‹ Une visite sur un champ de batailleChapitre 4 sur 7 · LE NOYER DE MAC-MAHON · texte numérisé non relu

LE NOYER DE MAC-MAHON

Dans ce pays tout en collines, le cocher qui veut vous faire voir le champ de la bataille, nommée indifféremment bataille de Reichshoffen, de Wœrth ou deFrœschwiller, vous mène tout d'abord sur la côte d'Elsasshausen, d'où Ton domine la plus grande partie des positions françaises et allemandes et le cours de cette Sauer dont on allait se disputer le passage. Sur cette terrasse naturelle d'Elsasshausen, vous trouvez, à vingt pas l'un de l'autre, a le noyer de Mac- Mahon » et « le monument allemand de la Victoire ».

Que de fois je fis ce pèlerinage ! Je laissais derrière moi, en venant de Niederbronn, la ligne des Vosges. Nous traversions, au sortir de Reichshoffen (prononcez Reisoflf, à Talsacienne), les prairies où campèrent les 1,100 cuirassiers et les 140 lanciers héroïques. J'y ai vu des cigognes que n'effrayait pas la voiture. On gagne ensuite Frœschwiller; dans son église catholique, on suit la liste des officiers français morts sur le champ de bataille ; son église protestante s'appelle le Temple de la Paix. Et l'on atteint les parties les plus sinistres et les plus glorieuses.

La dernière maison du village loge le gardien des tombes. Son prix moyen pour soigner le tertre d'un héros est de deux francs cinquante par an. Une croix qu'entoure un jardinet et, quand on s'approche, un nom français ou allemand, voilà ce qui nous arrête à chaque vingt pas au milieu de la plus admirable moisson.Il paraît pourtant que le nombre des tombes diminue. Elles gênent matériellement et moralement aussi les cul-

tivateurs. Au lendemain de la guerre, ils se prêtaient volontiers à contenter la piété des parents ; peu à peu, plusieurs iirent payer, et d'année en année exagérèrent le taux de location.

Certaines familles exhument leurs morts ; c'est une erreur, à notre sens, d'enlever des soldats à la terre historique qu'ils ont méritée et dont ils gardent à la France la longueur de leurs corps. J'ai vu des croix qui se penchent, des noms qui s'effacent ; les blés et les seigles plus forts reconquièrent le terrain. Chaque année pourtant, à cette date, des femmes viennent encore dans ces sentiers. Puissent-elles mêler à leur douleur épurée,aujourd'hui,lesentiment

de l'honneur attaché à leurs familles par des hommes de leur sang !

A mesure que nous approchons du noyer du maréchal, et comme le cimetière s'épaissit, le cocher qui met son amour-propre à me désigner plus de tombes dans les herbes de droite et de

gauche, s'anime, et touchaDt un tertre de son fouet, il rit :

— Ici, un jeune officier français ! La semaine dernière j'y ai conduit un visiteur : c'était son frère ; il a pleuré tout le temps.

Pourquoi rit-il ce cocher ? C'est que l'atroce agit sur ses nerfs; c'est qu'il sent confusément le contraste des épouvantes qui se déroulèrent jadis et du splendide soleil qui, pour l'instant, lui donne le paisible désir de boire un verre de bière à ma santé.

Je note d'autres témoignages de cette gaieté nerveuse, brutale et presque forcenée que suscitent les grandes horreurs. Les populations, dans les jours qui suivirent la bataille, furent réquisitionnées pour enfouir précipitamment les cadavres. L'un de ces fossoyeurs par force me raconte :

— Sur un cadavre prussien, il y avait deux bidons : le sien et un d'infanterie française. Tiens 1 espèce de gourmand I lui avons-nous dit, en lui lançant un bon coup de bêche... Il y avait des

quantités de chiens tués. Je me rappelle un bœuf tout gonflé, pour lequel aucune fosse ne suffisait. Et nous leur mettions aussi la croix.

