LE CAMBODGE
Le temps pressait. Il fallait couvrir avant la nuit les 140 km. qui séparent Aranya de Siem-Réap. Je me rappelle la curieuse impression que j'éprouvai en lisant, une fois passée la frontière, le premier écriteau : « Ralentir ». Quelle est cette langue nouvelle? Tiens, mais c'est le français... Et pendant plus d'un mois j'allais avoir la jouissance de voyager en français. Les cent premiers kilomètres en Indochine se font sur une plaine déserte et sans arbres; puis, au voisinage du Lac Tonlé-Sap, la végétation reparaît et devient de plus en plus riche. A Siem-Réap, chef-lieu de province, nous étions les hôtes du très bienveillant M. Meillier, Résident de France. Mais, pour répondre à la bonté de son accueil et me montrer aimable, sinon gai, il me fallut, je l'avoue, faire un gros effort. Vous dirai-je pourquoi, mes chers aspirants? Vous en étiez la cause. Dans le courrier qu'on m'avait remis dès l'arrivée il y avait des
lettres de Bièvres. Hélas ! Quelle pénible surprise ! Pour un manquement jugé grave à la discipline, quatre aspirants, des derniers arrivés, avaient cessé d'appartenir à la communauté... C'était la première tristesse de mon voyage. Elle fut profonde. Tant il est vrai que sine dolore non vivitur in amore.
Siem-Réap est tout proche d'Angkor et c'est pour cela que Mgr Herrgott avait tenu à m'y faire passer, au lieu de prendre la route de Battambang, Après la messe, célébrée à la petite église du P. Poisnel, toute la matinée fut employée à la visite des ruines. Vous avez vu en fac-similé, à l'Exposition de 1 930, le temple d'Angkor Vat. Je l'ai vu ce jour-là en original. Ce n'est qu'un numéro, le plus beau, il est vrai, dans un ensemble de splendeurs. Au sein d'une forêt majestueuse les temples et les palais de pierre ciselée se pressent sur des centaines d'hectares. On est stupéfait d'une pareille profusion. Plusieurs de ces monuments sont encore en assez bon état, malgré la végétation extraordinairement puissante qui les envahit, les disjoint, les soulève et, par ses enlacements, en arrive à les préserver d'une catastrophe définitive. Cette lutte de la forêt contre le travail de l'homme a quelque chose de
Ruines d'Angkor
Maisons cambodgiennes
saisissant, et quand de plus on assiste, ainsi que j'en eus l'occasion, à une sarabande de grands singes exécutant leurs acrobaties à cent pieds au dessus des temples embroussaillés, on se demande si l'on rêve. C'est un spectacle qu'on ne voit pas ailleurs et qui fera d'Angkor, déjà aménagé par l'administration française avec un goût et une discrétion remarquables, le centre d'un tourisme unique au monde. Pourvu que les amateurs de néo-bouddhisme n'aient pas l'idée d'en faire le centre de leur snobisme dévot !
A cet égard, la chrétienté de Siem-Réap, encore à ses débuts, a un rôle à jouer et je souhaite vivement que, depuis mon passage, Mgr Herrgott ait trouvé le moyen d'exécuter son projet d'7 placer un missionnaire à poste fixe.
Il y a 320 km. de Siem-Réap à Phnompenh. Mgr Herrgott tint à les faire le jour même. A mi-chemin, nous eûmes l'agrément de passer une heure et de prendre un repas dans l'intimité charmante d'une famille française, celle de M. Radier, Résident de Kompong-Thom ; aussi rien d'étonnant qu'à l'arrivée à Phnompenh il fût minuit vingt.
