieurs, et tout spécialement celle de la pauvreté, m'on paru le mieux gardées. Mgr Colas voulut me conduire 40 km. plus loin jusqu'à la dernière paroisse de son diocèse, Kallaguruchi. Là, chez le P. Daniel, j'avais espéré rencontrer le P, Peyroutet, dont le poste, Vir yur, n'est pas très éloigné ; mais il avait préféré me priver de cete joie et se priver lui-même plutôt que de priver la piété de ses ouailles des consolations de la Fête des Morts. Il avait raison. Et n'est-ce pas lui qui m'écrivait un an plus tard : « Cette mission de Pondichéry, je l'aime à la folie ».
Liglise de Cheyur
Cathédrale et Evcchc de Salem
Salem
Quittant à regret Mgr Colas et le cher P. Guillerm, j'entrai sur le territoire de la Mission de Salem, ce nouveau diocèse que la Société des Missions-Etrangères s'est mise à organiser de toutes pièces, après avoir cédé celui de Kumbakônam au clergé indien. Bientôt j'y rencontrais, à la mission d'Attur, Mgr Prunier, revenu de Kumbakônam et Trichinopoly pe)" alia?)? viam. Quelques heures de repos, attristées par l'état de santé déjà inquiétant du missionnaire résident, le P. Malfrayt, une visite aux œuvres des Sœurs Catéchistes de Marie Immaculée, encore une grande heure en auto, et voici Salem, la nouvelle ville épiscopale.
Mais il faisait encore jour et, aux Indes, il n'y a de belles fêtes que les fêtes de nuit. Pour attendre la nuit, Mgr Prunier me fit visiter le Collège {lli^J School) dont la récente fondation est un coup de maître, dû à l'activité experte du P, Michotte. Puis, la nuit tombée, c'est la réception, d'une solennité inattendue, car la Municipalité elle-même y prend part, voulant remercier en la personne de leur Supérieur les Missions-Étrangères de Paris, auxquelles Salem doit l'honneur d'être désormais le centre d'un diocèse catholique. Cortège magnifique, discours
en anglais, en tamoul, en français, musique, fleurs, échange charmant de compliments, enfin entrée à la cathédrale de Shevapet, Magnificat^ bénédiction à la foule et entrée à l'évêché contigu, où un groupe de confrères m'accueille comme des fils le Père de la famille.
En trois journées bien complètes, l'ingénieuse charité de Mgr Prunier trouva moyen de me montrer, en très grande partie du moins, sa jeune et déjà si vivante mission. D'abord, à l'extrémité nord du diocèse, une visite de déférente amitié à mon contemporain, doyen de la Mission, le P. Playoust, qui, à 73 ans, donnant le plus salutaire exemple, recommence à Krishnagiri l'œuvre de défricheur et d'organisateur qu'il avait menée à bonne fin dans une des principales chrétientés de Kumbakônam. Un autre jour, réunion de presque tous les confrères de la Mission à l'évêché de Salem, visites €t séances solennelles aux principales œuvres, nouveau couvent des Sœurs Catéchistes de Marie Immaculée, école des filles, école industrielle, High SchooL. Et, en écoutant tant de discours en bel anglais, auxquels mon ignorance de cette langue m'empêchait de répondre, je songeais à vous, chers aspirants, à l'utilité, ou mieux la nécessité qu'il y a pour un missionnaire de savoir l'anglais. Laissez-moi vous le répéter encore au passage.
Une dernière journée fut consacrée, en grande partie, à la visite de Yercaud, station privilégiée, a laquelle son altitude (1.500 mètres) vaut un climat délicieux. Pour profiter de cet avantage, de nombreuses œuvres, scolaires ou autres, se pressent aux alentours de l'église du P. Ligeon. Les missionnaires fatigués viennent s'y reposer. Mgr Morel, archevêque démissionnaire de Pondichéry, y jouit d'une retraite bien gagnée. De telles oasis, là où les circonstances permettent de les établir, sont pour une Mission un bienfait de premier ordre.