Entre Frœschwiller et Elsasshausen, nous traversons les espaces immortels où la division de cuirassiers de Bonnemains, à trois heures et demie, se sacrifia. La légende locale s'est emparée de cet épisode terrifiant.' Ceux des rares paysans qui n'avaient pu déserter leurs villages en feu ont vu un cheval, qui portait sur son dos un corps décapité, galoper sur le champ de bataille et conduire les dernières charges, cette chevauchée de la Mort.

Les vieux noyers commencent à disparaître en -Alsace parce qu'ils ont trop de valeur. On les paye jusqu'à 150 fr. le mètre cube. Mais ceux du plateau d'Elsasshausen ne trouvent pas d'acheteurs, car ils sont pleins de balles, en ont le cœur gâté.

C'est sous l'un d'eux que Mac-Mahon suivit les ^péripéties de la lutte. Une grille aujourd'hui le protège. Laissons les Allemands s'attarder au grand monument -- quatre Victoires au pied d'une colonne où se déploie leur aigle — qui fixe l'endroit où l'apparition de leurs innombrables soldats, lors du grand assaut final, vers quatre heures marqua notre défaite. D'instinct, les Français viennent s'associer sous ce noyer aux souffrances de leurs aînés. Le vent souffle d'une manière constante sur ce triste plateau et, dans les branches de cet arbre, semble agiter les grands lieux communs de la plus douloureuse poésie. C'est d'abord l'indifférence de la nature à nos joies et à nos souffrances :

pardessus ces terres, piétinées comme les abords d'une mare à bestiaux, imbibées de sang, épouvantées de fracas et d'horreurs, elle a rétabli ces cultures indéfinies où le soleil qui frissonne m'aveugle, où nul cri, même d'oiseau, ne trouble ma solitude. Et ma pensée rouvre les immenses tranchées de cin-

quante mètres où, avec des crocs, on tira pêle-mêle les soldats des deux nations. Le sacrifice et le courage de ces morts comptent pour les races, mais pour les pauvres individus ! Quelle vanité dans l'importance qu'ils donnaient à leurs succès ou à leurs échecs!

Au milieu de ces ouragans, on apprend à ne faire qu'un bien petit cas de la personne humaine, du pauvre moif 11 vaut seulement comme partie d'un ensemble.

Dans cette minute, quel est de tous ces cadavres celui qui s'empare de mon cœur et me commande les plus graves méditations? C'est, à quelques pas de l'arbre du maréchal, sur la pente, un corps dont la croix basse porte cette seule inscription : « Priez pour A. S..., tué le 6 août 1870. » Des initiales ! Il n'a même point réclamé des hommes la publicité de son sacrifice. Précisément celui qui m'accompagne a ramassé ce cadavre, et il me dit :

— C'était un spahi de Mac-Mahon, un

magnifique jeune homme, le plus beau que j'aie jamais vu.

Un spahi 1 un cheval, un grand man* teau flottant, vingt-quatre ans I Ah ! le heau papillon... Je lui donne la prière que je sais faire : un effort pour le comprendre.

D'après l'Ecole de guerre et le général Donnai, en admettant qu'une meilleure répartition des troupes et la fortification de cei'taines localités nous eussent procuré les moyens de prolonger la lutte jusqu'à la nuit, nos trente mille hommes, tout de même, auraient dû quitter ce champ de bataille, le lendemain au plus tard, sous peine d'enveloppement et de destruction. Quels sentiments animaient donc le maréchal sous cet arbre, quand il excitait à des efforts magnifiques et superflus ses incomparables soldats ?

On n'a pas son secret.

Son armée s'étendait le long de la Sauer sur une ligne de 7.500 mètres et dont il occupait le centre. Depuis son noyer qui domine la vallée assez profonde, il voyait parfaitement la posi-

tion de son aile gauche, tandis que son aile droite lui était masquée. Sans doute, son ardeur guerrière l'entraîna à diriger la lutte dont il était le spectateur et il se désintéressa trop de ce qui se passait là-bas sur sa droite, où cependant il était le moins solide.

