I) E C Y G N E ROI
Grands mots!
LEBONNA RD.
Donc, si madame de, Morancé était devenue veuve, pendant ta première manière, tu ne l’aurais pas épousée ?
DE CTGNEROI.
Elle ne l’est pas devenue, ça arrange tout.
LEBONNARD.
Tu ne l’aurais pas épousée?
DE CYGNEROI.
Non.
v LEBONNARD.
El quelles raisons lui aurais-tu données de cette lâcheté ?
DE CYGNE nul.
Lcbonnard 1
LEBONNARD.
Le mot n’a rien de blessant, puisque ce n’est qu'une hypothèse. Alors, ton amour aurait pris fin juste au moment où tu aurais pu l’avouer et le prouver, et tu aurais abandonné celte malheureuse temme à ses regrets et à ses remords, sans regrets, sans remords loi-méme.
DE CYGNEROI.
- Mais je l’ai abandonnée tout de môme à ses regrets et à ses remords, cl lu vois avec quelle robe elle porte le deuil de son amour, de sa vertu et de son mari par-dessus le marché. Mais il n’y a pas d’amour, mais il n’y a pas de remords daus toutes ces affaires, mais tout cela n’est pas vrai I Certes, personne plus que moi n’a cultivé cet amour de contrebande que les moralistes ont ilélri du gros nom d’adultère, et, comme je ne suis pas un imbécile quoique tu en dises, je me suis donné la peine de soumettre cet amour particulier à une analyse physiologico-phylosophico-chimique, et voici le résultat : l’adultère est une de ces mixtures où les éléments s’associent quelquefois, mais ne se combinent jamais. L’élément que la femme apporte se compose d’un idéal renversé, d’une dignité faible, d’une morale élastique, d’une imagination troublée par les mauvaises conversations, les mauvaises lectures et les mauvais exemples, de la curiosité de la sensation, déguisée sous le nom de sentiment, de la soif du danger, du plaisir de la ruse, du besoin de la chute, du vertige d’eu bas et de toutes les duplicités que nécessitent les circonstances. L’homme apporte son tailleur, son cheval, la manière dont il met sa cravate, des regards de ténor de province, des serrements de main mécaniques , des phrases qui ont traîné partout cl dont
les mirlitons ne veulent plus, des protestations avec lesquelles on ne prendrait pas un électeur de Saint-Flour, son désœuvrement, le désir de faire des économies, Ciorinde et Paméta ne prêtant que sur gages; enfin, ce qu’il appelle son honneur, c'està-dire, eu cas d’explosion, la chance de recevoir des giltles, de les garder ou de tuer un homme qu’on a volé, ou, ce qui est plus triste encore, d’aller vivre, avec sa femme déshonorée et chassée, dans une chaumière où il n’y a plus un cœur. Une fois la cornue sur le feu, en avant le tiacre aux stores baissés, la chambre d’hôtel borgne, les verrous prévoyants, et toutes les tapisseries traditionnelles, les amis qu’il faut éviter dans les rues, les valets qu’il faut corrompre, les servitudes de tout genre, les humiliations de toute espèce , les souillures de toute sorte. Combine, triture, alambiqué, décompose, précipite tous ces éléments, et, si tu y trouves un atome d’estime, un milligramme d’amour, une vapeur de dignité, je vais le dire à Rome sur les mains. Faux ! faux 1 faux! Où prendrions-nous de l’amour pour nos femmes, nos mères et nos filles,- si nous en mettions là dedans ! Prostitution pure, c’est moi qui te le dis! Et liens, quand je voyais tout à l’heure sa femme, ma femme ! causer si ingénument de son enfant et de son amour avec madame de Morancé, j’avais envie de la pousser à la porte en lui criant : « Sauve-toi 1 j’ai été l’amant de cette malheureuse ! »
LEBONNARD, lui tendant la main»
Tope là ! lu es dans le vrai.
Tu plaisantes encore !
LEBONNARD.
Dieu m’en garde ! je pense exactement comme toi,
DE CYGNEROI.
Alors, tes sermons de tout à l’heure ?...
LEBONN ARD.
Simple épreuve ! je voulais savoir si tu étais toujours amou-
UNE VISITE PE NOCES roux de madame de Morancé. Je le craignais en te voyant revenir ici.
DE C Y G NE nO I.
Ah ! que tu me connais peu ! Mais, sur les trois ans qu’a duré celte mixture, je n’aj pas été amoureux six semaines. J’en ai eu tout de suite par-dessus la tête. Et des larmes! et des reproches! et des jalousies! et des surveillances! et des terreurs!... Sais-tu combien de fois, madame de Morancé et moi, nous nous sommes trouvés seuls, ce qui s’appelle seuls? Je ne t’ai jamais parlé de cela parce que tu te serais moqué de moi. C’est à ne pas le croire et tu vas trop rire. En trois ans, deux fois, une fois à Lyon, une fois au Havre; car il fallait voyager pour en arriver là,” se trouver dans un hôtel oit l'on n’avait pas l’air de se connaître devant les autres voyageurs, cl saisir la première occasion ! Tu vois ça d'ici. Et, quand je lui écrivais, je signais Adèle, comme si j'étais une ancienne amie de couvent, et elle signait Alfred I Voilà les lettres que nous nous sommes rendues. Enfin, un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit tout bonnement : « Je vous respecte trop pour ne pas être franc avec vous ; je ne vous aime pas comme vous méritez que l’on vous aime, je me marie ! »
Comme c’est simple !
DE CYGNEROI.
Après avoir cherché pendant deux ans, c’est ce quej ai lrou\é de mieux.
LEBONNARD.
Qu’esl-ce qu’elle a dit ?
DE CYGNEROI.
Elle est tombée roide par terre.
LEBONNARD.
Diable 1