L'automobile rend tout possible. Quittant Yercaud après 3 h., je repassais à Salem, faisais mes adieux aux confrères de la Mission et, poussant vers le sud en compagnie de
Mgr Prunier et du P. Harou, déposant en passant le P. Massol dans sa paroisse de Kakavéry, j'atteignais à la nuit close l'extrême sud du diocèse à Namakkal, là oii une semence, jetée naguère par Mgr Prunier lui-même, lève en moisson de néophytes, grâce à l'apostolique et méritoire effort des PP. Hourmant et Jusseau. Quel accueil pittoresque, chaleureux, bruyant, original, m'y était encore réservé ! Il fallut m'asseoir, chargé de guirlandes, à côté de Mgr Prunier et m'entendre chanter par les innombrables écoliers, sur l'air bien connu, en un français très intelligible, le « gai bonjour », adapté par le P. Jusseau à la visite du Supérieur Général aux Indes. Que n'apprend-on pas avec de la patience, à ces petits Indiens ? Oh ! puissent-ils en grand nombre récompenser la peine que se donnent ces excellents confrères pour les changer en fervents chrétiens. Nous leur amenions d'ailleurs un précieux renfort en la personne du P. Harou, destiné à rester au milieu d'eux pour faire à Namakkal ses premières armes. Aussi la soirée fut-elle douce et joyeuse, malgré l'exiguïté du local. Et, comme quatre
jours plus tôt à Eriyur, ce fut une « nuit en famille », tout à l'apostolique, avec la seule nuance que, faute de véranda, plus d'un coucha à la belle étoile.
Coïmbatore avait envoyé à ma rencontre le P. Beyls, dont la voiture est excellente, le talent de driver inégalable et la charité plus grande encore. Et cependant je me sentis tout triste quand il fallut, après la messe et le déjeuner, laisser dans le cadre si vraiment missionnaire de Namakkal, avec leur évêque vraiment missionnaire aussi, mes jeunes et généreux confrères : Fructum afferatis et Jructus vester maneat ! C'était mon vœu ardent en les embrassant- une Catéchiste indien dernière fois.
Namakkal
CoiMBATORE
De Namakkal à Coïmbatofe il y a environ 140 kilomètres droit à l'ouest. On ne va pas très vite sur les routes indiennes. Elles sont si souvent encombrées, non pas, à la vérité, de véhicules modem style, mais de chars à bœufs, de piétons, de bestiaux, de singes, de ces derniers surtout, car en leur qualité d'animaux sacrés, ils ont droit à la priorité sur l'automobiliste, et celui-ci, pour se faire livrer passage, n'a guère recours qu'à des moyens moraux. On arriva cependant et le P. Beyls voulut
même, ce dont je fus très heureux, me faire visiter, 1 7 milles avant Coïmbatore, le sanctuaire vénéré de Notre-Dame de Karamatampatty et ce qui fut, il y a 80 ans, le premier évêché et le preathédraie de Coïmbatore «lier séminaire de
Mgr de Mation-Brésillac. J'ai toujours eu de l'admiration poui ce saint évêque qui, à 43 ans, quitta la Société des Missions- Étrangères pour fonder celle des Missions Africaines de Lyon. Il avait voulu s'attaquer à la caste, si puissante aux Indes, et n'avait pas réussi. Rentré en Europe et ne pouvant retourner dans l'Inde, il ne put se résigner à n'être plus missionnaire : il demanda au Saint-Siège un peuple a évangéliser, fût-il le plus déshérité de la terre. On lui donna la Guinée. Pour l'évangéliser il fonda un Institut nouveau et, quand les premiers prêtres eurent été ordonnés, il les conduisit lui-même sur la côte africaine, où, en quelques semaines ils moururent tous l'un après l'autre, victimes d'un climat redoutable dont on ne savait pas encore se défendre.
C'est lui qui bâtit ou du moins commença la belle cathédrale de Coïmbatore, un des plus beaux monuments catholiques aux Indes, et c'est devant l'entrée principale de ce monument que, vers midi, je trouvai groupés plusieurs de nos confrères avec 7 ou 8 prêtres indiens. Mgr Roy, démissionnaire, mais encore chargé d'administrer le diocèse en attendant un successeur, était souffrant dans ses appartements. Evêché, procure, petit séminaire, presbytère de la paroisse, sont groupés à l'ombre de la cathédrale et forment un ensemble important.
Mais ce n'est là qu'une faible partie des œuvres catholiques de la ville. Les énumérer serait long. Les visiter une à une me prit deux journées presque entières. Aux couvents très florissants de Saint-François et de l'Immaculée-Conception, tous deux aux Franciscaines Missionnaires, les réceptions, d'ailleurs charmantes et agrémentées de compliments, chants, bouquets, représentations mimées ou autres, se multiplièrent à tel point qu'il se produisit un miracle. Honteux de mon mutisme, fatigué du temps perdu à user d'interprètes bénévoles, je me mis à parler anglais. Quel anglais ! Quelques-uns comprirent, m'assure-t-on ; mais j'en doute; pourtant cela valait mieux que de rester muet. Encore une fois, chers Aspirants, apprenez l'anglais.