Ce qui apparut dès le premier moment, ce fut rimmense supériorité de Tartillerie allemande écrasant nos batteries. Un homme du pays me rapporte une légende locale qui donne assez bien la couleur des événements. L'artillerie ne tirait plus, un colonel s'approcha au galop pour en demander la raison.

• Nous n'avons plus de munitions. » — « Eh bien ! elles vont venir ! » Dans ce dénûment, il fallut se retirer. Un commandant, habilement, avait mis à couvert sa pièce et ménagé ses ressources ; il faisait le plus grand mal à l'ennemi.

Nos artilleurs, en se retirant, le gouaillaient : < Eh I le commandant ne se montre pas : il est prudent I » L'officier se transporta bien à découvert, sous le

feu allemand. En cinq minutes, il était nettoyé.

Pour rappeler dans un seul paragraphe au lecteur une bataille que je n'ai pas à raconter, mais dont je visite après trente ans le cimetière, je dirai que jusqu'à trois heures toute l'action consista de part et d'autre en une succession d'attaques incessamment renouvelées. Quand les Allemands jugeaient qu'avec leur artillerie ils avaient désorganisé nos troupes, ils lançaient dans cette brèche leurs colonnes.

Jusqu'à midi, les Prussiens qui franchirent la Sauer et qui essayèrent de gravir les pentes de notre aile gauche trouvèrent dans ces vergers et sur la lisière des bois une fusillade, puis des charges à la baïonnette qui, régulièrement, les rejetèrent sur l'autre rive.

C'est ainsi qu'à midi, dans la partie du champ de bataille qu'on peut embrasser depuis le noyer du maréchal, nous triomphions.

Le comte de Leusse, châtelain de Reisoflf et député de la circonscription

servait d'aide de camp volontaire au maréchal. Il m'a raconté que celui-ci, durant la bataille, n'a pas cessé d'être en relations télégraphiques avec l'empereur. A midi, Mac-Mahon télégraphia qu'il était vainqueur. C'est à ce moment que les ennemis, discernant notre point faible, nous attaquèrent par notre droite qui faiblit.

En vain, les fameux cuirassiers, dits de Reichshoffen,exécutèrent-ils la charge de Morsbronn. Elle ne réussit qu'à procurer quelques minutes de répit à notre infanterie de l'aile droite. Ces troupiers, épuisés par une lutte de sept heures, écrasés par une artillerie toutepuissante, eurent la suprême énergie de se jeter encore sur les Prussiens qui redescendirent à toutes jambes vers la Sauer. C'est alors que trois mille hommes de troupes prussiennes fraîches, se frayant un passage au travers de leurs compatriotes en fuite, attaquèrent énergiquement nos fantassins exténués par leur victoire même.

On vit cette situation tragique : notre

année brûlée, vaporisée par ses efforts victorieux, en face d'un ennemi qui avait des réserves. Voilà le secret de cette bataille où nos soldats furent sublimes de courage : notre faiblesse numérique s'opposait à la constitution de grosses réserves maintenues à l'abri.

Une ligne unique de combattants assurait notre défense. Us s'usèrent, il ne resta plus que des débris épars pour faire face aux attaques d'un ennemi admirablement distribué et renouvelé.

Les chefs se montrèrent du moins de magnifiques soldats. Quand, pour renforcer leurs bataillons anémiés, exsangues, les troupes fraîches manquaient, ils prétendirent être eux-mêmes ce renfort.

