‹ Une visite aux évêques et prêtres de la Société des missions-étrangères de Paris [microform] ;Chapitre 5 sur 18 · LA MALAISIE · texte numérisé non relu

LA MALAISIE

Mon arrivée à Pinang, le 29 novembre, tira d'un sérieux embarras les Directeurs de notre Collège général. Quinze sousdiacres étaient prêts pour recevoir le diaconat, mais aucun des trois évêques sur lesquels on avait successivement compté pour l'ordination n'était en état de faire le voyage de Singapore à Pinang. J'arrivais donc à point et, à la cérémonie qui eut lieu le lendemain, j'eus l'émotion de conférer le diaconat à un jeune homme, nommé Liou Tin-yu, dont le père avait été mon homme de confiance 35 ans plus tôt et qui lui-même, encore enfant, avait été choisi par moi pour être un des premiers élèves du Séminaire à peine ouvert de Ningyuenfu.

Cette ordination à Pinang ne devait pas être la seule. La semaine suivante j'en donnai une seconde, conférant le sacerdoce à quatre nouveaux prêtres. Mais, entre temps, j'avais parcouru de bout en bout la belle Mission qui constitue pour les Anglais la colonie des Straits et pour l'Eglise le diocèse de Malacca. En 20 heures de bateau rapide j'avais gagné Singapore. L'automobile me ramena à Pinang en escales

Collège de Pinang (façade extérieure)

successives, plus belles, plus intéressantes l'une que l'autre : Johore, Malacca, Sereraban, Kwala-Lumpur, et, chacune devenant rende2-vous pour les missionnaires des alentours, je pus voir ou revoir presque tous nos confrères de la presqu'île. Si grande est la variété des langues parlées dans ce pays, oij l'élément aborigène, malais islamisé, ne donne pas de prise à l'évangélisation, que les missionnaires sont forcés de se spécialiser, les uns se vouant aux Chinois, les autres aux Indiens, d'autres aux Eurasiens, et, de chacun de ces groupes, la subdivision en dialectes multipliés fait une vraie Babel. Il y a là un obstacle sérieux à l'action apostolique. Plus d'une facilité le compense : c'est la commodité des communications en pays sillonné de belles routes ; c'est la sécurité qu'assure la domination anglaise ; c'est la bienveillance de l'administration qui, soucieuse de profiter des valeurs morales, non seulement protège le missionnaire, mais l'encourage et l'aide dans ses œuvres, surtout sur le terrain scolaire. Aussi le progrès catholique est-il continu et très appréciable, bien que les crises économiques, en un pays peuplé d'immigrés, fassent souvent fléchir une courbe dont la résultante se trouve cependant être une montée. Les établissements scolaires sont çà et là de premier ordre, grâce tout particulièrement à l'excellente organisation des très dévouées religieuses enseignantes que nous appelons les Dames de Saint-Maur. Non contentes

Collège de Pinang (cour intérieure)

d'occuper les grands centres et d'y entretenir de magnifiques écoles, elles rayonnent, grâce à l'automobile, jusque dans les villages de brousse où, partant au petit jour de l'école-mère, elles viennent, à des dizaines de kilomètres de celle-ci, donner leurs soins à des écoles où leur enseignement est d'autant plus apprécié que l'importance secondaire de la localité ne semblait pas comporter cette faveur.

Parmi les centres intermédiaires entre Singapore et Pinang, Malacca a surtout frappé mon attention. Tout est si émouvant, si prenant, dans ce qui se rattache à l'apostolat de saint François-Xavier et aux premières origines des Missions d'Extrême-Orient ! Or vous savez quelle place a tenue la ville de Malacca dans la vie et la correspondance de l'Apôtre des

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Maison malaise

Indes. L'église Notre-Dame du Mont, où le saint a prié et prêché, où, après sa mort, son corps a reposé pendant près d'une année, n'est plus aujourd'hui qu'une ruine grandiose, mais les cat:holiques y viennent nombreux, le jour de sa fête, assister aux messes qui s'y célèbrent en plein air. Le P. Girard, heureux vicaire du P. François, m'y conduisit le matin du 4 décembre et j'éprouvai un immense bonheur à dire la messe pour vous et pour nos missions en des lieux imprégnés de pareils souvenirs.

SiNGAPORE

Mais Malacca, qui donne son nom au diocèse, n'est pas la résidence de son évêque. Singapore et Pinang, aux extrémités opposées de la Mission en restent les deux pôles. Chacune de ces deux villes serait digne d'être la tête d'un grand diocèse missionnaire, mais jusqu'ici Singapore seul jouit de ce privilège. Nos jeunes missionnaires, « partants » frais émoulus de la rue du Bac, aiment bien l'escale de Singapore. Elle les frappe par son exotisme si nouveau pour eux. Tant de peuples hétéroclites

se donnent rendez -vous à ce carrefour de l'Australasie. Et, si près de l'équateur, le vie animale et végétale y est d'une telle intensité. Le moindre jardin y est une merveille, le moindre rocher.