Mgr Toumier et néophytes
Outre ces œuvres scolaires magnifiques, il y a une Ecole industrielle très remarquable, un couvent de Sœurs indigènes vraiment édifiantes de simplicité et de pauvreté, une nouvelle et grande paroisse en voie d'installation. Et quoi encore ? Les catholiques à Coïmbatore ont une situation de premier plan ; on me l'avait dit et j'étais heureux de le constater de visu.
Dans les montagnes des Nilgiris, cette situation est meilleure encore. A Coonoor, où me conduisit un dimanche matin le P. Beyls renforcé du P. Quéguiner, je constatai la grosse afifluence des fidèles à la messe paroissiale. A Wellington, près de notre Sanatorium, il en allait de même. Mais le bijou de la Mission c'est Ootacamund avec ses trois paroisses, dont l'effectif catholique réuni (6 à 7.000 cath.) forme environ le tiers de la population totale. Là se trouve la maison qui fut le berceau de l'Institut des Franciscaines Missionnaires de Marie ; j'eus le pieux honneur de prier dans l'oratoire de la Mère Marie de la Passion, la fondatrice, et de m'agenouiller sur son prie- Dieu ; car chez les Franciscaines Missionnaires on ne refuse rien au Supérieur Général des Missions-Etrangères, et le fait qu'une de nos Missions a servi de berceau à cet Institut,
devenu si florissant, crée entre lui et nous un lien d'une intimité précieuse.
Entre temps j'avais pris le repas de midi à notre Sanatorium de Saint-Théodore aux Nilgiris. Le bon P. Pessein, supérieur, y avait réuni la plupart des missionnaires de la région. C'est un de ces « Établissements communs » d'Extrême-Orient par le moyen desquels le Séminaire de Paris, se dédoublant en quelque sorte, se transporte à portée de ses Missions pour les mieux servir, Saint-Théodore aux Nilgiris m'a fait l'effet d'une oasis paradisiaque.
Une veillée pleine de charmes abrégea quelque peu ma nuit à Ootacamund. Il y avait tant de choses à se dire dans la compagnie si douce et si gaie de pareils missionnaires. Envers l'un d'eux, cependant, je me sentis pris d'un intérêt plus spécial, quand j'eus compris de quelle œuvre particulièrement difficile il était chargé. C'était le P. Périé, qui, dans les vallées moins salubres en contre-bas d'Ooty, évangélise la tribu demisauvage des Badagas, grands enfants, comme tous les primitifs, et enfants terribles souvent, de ceux que même un missionnaire ne peut aimer qu'en triomphant de la nature par l'abnégation la plus profonde. Et depuis cette soirée je pense presque chaque jour aux Badagas et à leur apôtre.
Dans les Montagnes Bleues
Sanatorium St-Théodore
Mysore
Le 9 novembre, parti d'Ootacamund pour Bangalore avec les PP. Beyls et Quéguiner, je saluais en passant le P. Lesponne, dernier [missionnaire de Coïmbatore vers le nord, et j'entrais dans le Royaume et la Mission de Mysore. A 1 h. après midi, j'étais a la ville même de Mysore, reçu par le P. Feuga, résident du lieu, et le P. Vanpeene, Vicaire général, venu de Bangalore à ma rencontre. Le P. Nauroy et deux prêtres indiens complétaient l'heureuse réunion. M. Thumboo Chetty, ministre du Maharajah et fervent catholique, me fit visiter la ville et
Groupe de Kottas
surtout le palais, d'un luxe inouï, récemment bâti par le souverain. L'église catholique est trop petite pour le nombre et la piété des fidèles. Mais le P. Feuga s'occupe d'y remédier et y réussira, tant il aime ses ouailles et tant il est aimé d'elles. Je ne crois pas, dans tout mon voyage, avoir assisté à fête plus jolie, plus gracieusement pittoresque que la réception dont les chrétiens de Mysore tinrent à m'honorer. Pendant des heures trop courtes, en plein air et enveloppé d'une foule sympathique, je fus le témoin heureux de scènes mimées, de danses indieimes entremêlés de compliments, de chants, le tout exécuté avec une grâce, une décence, un charme, dont je reste émerveillé.