Malheureux du chagrin de la France, je parcours sur la hauteur, au sud-est, prés d*Eberbach, le verger où le général dé Lartigues, une fois la défaite de sa division consommée, prend un fusil, et, comme Ney en 1812, fait le coup de feu avec ses braves. Je cherche l'endroit où le lieulenant-colonel Thomassin

(aujourd'hui inspecteur d'année en retraite), voulant encore renouveler une attaque qui vient d'échouer, court, son képi au bout d'un sabre, suivi d'un seul clairon qui sonne la charge, essuie le feu des Prussiens et s'en va rouler dans leurs jambes. Les hommes du 3* régiment d'infanterie, qui chargent, assaillis par un ouragan de balles et d'obus, se couchent et tiraillent ; le colonel Champion, suivi du drapeau, se place au front du régiment et fait battre la charge. Tout le régiment se lève, s'élance, et trois balles frappent Champion. Le général Maire et le colonel de Grammont tombent encore à la tête de leurs troupes tandis qu'ils commandent la charge.

Tous ces fameux assauts voulaient dégager Elsasshausen. A deux heures et demie, le maréchal dut quitter son noyer. Le colonel de Franchessin entra en ligne. Il faut visiter, à Neuwiller, la maison où, blessé, 11 se fit transporter.

Un homme du pays m'y conduit. Le

colonel, placé dans une chambre, disait :

« Vous n'avez pas un endroit plus élevé, d'où l'on puisse suivre la bataille ? »

On le porta dans un grenier. De la lucarne, il continuait à encourager ses hommes. Une seconde balle vint l'y frapper. Quatre jours après, les paysans, inquiétés par une odeur, montèrent là-haut. Ils descendirent le cadavre dans leur jardin et l'enterrèrent sans prévenir personne, « pour n'avoir pas d'ennuis... • Seul, son sabre qu'ils gardèrent le désigna à sa famille qui le cherchait. Sur sa poitrine, quand on l'exhuma, il y avait encore ses billets de banque.

Le colonel A. Wilbois m'a raconté :

c Mon régiment, le 99e de ligne, était arrivé à Reichshoffen, la nuit, par une pluie battante. Nous couchâmes dans l'eau au milieu des houblons. Le canon commença à gronder avant huit heures ; nous étions l'extrême réserve. On nous fit avancer. A dix heures, nous étions dans la zone du feu des obus ; à midi, nous entrâmes dans la zone des balles.

Nous fermions la droite ; la division Lartigues qui nous précédait était décimée ; le maréchal Mac-Mahon, tête nue (son képi avait été enlevé par une balle), accompagné d'un cavalier (ses officiers avaient été tués), arriva sur nous au grand galop, s'arrêta et nous dit avec beaucoup de calme : « L'ennemi veut nous déborder sur notre droite; je vais sacrifier nos cuirassiers pour enrayer son mouvement ; vous êtes ma dernière réserve, tenez bon jusqu'au bout. » Il partit. Les cuirassiers avançaient ; ils s'arrêtèrent un instant.

J'aperçus mon ami d'Orsay, aujourd'hui général. Nous nous embrassâmes. On sonna le boute-selle, et ils s'élancèrent. »

Derrière ce sacrifice des cuirassiers et puis des turcos, la retraite s'organisa. Quelques jours après, celui qui écrit ces lignes, âgé de huit ans, allait voir ces soldats sublimes, détruits par la défaite, épouvantés de leur désordre, de leur odeur, de leurs armes abandonnées, dans les campagnes de Bayon et de Charmes. Le souvenir de ces héros

infortunés lui ordonne de combattre sur tous les terrains pour la cause française et notamment contre le parti Dreyfus. S'il est pénible de toucher à ces sujets farouches de 1870, il ne faut les aborder qu'avec le dessein d'en tirer profit, et dans ce sentiment personne ne me reprochera de maintenir avec quelque persistance, sur ce champ de bataille, à cette date, notre regard (1).

(1) De FrœschwiUer j'allai à Rennes pour suivre le procès de Dreyfus et m'astreindre à un métier qui n'était pas le mien, mais que je jugeais utile.

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