Cathédrale de Phnompenh
Phnompenh
L'évêché de Phnompenh et la cathédrale sont depuis longtemps insuffisants. Un bel emplacement est prêt pour les reconstruire à la mesure du développement de cette très belle mission. Il y a au moins quatre paroisses prospères dans cette capitale du Cambodge et, de plus, la grande « Ecole Miche », Collège des Frères des Écoles Chrétiennes, le Couvent-École des Sœurs de la Providence de Portieux, le Séminaire, le Carmel, étaient autant d'intéressantes visites qui s'imposaient à moi. Remplir en outre l'agréable devoir de saluer M. le Résident Supérieur Lavit et M. le Résident-Maire aurait suffi à occuper tous les instants de ma journée et, laissé à moi-même, j'aurais regardé comme trop ambitieux de solliciter une audience de S. M. le Roi du Cambodge. On m'assura cependant qu'il ne fallait pas m'y dérober et je me félicitai bientôt d'avoir déféré à ce conseil, car l'accueil de S. M. Monivong-Sisowath, dans les magnificences de son palais et l'originalité de son protocole.
me charma tout à fait par sa simplicité pleine de bonhomie et de bienveillance.
Après une journée aussi chargée, il n'en fallait pas moins être le lendemain matin à Culaogieng, centre religieux et officiel de la mission, à 150 km. de Phnompenh; car le Vicariat de Mgr Herrgott comprend, outre le royaume entier du Cambodge, trois provinces de Cochinchine. L'obligeante bonté de M. le Résident Supérieur Lavit supprima toutes les difficultés. Après le dîner pris à sa table hospitalière, je n'eus qu'à monter sur la chaloupe qu'il prêtait à Mgr Herrgott pour nous conduire, avec tous les missionnaires de la « partie cambodgienne » à Culaogieng. Le voyage dura de 1 h. du soir à 9 h. du matin. Quand, le jour levé, on me fit voir sur les deux rives du fleuve les paroisses succédant aux paroisses, chacune montrant son église, je compris avec bonheur que j'arrivais au cœur de ces missions de l'Indochine, dont Mgr Salotti, Secrétaire de la Propagande, dans une lettre toute récente, dit lui-même qu'elles sont « les plus belles de l'Asie » .
Dans Ja forêt cambodgienne
Presbytère au Cambodge
CULAOGIENG
A Culaogieng, nos confrères de la « partie coch inchinoise » étaient présents. Les missionnaires de Phnompenh se trouvaient donc tous réunis. Il s'agissait pour eux de faire leur retraite annuelle. Mgr Herrgott, aussi large d'esprit que de cœur, père aussi bon que supérieur avisé, et par-dessus tout missionnaire aussi pratique qu'ardent, accommoda cette retraite aux circonstances exceptionnelles et en réduisit la durée à la mesure de mon séjour. Il n'oublia pas de m'y assigner mon rôle et de me procurer la plus grande des douceurs, la joie de parler de ce qu'on aime à des frères qui l'aiment tout autant. En m'écoutant comme ils le firent, ces chers retraitants de Culaogieng et leur chef vénéré m'ont fait plus de bien à l'âme que si j'avais pris part moi-même à leurs pieux exercices.
Parmi les œuvres superbes qui se groupent à Culaogieng, je
dois vous citer celles que dirigent les Sœurs de la Providence de Portieux. Leur Société n'a en Europe qu'un recrutement très faible. Ici leur noviciat regorge d'aspirantes et, grâce au grand nombre de sœurs indigènes, leurs œuvres donnent une forte impression de prospérité et de puissance. N'est-ce pas la récompense du dévouement qui porta, dès 1875, leur congrégation à venir travailler dans les missions d'Extrême- Orient ? Nombreuses sont aujourd'hui les Sociétés d'hommes et surtout de femmes qui collaborent avec les missionnaires. Quelle est celle qui, après expérience, regrette d'avoir fait ce pas, jugé peut-être téméraire au début? Toutes recueillent maintenant les fruits magnifiques de leur apostolique initiative et en tirent pour elles-mêmes autant d'avantages que les Missions y trouvent de profit. Quaerite primum Kegmmi Dei et. . omnia adikientur vohis.
Malheureusement plus nombreuses encore que ces généreuses Congrégations sont celles qui hésitent toujours à répondre à l'appel des missionnaires et qui, dans leurs calculs, oublient trop le principal facteur: la Providence.
Chrétienté cochinchinoisc