Entre Mysore et Bangalore on traverse Seringapatam, où fut une des résidences du fameux Tippou Sahib, ensuite Closepet. Puis, à 5 miUes de Bangalore, je rencontrai Mgr Despatures, qui tenait à m'introduira • lui-même dans sa ville épiscopale et qui, pendant trois jours consécutifs m'en fit aimablement les honneurs. Mgr Colas et Mgr Prunier eurent la bonne attention d'y venir, l'un de Pondichéry, ^l'autre de Salem, pour passer avec moi quelques moments de plus. Et cette réunion si douce eut encore l'avantage de faciliter la mise
Etang ptès de Bangalore
au point, en présence du Délégué Apostolique, de certaines questions importantes relatives surtout au transfert du Séminaire commun de Pondichéry sous le climat incomparablement plus tempéré de Bangalore.
C'est, en effet, à cause de cet heureux climat et de l'importance de la position catholique que Bangalore a été choisi pour être la résidence du Représentant du Pape. Mgr Kierkels, qui occupe actuellement ce poste, s'acquitte de ses fonctions avec une intelligence et un zèle qui font regarder sa présence comme une bénédiction pour les Missions de l'Inde. Le couvent des Sœurs du Bon Pasteur, la maison des Petites Sœurs des Pauvres, le magnifique Collège Saint-Joseph tenu par nos confrères, les multiples paroisses pourvues d'églises et d'écoles, le grand hôpital Sainte-Marthe et maintes autres œuvres forment, à l'honneur de l'Ëglise, un ensemble imposant. Si toute l'Inde était christianisée à la proportion de Bangalore, on y compterait plus de fidèles qu'en France. Le très beau Séminaire commun, qui va s'y ouvrir et dont je visitai les premiers travaux à la périphérie de la ville, sera un progrès de plus. Jusqu'ici il n'existait qu'un petit séminaire assez modeste d'ailleurs: mais je me rappelle le plaisir que
j'eus à le voif dirigé pat le P. Afanjo, que la plupart d'entre vous ont connu pendant les années qu'il a passées à Saint- Sulpice, et qui occupe déjà, provisoirement au moins, ce poste de confiance.
Le 12, à 9 h. du soir, sur le quai de la gare, où avec le P. Beyls je devais prendre le train de Madras, une dernière manifestation de sympathie m'attendait, comme pour accroître mon regret de quitter si vite nos belles Missions des Indes. Sans parler des nombreux confrères présents avec NN. SS. de Pondichéry, Mysore et Salem, presque tout le clergé indien du diocèse était là. Il voulait, par une adresse chaleureuse et de très beaux présents, témoigner encore aux Missions-Étrangères, représentées par leur Supérieur, leur reconnaissance pour les missionnaires, "J'en fus profondément touché.
Idole Hindoue. Vishnou et ses épouses
Femmes indiennes
Madras et Méliapore
Cette nouvelle nuit en wagon me laisse le souvenir d'une installation commode et bien en fappott avec le climat, mais d'arrêts fréquents, bruyants et interminables. Reçu dès le petit jour à la gare de Madras par un P. Salésien de la Mission, j'eus le bonheur, après avoir célébré la messe à la cathédrale, d'avoir encore le temps de faire un pèlerinage à San Tome de Méliapore, à 5 milles seulement au sud. C'est le siège d'un évêque portugais, le très distingué Mgr Teixeira, qui voulut bien lui-même me faire visiter non seulement son évêché et sa cathédrale, mais la crypte avec le tombeau dit de saint Thomas. Son Excellence, dont l'érudition est très vaste, ne doute pas que l'apostolat de saint Thomas aux Indes ne soit un fait historique. Moins sûre, quoique non pas sans fondement, serait la tradition relative ^à son martyre à Méliapore. N'est-il pas émouvant de songer qu'un des Apôtres de Notre-Seigneur a prêché l'Évangile jusqu'au seuil de notre Extrême-Orient ?
Comme Notre-Dame de la Garde à Marseille, le « Mont Saint-Thomas », qui domine la côte, est la dernière vision qu'aperçoit le voyageur en s'éloignant des Indes. Le bateau qui m'emportait vers la Birmanie s'appelait YMthiopia. Les
trois jours que j'y passai en compagnie du P. Beyls furent des jours de repos. Là aussi le personnel du bord était en grande partie catholique. Les passagers étaient rares et discrets et, naturellement, ne parlaient qu'anglais. Le ciel, nettoyé par le passage encore récent de la mousson, était d'une idéale pureté. Le soir, accoudés tous deux sur le bastingage, nous regardions étinceler la Croix du Sud et les contellations qui l'avoisinent. Quelle splendeur ! La prière de saint François Xavier montait d'elle-même aux lèvres : Aeterne rerum omnium Conditor Deus. . .
Maison indienne
Evêché de Rangoon