ASPECT DES TROUPES FRANÇAISES
Cette armée, échauffée par le vin, par une température exceptionnelle et par le plus insolent optimisme, se montra, devant l'ennemi, sublime de courage.
Le 4 août, à Wissembourg, il fallut six heures à cinquante mille Allemands pour battre difficilement six mille Français. Et ces vaincus ne furent nullement démoralisés ; ils considérèrent leur échec comme un accident réparable à bref délai. Dès l'aube du 5 août, ils vinrent, dans un ordre parfait, déboucher sur ces champs de Frœschv^ler, où je prie le lecteur de me suivre.
Un grand nombre de blessés marchaient à leur rang, et le spectacle de ces soldats couverts de sang, chez lesquels pas un muscle ne trahissait la souffrance, secouait d'orgueil les spectateurs, et dans un sentiment exalté de l'honneur militaire, leur mettait des larmes joyeuses dans les yeux.
On pensait, dans cette armée confiante, à l'honneur militaire plus qu'à la patrie qui ne semblait pas en jeu. Et pourtant, à Frœschwiller, comme à Wissenbourg, notre infériorité numérique était effrayante ; nous allions être 43,000 Français contre 150,000 Allemands. Dans cette situation, l'espoir de vaincre dépassait chez nos soldats ce qu'on vit jamais dans une troupe. Les habitants de l'Alsace, renseignés sur la force prussienne, épouvantés par l'ignorance géographique trop visible de nos officiers, tremblaient. Un notaire de Bitche écrivait à un confrère de Marseille : « Me voyez- vous devenir notaire prussien ! » Mais la veille de la bataille, dans les bivouacs de Reichshoffen, de
Frœschwiller, d'Elsasshausen, dans les cabarets de Wœrlh, la force morale emmagasinée en Italie, en Grimée, au Mexique même, donnait à nos régiments une assurance, que l'on a revue seulement sous rimpulsion du général Boulanger, lors de l'affaire Schnsebelé.
La chaleur aurait pu écraser nos troupes. Sous un soleil de la même saison, je viens de parcourir cette campagne engraissée par les fosses où, durant cinq jours, avec des cordes, on tira des cadavres déjà décomposés.
Frœschwiller a été rebâti ; Tune de ses églises s'appelle le temple de la Paix ; un Alsacien, le comte de Dûrkheim- Montmarin, fait flotter avec une affectation provocante, le drapeau noir et blanc sur son château. Le soir même de la bataille, ce traître attendait sur son seuil les vainqueurs et leur disait:
« Soyez les bienvenus, messieurs. » Il vengeait un ressentiment privé contre Napoléon III.
C'est une tache unique. Cent ans auparavant, en 1770, Gœthe étant monté au
dessus de Niederbronn, au château de Vasenbourg, admira, d'après une inscription que je viens d'y lire, « la noble plaine d'Alsace » Combien plus noble elle est encore devenue, depuis que les enfants de deux grands peuples ne peuvent plus s'y promener que la tête nue. En apprenant à connaître leurs qualités et l'opposition de leurs vertus elles-mêmes, ils comprennent mieux après un tel péleriMge qu'ils ne peuvent pas se confondre.
Le général Donnai a marqué la psychologie des deux nations. Au point de vue militaire, il tient le Français pour mieux doué que l'Allemand. Les qualités militaires des Allemands ne résidaient point, comme les nôtres, dans les individus, mais dans l'éducation d'ensemble et dans l'homogéniété du corps des officiers. Ce qui frappe d'une façon particulière le général Donnai, c'est l'unité de doctrine qui liait les chefs allemands.
Ils avaient passé par l'Académie de guerre et par le grand état-major. Leur séjour dans ces centres intellectuels du
militarisme prussien avait développé en eux la faculté précieuse d'observer, de comparer, puis de vouloir à Tunisson.