Cathédrale de Singapore

Rivière à Singaporc

fût-il battu par la mer, un bouquet de verdure. Dans le calme des nuits un bruissement sourd remplit l'atmosphère, fait de tout ce qui palpite sous l'herbe ou dans les bois. Mais ce que nos confrères apprécient le plus, c'est la petite Procure, modeste, mais si avenante, où la Société des Missions- Etrangères, représentée par les plus serviables des Procureurs, leur offre sa maternelle hospitalité, les débrouille, les renseigne, les promène et les remet en route vers leurs destinations respectives, proches ou lointaines. Nulle part mieux que dans nos Procures on ne comprend le rôle que se réserve notre Société, s'effaçant cievant ses Missions, parce qu'elles sont déjà l'Eglise, et s'abstenant de s'ingérer dans leur direction intérieure, mais restant à côté d'elles pour les servir toujours. Plus il est frappé par Fexotisme d'une ville telle que Singapore, plus le catholique venu d'E,urope est heureux d'y retrouver sa religion, identique à elle-même et pratiquée par des fidèles nombreux appartenant aux races les plus diverses: Chinois de provinces différentes. Indiens de dialectes variés. Portugais, Eurasiens, Européens, chacun fréquente l'église où l'on parle sa langue, sans craindre que le Credo n'y soit pas le même. Les églises sont belles, les écoles de tout degré

regorgent d'élèves, les œuvres de tout genre s'épanouissent. L'évêché est modeste ; Mgr Barillon, malade, y a pris depuis longtemps sa retraite. Son coadjuteur, Mgr Perrichon, était, à mon arrivée, cloué sur son lit par un accident récent. Quant à Mgr Mérel, Vicaire Apostolique démissionnaire de Canton, qui pendant 17 ans a donné l'exemple admirable d'un archevêque redevenu simple missionnaire par dévouement au salut des âmes, il finit sa sainte vie au presbytère de l'église chinoise, entouré des soins pieux que lui prodigue le jeune P. Sy. Et tout cela vous explique pourquoi mon double passage à Pinang fut un coup de la Providence pour les ordinands du Collège Général.

Pinang

La deuxième ordination eut lieu quelques jours après la première et donna quatre nouveaux prêtres à trois diocèses différents. Le Collège général, qui, après le Séminaire de Paris, vient immédiatement au deuxième rang par son importance et son ancienneté parmi les œuvres de notre Société, est le véritable berceau du Clergé séculier indigène en Extrême- Orient. Depuis 266 ans qu'il existe, il n'a interrompu son fonctionnement que pendant 26 ans, de 1781 à 1807. Forcé par les persécutions de se transporter du Siam aux Indes, des Indes au Cambodge ou en Malaisie, il n'a jamais cessé de recevoir les élèves qui lui étaient envoyés des missions les plus lointaines, à travers les dangers de voyages dispendieux et souvent très risqués. Parmi les prêtres qu'il a donnés à l'Eglise missionnaire plus de 100 ont confessé la foi, 49 ont versé leur sang pour elle, 5 ont été déclarés Bienheureux. Aussi ai-je regardé les trop courtes journées que j'y passai comme des plus douces et des meilleures de ma vie.

Cette île superbe de Pulo-Pinang mérite l'honneur de posséder un tel Séminaire. Le catholicisme y est très en vue et magnifiquement représenté par de puissantes paroisses et des œuvres scolaires, celles notamment des Frères des Ecoles Chrétiennes et des Dames de Saint-Maur, exceptionnellement

développées. J'admirai la tenue simple et distinguée de plusieurs prêtres du clergé indigène, l'aisance de bon aloi et la cordialité confiante de leurs rapports avec les missionnaires, vrais rapports de confrères à confrères.

Les catholiques sont Eurasiens, Indiens ou Chinois. Ce dernier élément m'intéressa surtout. Il m'a paru, à Pinang, plus évolué peut-être qu'ailleurs. Parlant l'anglais plus couramment que ses propres dialectes multiples et confus, il m'a donné çà et là une impression que je n'ai pas eue ailleurs : celle d'une assimilation déjà très avancée au milieu, d'un véritable commencement d'anglification. Si quelqu'un voulait prouver que le Chinois n'est pas, autant qu'on le dit, inassimilable, il trouverait sans doute ses meilleurs arguments aux Straits.

Pinang n'est pas, vers le nord du diocèse du Malacca, le dernier centre de mission. Un bon missionnaire travaille avec succès, plus loin sur la route du Siam, à organiser en chrétientés bien vivantes les convertis qu'il recrute et les néophytes dispersés qu'il retrouve dans cette zone septentrionale du territoire anglais, au voisinage du territoire

siamois. L'ingéniosité du P. Ruaudel, vicaire général, qui m'accompagnait depuis Singapore, trouva moyen de me faire passer chez lui. C'est à 22 milles de Pinang, à Sungei-Patani, que le P. Riboud a sa principale installation. Une auto nous y amena assez tôt pour nous permettre de passer une heure ou deux avec ce bon pionnier, dont une des originales industries est la roulottechapelle dans laquelle il parcourt la brousse, à la recherche et au service de ses

Eglise Notre-Dame du Mont OUailles dispersées.

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