Pas d'interruption ni de défaillance dans le commandement. Chez eux, le moindre incident est examiné et dénoué par chacun dans un môme esprit. Le général Donnai va môme jusqu'à parler de réflexes : il pense que les généraux allemands sont tellement imbus des doctrines du grand état-major qu'ils sentent les nécessités et que, plus ou moins inconsciemment^ à la façon d'un tireur rompu à l'escrime, ils se conforment dans chaque moment à ce que leur ont appris leurs nombreux travaux de tactique appliquée. Parce qu'il sont unis par les liens d'une doctrineunique,une situation déterminée provoque chez eux tous des réactions cérébrales identiques.
Cependant le plan d'ensemble arrêté par l'état-major français en 1870 n'était pas sans valeur ; on s'accorde aujourd'hui à le reconnaître. Il consistait à ramasser les forces disponibles, évaluées
à plus de 250,000 hommes, en deux masses : l'une près de Metz, l'autre près de Strasbourg ; puis à exécuter, toutes forces réunies, le passage du Rhin, en vue d'imposer la neutralité aux Etats du Sud. On marcherait ensuite à la rencontre des Prussiens, cependant qu'un corps formé au camp de Châlons viendrait remplacer sur la frontière les troupes passées sur la rive droite. Mais Tarmée française était encore en voie de formation lorsque les Allemands firent irruption sur notre territoire. Les 43,000 Français massés sur la rive droite de la Saueret sur les coteaux de Reichshoflfen, de Frœschwiller, d'Elsasshausen, pouvaient bien, dans la journée du 5, s'exalter de la plus magnifique confiance, nous avions déjà subi le plus grave échec, puisque nous étions amenés à engager les opérations non pas selon nos projets, mais selon les plans de Moltke. Un défaut d'organisation nous mettait de force dans les conditions voulues par l'adversaire.
Les généraux français, aussi heureux que braves, affectaient hautement leur mépris pour l'étude de Tart militaire.
Les guerres de Crimée et d'Italie avaient paru confirmer l'opinion de ceux qui faisaient reposer le succès uniquement dans la valeur des troupes. Au cours de cette journée du 5, les turcos ayant vu un officier prussien, escorté de quelques uhlans, qui, sur la rive opposée de la Sauer, allait en reconnaissance, se faufilèrent dans les houblonnières et tirèrent dessus sans pouvoir le prendre.
Pour obtenir leur pardon de cette attaque sans ordres, ils offrirent à leur colonel la selle, la bride et une carte de ce Prussien. Le lieutenant Donnai tint quelques instants cette carte entre ses mains et lui, qui devait devenir en 1887 le plus éminent professeur de notre Ecole de guerre, il déclare qu'avant ce 5 août 1870, veille de Frœschwiller, il n'avait jamais vu une carte d'état-major I Oui, cette carte, prise le 5 août sur le Prussien, fut la première qu'aient vu
les officiers français présents sur ce terrain de bataille.
Le général Ducrot, dans cette même journée, avait conseillé défaire exécuter des ouvrages de campagne pour consolider la position. Presque à l'unanimité les généraux jugèrent inopportun de « fatiguer les soldats par de tels travaux la veille d'une bataille ». Le soir de cette veille, tandis qu'un orage accablant de chaleur s'abattait sur les deux armées, le même général JJucrot, au château de Reichshoffen, fit les démarches les plus actives auprès du maréchal pour le décider â se retirer dans les Vosges. Il estimait que l'énorme supériorité numérique allemande rendrait désastreuse pour nous cette bataille sur la Sauer. L'hôte deMac-Mahon,lecomte de Leusse, qui est un patriote, insistait dans le même sens. Le maréchal consentit; à six heures du matin, il achevait de dicter des ordres pour la retraite, quand retentit le premier coup de canon.
Le prince royal de Prusse n'avait pas plus que Mac-Mahon Tintention de combattre ce jour-là. Ce coup de canon était une faute, un signal donné de la façon la plus intempestive par un général allemand, mais il fit courir aux armes les divisions françaises et provoqua le déplacement presque instantané des troupes bivouaquées en bataille sur les positions à défendre.Les turcos lançaient en l'air leurs chéchias pour marquer leur joie de se battre. Au milieu d'un immense enthousiasme, le maréchal, depuis Reichshoffen, gagna à cheval la hauteur d'Ëlsasshausen et le tragique noyer, aujourd'hui encore debout, sous lequel il allait suivre les péripéties de son écrasement.